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Pierre Vermeren : Il faut reconstruire les relations maroco-françaises sur des bases plus saines et plus égalitaires




Pierre Vermeren : Il faut reconstruire les relations maroco-françaises sur des bases plus saines et plus égalitaires
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris 1, Pierre Vermeren est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Maroc dont «Le Maroc de Mohammed VI, la transition 
inachevée (Poches La découverte, 2012).
Né en 1966 à Verdun, normalien et agrégé d’histoire, Pierre Vermeren a enseigné pendant six ans au Lycée Descartes de Rabat. Sa thèse portant sur la formation des élites 
maghrébines a été distinguée par le Prix Le Monde de la 
recherche universitaire 2001. Il a également vécu en Egypte et en Tunisie. Ses travaux de recherches portent sur le 
Maghreb contemporain. Pierre Vermeren est aujourd’hui maître de conférences en histoire du Maghreb contemporain 
à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, et membre du Laboratoire CEMAF (Centre d’études des mondes africains).



Libé : Les relations franco-marocaines ont vécu une année très difficile. Comment expliquez-vous cela? Des relations pourtant qualifiées par les deux parties d’exceptionnelles, amicales, profondes qui se sont dégradées rapidement.

Pierre Vermeren : Elles  ont cessé d’être exceptionnelles. Un an de crise et de mauvais signaux envoyés par les deux côtés. On dirait que les deux pays sont dans une sorte de compétition. Ce qui est assez étonnant. Au départ, il y a plusieurs interprétations. Je continue à penser que c’est l’affaire Hamouchi, le patron du renseignement intérieur qui a déclenché la crise. Mais en arrière fond, il y a plusieurs phénomènes : les tensions autour du Sahara à l’ONU, les événements qui se sont succédé d’ordre judiciaire ou d’ordre politique, des mauvaises paroles, des reproches, des annulations de visites, de voyages. Il y a quelque chose de rompu provisoirement et c’est lié aux relations franco-algériennes. Les autorités françaises se sont délibérément rapprochées de l’Algérie depuis les élections de 2012.

Est-ce que les relations franco-marocaines sont condamnées à être le thermomètre des relations franco-algériennes?

Non, je ne crois pas. La France est obligée d’avoir de bonnes relations avec les deux pays voisins et même avec la Tunisie. Elle ne peut pas avoir de mauvaises relations avec eux pour plein de raisons. Il faut trouver un modus vivendi. De plus, il y a des crises et des relations très difficiles et très houleuses entre le Maroc et l’Algérie. Il va falloir trouver un nouveau modus vivendi,  parce qu’il y a des milliers de Marocains et d’Algériens qui vivent en France et cela nécessite dans plusieurs domaines de la coopération et la France ne peut pas choisir entre les deux. Elle doit être en bons termes avec les deux pays.

On a remarqué que depuis la fin du Protectorat au Maroc, les relations franco-marocaines se détériorent chaque fois que la gauche est au pouvoir. On a remarqué cela à l’époque de Mitterrand et encore aujourd’hui. Comment expliquez-vous cela ? Est-ce que c’est lié à la gauche qui ne possède pas les codes pour avoir de bonnes relations avec le Maroc ou n’a-t-elle pas les outils ou simplement a-t-elle une préférence pour l’Algérie ?

Il y a les faits historiques de la guerre d’Algérie toujours, en toile de fond. Les socialistes français ont envoyé des contingents en Algérie. Ils ont aussi à se faire pardonner de ce côté-là. Mais il y a eu  de mauvaises relations avec la droite à l’indépendance du Maroc pour commencer et avec l’affaire Ben Barka. Il y a eu des tensions historiques et à l’époque de Mitterrand, les relations avec le Maroc ont fini par être bonnes. Mais on peut ajouter à l’histoire de la République française et à l’histoire dans laquelle les socialistes s’inscrivent, un rapport difficile dès les origines de la Monarchie. Mais ce n’est pas le cas de tous les socialistes en France.

Les propos tenus par le ministre marocain des Affaires étrangères contre la France, pendant la crise ont été pour la première fois très durs, genre «l’époque du colonialisme est révolue». C’est un changement définitif dans les relations entre les deux pays?

Je crois que le Roi du Maroc a utilisé aussi les mêmes termes avant le ministre, dans sa dernière allocution devant l’Assemblée générale des Nations unies le 25 septembre 2014. En s’adressant évidemment aux puissances mondiales sans nommer la France. Ça reflète la profondeur de la crise et en même temps il a raison : la période coloniale est bel et bien terminée ; on en est très loin maintenant et il faut reconstruire les relations sur des bases plus saines et plus égalitaires. Cette crise peut-être aura des conséquences positives. C’est vrai, il y avait des relations exceptionnelles, elles  l’étaient peut-être  trop, il faut sans doute  des relations plus normales qu’exceptionnelles.

Pendant la crise entre les deux pays qui a duré environ un an, on a remarqué que des voix de la droite s’inquiétaient de la dégradation de ces relations entre les deux pays et du manque de coopération. Même l’ancien ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, Nicolas Sarkozy et Luc Châtel et d’autres s’en sont émus, mais on n’a entendu aucune voix de gauche. Qu’en pensez-vous ?

Ce que vous dites est vrai. Sous Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, les relations entre les deux pays étaient exceptionnelles. En ce moment, elles sont tendues, cela dépend des moments. C’est vrai pour la France, il faut bien réussir à s’entendre avec ses deux voisins.
Il est clair que pendant la campagne électorale présidentielle en France, le Maroc n’a pas caché sa préférence pour Nicolas Sarkozy, alors que l’Algérie ne cachait pas sa préférence pour François Hollande. C’est aussi aux pays du Maghreb à ne pas prendre position dans les campagnes électorales françaises, cela a des conséquences aussi.

Au moment de la crise, d’autre pays européens en ont profité pour développer leurs relations avec le Maroc surtout l’Espagne et d’autres pays comme l’Allemagne. Comment voyez-vous cette évolution ?

De la même façon que la droite profite de cette situation de crise, d’autres pays comme l’Espagne le font aussi. On se rappelle il y a dix ans que c’était l’inverse. L’Espagne était en mauvais termes avec le Maroc et la France en a profité. C’est peut-être un point prêté pour un point rendu.

Vous avez écrit que la diplomatie française ne prenait pas en considération le côté religieux dans les relations diplomatiques. Est-ce que cela a joué dans les relations avec le Maroc ?

C’est certain. La religion est aussi importante pour le Maroc que pour tous les pays arabes de la région. Quand on dit que la Tunisie est dirigée par un groupe laïc, c’est fou. C’est un groupe séculier, séculariste.  Mais en France, on a une mauvaise appréciation du fait religieux. On a du mal à comprendre que la laïcité dans le monde arabe n’existe pas, que l’islamisme est combattu par tous les régimes arabes et que chercher des attentes avec les islamistes est quelque chose de très compliqué. Mais il n’y a pas que des laïcs ou des islamistes. 80% des habitants de la région ne sont ni l’un ni l’autre. C’est entre les deux, c’est quelque chose qui dépasse la gauche française, car il y a une très mauvaise connaissance voire une hostilité envers le phénomène religieux par une partie de la classe politique française. 

Les Français semblent avoir découvert cela après les attentats de Paris et la publication des caricatures du Prophète des musulmans. Les télés anglo-saxonnes n’ont pas montré les caricatures, pourtant ce sont de grandes démocraties et la caricature n’est pas interdite dans ces pays.

La laïcité est propre à la France et à la Belgique. La question de la caricature nous vient de Voltaire et de l’histoire de la France. Elle est très ancrée dans la culture historique, politique et intellectuelle française. Le 18ème siècle, qui a préparé la Révolution, s’est fondé sur la lutte pour le droit au blasphème. C’est cela Voltaire, c’est notre histoire, mais les autres pays du monde ont une autre histoire.
Comment voyez-vous la dernière rencontre à Paris entre les deux ministres de la Justice du Maroc et de la France?
Comme les problèmes entre les deux pays sont nés sur les questions judiciaires, je trouve normal que les deux pays attaquent en premier ce dossier.      

Repères

La majorité de ses publications porte 
sur le Maroc et le Maghreb :
- Maghreb : La démocratie impossible (Fayard, 2004)
- Histoire du Maroc depuis l’indépendance (La Découverte, 2002)
- Formation des élites marocaines (La Découverte, 2002)
-Ecole, élite et pouvoir (Alizée, 2002) : la thèse d’histoire sociale de l’auteur.
- Le Maroc en transition (La Découverte, 2001).
-La mutation sociale de l’enseignement supérieur musulman sous le Protectorat au Maroc : avènement d’une nouvelle légitimation universitaire de la classe dirigeante, chapitre du livre Parcours d’intellectuels maghrébins sous la direction d’Aïssa Kadri, (Karthala/Institut Maghreb-Europe, 1999)

Propos recueillis par Youssef Lahlali
Mardi 10 Mars 2015

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