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Plaidoyer pour la culture cinématographique et pour la cinémathèque marocaine




La dimension culturelle du cinéma, et principalement le rôle de la cinémathèque est l’un des aspects qui ont été ignorés pendant cette journée. Ceux qui espéraient que le vent du renouveau qui semble souffler sur le cinéma marocain allait entraîner la résurrection de cet établissement éminemment culturel en furent  pour leur frais. Pourtants ce sujet est,  pour une large frange des cinéphiles et des critiques, ainsi que des enseignants et des intellectuels concernés par le cinéma, d’une grande importance autant, sinon plus que celui des salles. Car le cinéma, spectacle et  « par ailleurs  industrie », comme a dit André Malraux, alors ministre de la Culture français, est un média, un composant et un vecteur culturel essentiel de notre temps. Ce rôle éducatif du cinéma a été confirmé par l’Assemblée générale de l’UNESCO, en janvier 1975, dans une résolution adoptée à l’unanimité, par laquelle les membres soutenaient que le film s’imposait comme agent de diffusion des connaissances culturelles,  esthétiques, scientifiques, sociales et historiques. Or,   il n’y a pas d’essor du  cinéma sans récepteurs qui le soutiennent, le font vivre et évoluer.
Ce récepteur doit avoir accès, entre autres actions, à des œuvres de qualité, voire aux chefs-d’œuvre, véritable école de formation et d’affinement du goût artistique. On ne forme pas de véritables lecteurs sans la fréquentation des chefs-d’œuvre de la littérature universelle, et c’est aussi vrai pour le cinéma. C’est pourquoi, il faut des institutions pour s’acquitter de cette mission et aussi pour la formation et l’éducation des récepteurs, dès leur  jeune âge. Il est vrai que M.Fassi Fihri a évoqué, dans son intervention  le projet de numérisation des archives cinématographiques auquel allait s’atteler le Centre cinématographique marocain, mais une question d’un participant sur le sort de la cinémathèque a été écartée par le rappel du projet des archives numériques comme  d’une  panacée qui allait régler le problème. En fait,  tout en applaudissant le projet – qui ne le ferait?- celui-ci demeure une solution technique et technologique qui réglera des problèmes techniques et administratifs, ceux de la gestion des archives et leur préservation, tâches cruciales s’il en est. 
Cependant, il ne répond pas à un problème aussi crucial, celui du chaînon manquant dans le système cinématographique marocain: l’éducation, dans le sens social et large du terme,  au cinéma. La formation non pas professionnelle, de promotions d’étudiants et de stagiaires aux métiers du cinéma, d’élites spécialisées en somme, mais celle du citoyen, du jeune public, de sa sensibilisation, son initiation, du développement de ses aptitudes et son esprit critique et de son goût esthétique, de la pépinière en somme où vont être  fructifiés  les talents et armés les esprits. L’outil et le moyen qui s’est assigné historiquement et universellement  la mission de réaliser cet objectif, à côté de celui de  la préservation des films a été la cinémathèque.
Les cinémathèques, de par le monde,  ont été et demeurent des lieux vivants   du cinéma,  des   espaces médiatiques, où l’information, la connaissance et la culture sont mises  à la portée de tous. La mission assignée à la Cinémathèque marocaine, d’après la loi l’instituant ne s’écarte guère de ces grands principes. Il y est dit: «La cinémathèque marocaine a pour  objet de conserver le patrimoine cinématographique national et international et de promouvoir la culture cinématographique ».
Divers acteurs  associatifs, et chercheurs ont par le passé bénéficié des services de cette institution  (la salle,  les archives, le musée, la bibliothèque..). Mais  au fil du temps, ils ont été confrontés à une situation désolante, la cinémathèque ayant sombré dans la léthargie. Par exemple, on  ne pouvait  plus retrouver des films majeurs de notre cinématographie comme les adaptations des livres de Tahar Ben Jelloun pour illustrer une rencontre sur les rapports de la  littérature et du cinéma.
Et pourtant cette cinémathèque a vécu un âge d’or riche en activités dont la plus importante a été l’organisation, en 2001,  du  57ème Congrès de la FIAF (La Fédération internationale des archives du film) qui a rassemblé  plus d’une centaine de pays.  Depuis le mois de novembre 1995, date où elle a commencé à fonctionner, sous la houlette bienveillante d’Abdallah Bayahya, elle a accompli un travail remarquable, malgré ses moyens très limités. Jusqu’en 2001, elle avait réussi à acquérir des centaines de copies de films (plus de 450) et  à doter sa bibliothèque de centaines de titres (plus de 650). Elle a organisé des projections dans le cadre de cycles, de semaines, sur des thèmes aussi diversifiés qu’intéressants, appuyées par la publication de brochures et de dépliants. Elle a participé à des manifestations et en a organisé d’importantes comme le Colloque sur le cinéma colonial ou l’hommage à feu Ahmed  Mesnaoui. Et c’est à elle que nous devons le sauvetage de films comme celui de Brahim Sayah ou surtout ce qui reste des films du pionnier du cinéma marocain Mohamed Osfour, ainsi que l’exposition, dans de bonnes conditions du matériel qu’il utilisait, ainsi que d’autres pièces témoignant de l’histoire du cinéma.
Il est vrai que l’on ne devrait pas totalement mettre sur le dos du seul CCM tous les maux de la situation actuelle. Celui-ci a assez à faire pour la promotion du cinéma professionnel, ce qui est sa mission essentielle  et le lourd fardeau de la culture est de moins en moins de son ressort. La responsabilité incombe aussi au ministère de l’Education nationale qui semble avoir abandonné les ambitions qui étaient les siennes du temps de M. Abdallah Saaf. A cette époque, un réseau de 120 ciné clubs avait été mis sur pied et une section « Arts médiatiques et visuels » avait proposé, dans le cadre du feu « Livre blanc » un programme riche et prometteur, qui aurait pu dynamiser la culture cinématographique  dans les lycées par le biais des modules partagés. En fait, pointer du doigt maintes parties   ne mènerait pas à une solution car la situation est complexe. A notre avis,  cette complexité provient de la genèse même du Centre cinématographique marocain, genèse qui a conditionné sa nature et celle de ses prestations. Le bureau du cinéma, fondé par la Résidence sous le Protectorat et devenu le Centre cinématographique marocain n’avait pas vocation culturelle au départ. Il était un outil de contrôle et de production dépendant du ministère de l’Intérieur et de l’Information,  servant les visées dudit  Protectorat,  qui était pleinement conscient du rôle et de la puissance de l’image.
Et ce depuis 1916, année de l’institution du contrôle des projections cinématographiques. Cette situation est demeurée en l’état depuis lors et jusqu’à nos jours, comme une exception marocaine. Comme l’a montré le colloque  organisé par l’auteur de ces lignes sur «Les politiques culturelles des pays méditerranéens dans le domaine du cinéma» dans le cadre des rencontres  cinématographiques de  Tétouan en 1991 et où les responsables du cinéma présents, aussi bien de la rive Nord que de la rive Sud étaient  des représentants des ministères de la Culture, à l’exception du Marocain Abdallah  Bayahya,  représentant du ministère de l’Information.
Est-ce à dire que le cinéma devrait revenir dans le giron du ministère de la Culture à même de lui insuffler cette dimension culturelle qui lui manquerait? La situation est tellement bien établie et la machine étant si bien huilée, surtout avec les coudées assez franches laissées au CCM que peut-être la question n’est pas seulement celle de la tutelle. Mais d’une politique (ou d’une vision)  générale, d’une part, et de coordination  des parties concernées d’autre part. Ou tout simplement  et surtout,  de conviction.  Et dire que l’on avait caressé l’espoir de voir la cinémathèque marocaine faire des petits et fonder des annexes dans les grandes villes marocaines !
 

Par Ahmed Fertat
Samedi 31 Octobre 2015

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