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Philosophie au Bac : que gagne-t-on à échanger ?




Philosophie au Bac : que gagne-t-on à échanger ?
Voilà un beau sujet de philosophie posé aux candidats des sections économiques du baccalauréat français. Un beau sujet car il est au centre des réflexions des économistes, et car il est d’une grande actualité avec la crise actuelle, souvent perçue uniquement comme une crise du système de marché (c’est-à-dire le système incarnant le plus intensément l’échange) et qui nous a fait douter que l’échange soit systématiquement source de gains au sens large.
D’abord, qu’est-ce que l’échange ? Le fait pour deux ou plusieurs individus de donner quelque chose à l’autre en contrepartie de quelque chose d’autre. L’échange peut être marchand (on dit parfois «économique», c’est-à-dire que la monnaie fait office d’intermédiaire et que l’activité est lucrative) ou non marchand (pas lucratif mais pas «désintéressé», la contrepartie n’est pas pécuniaire : on peut s’échanger des services entre voisins).
Le fondement de l’échange se trouve dans la compréhension de ce qu’est la valeur. Lorsque je propose de nettoyer son mur à mon voisin s’il tond ma pelouse, c’est qu’au fond, j’y trouve mon compte. C’est ici la théorie de la valeur subjective qui éclaire sans doute le mieux ce qu’est l’échange: lorsque je me délaisse de 80 centimes pour acheter une baguette de pain, je démontre que je préfère la baguette de pain à ces 80 centimes. Et c’est l’inverse pour le boulanger. D’une certaine manière, l’échange est ainsi créateur de valeur. Dans un contexte de spécialisation l’échange rend possible pour chacun d’obtenir, dans une certaine mesure, ce qu’il convoite et qu’il ne peut faire ou obtenir lui-même. L’échange me permet d’obtenir cette guitare que je ne sais pas fabriquer ou ces bananes qui ne poussent pas dans mon pays.
La satisfaction vient le plus souvent du contenu de l’échange (le « gain à l’échange ») donc, mais elle peut aussi tenir dans ce fait que l’échange permet justement d’instaurer une relation qui est valorisée pour elle même plus que pour son contenu. Pour certains auteurs c’est tout ce qui fait le propre de l’homme. Adam Smith, grand-père de l’économie politique rappelait en effet que «on n’a jamais vu deux chiens s’échanger un os». Au delà de l’aspect purement utilitariste à échanger tel ou tel objet pour une satisfaction immédiate, il y a donc un penchant naturel de l’homme à échanger. Ce penchant, qui s’exprime en partie dans la sphère marchande, permet déjà de poser des rapports non antagonistes, non violents entre les hommes ; il rapproche des nations qui s’ignoraient, pacifie leurs liens et instille la confiance entre elles. C’est le «doux commerce» de Montesquieu.
C’est en fait l’institution de l’échange marchand qui détermine la spécialisation, fondement même de la division du travail des sociétés modernes sans laquelle il n’y aurait jamais eu le progrès économique – et donc humain – que certaines nations connaissent aujourd’hui. Il y a donc des effets externes économiques positifs à l’échange marchand : par le biais de l’incarnation historique de l’échange qu’est la mondialisation, des milliards d’êtres humains ont pu se tirer de la pauvreté. Au delà d’une simple évaluation utilitariste de la création de valeur pour deux individus, la dimension éthique de l’échange se trouve certainement ici : prospérité et développement, pacification des relations internationales. C’est sans doute là la vraie « nature » de la richesse des nations chez Adam Smith.
Et ce n’est pas un hasard si Smith mettait l’accent sur ce qu’il appelait le « système de liberté naturelle ». L’échange est une des conditions nécessaires d’une société de liberté. Échange et liberté vont main dans la main. Les sociétés communistes ont d’ailleurs supprimé l’échange entre individus pour le remplacer par une machinerie d’allocation centralisée. On sait où cela les a menées. La coercition violente qui étouffe l’échange étouffe nécessairement la liberté et tous ses avantages, et les sociétés qui choisissent ce chemin ne peuvent que stagner. L’échange donne cet espace pour le jugement et le choix de chacun d’entre nous, il laisse la possibilité d’innover, de découvrir comment mieux rendre service aux autres. Il est la clé du dynamisme des sociétés de liberté.
Bien sûr il y a des limites et des dérives à l’échange marchand. D’abord, certains voient la mondialisation comme une exploitation non seulement de petites mains à l’autre bout de la planète, mais aussi de l’environnement. Le premier argument doit sans doute être quelque peu mitigé car cet accès à la mondialisation permet le recul de la pauvreté. On peut évidemment déplorer les conditions sociales de travail qui ne sont pas celles de l’occident mais il faut aussi garder en tête que cela est un processus d’amélioration progressive (comme en occident) : il y a trente ans on critiquait le sort des travailleurs sud-coréens. Regardons-les aujourd’hui. Par ailleurs, peuvent se mettre en place au sein du système d’échange des mécanismes endogènes liés à la réputation (qui fait partie des aspects d’un bien ou service), qui promeuvent un échange moins «inégal» : c’est l’exemple du fair trade.
Ensuite le développement de la société de l’échange marchand tend à annihiler ce que Durkheim appelait la solidarité mécanique des sociétés traditionnelles fondées sur la famille ou le clan, au profit d’une solidarité organique fondée sur la spécialisation économique : nous sommes de plus en plus dépendants, « solidaires » les uns des autres mais dans la sphère – anonyme – de l’économique, au détriment de la sphère de la communauté. Le « lien social » se dissout avec le renforcement des liens économiques. Ce phénomène ne s’accompagne-t-il pas d’un individualisme exacerbé, mais aussi d’une obsession consumériste – le besoin viscéral d’acheter, d’échanger ? Le remplissage des rayons d’hypermarché ne se fait-il pas, comme à la télé, par le vidage de la substance, de l’humain, de l’intellectuel ? Le royaume de l’échange n’est-il pas celui de la superficialité ? Ces réflexions sont devenues des lieux communs dans toute discussion sur la question.
Il ne fait aucun doute que la marche du progrès économique entraine une certaine « marchandisation du monde », source pour certains de désenchantement, parfois chanté d’ailleurs, comme par Alain Souchon (« Foule sentimentale »). Pour autant il faut d’abord, encore, ne pas oublier les avantages du progrès économique et ensuite rappeler que si l’individualisme économique explique pour beaucoup la suprématie de l’échange marchand sur l’échange non marchand, les nouveaux modes de solidarité, organisés de manière collective et anonyme au début et au milieu du vingtième siècle dans les pays riches, ont aussi leur part de responsabilité puisqu’ils ont dédouané les individus de leurs responsabilités envers la communauté.
La disparition des associations solidaires volontaires privées, les friendly societies, au Royaume-Uni au début du siècle, concurrencés par les nouveaux droits sociaux «anonymes» de la Sécurité Sociale Nationale est un exemple typique. Nous sommes moins enclins à donner au pauvre en bas de chez nous, nous disant que la «Sécu» s’en occupera bien. Si le politique peut favoriser le lien social «d’en bas», par exemple en permettant les fondations, il peut aussi l’étouffer en tentant de le remplacer ou de l’améliorer. Se posent ensuite les problèmes liés à la propriété des objets dans l’échange. La prostitution, le tourisme sexuel ou la vente d’organes représentent à ce titre des défis éthiques. Si je dispose de mon corps comme je l’entends il n’y a pas de problème éthique. Mais est-ce aussi simple ? Les conditions socio-économiques ne peuvent-elles expliquer que certains aient à faire des choix douloureux d’échange ? Quid des mineurs ? Ces questions sont évidemment délicates, mais force est de constater que la promotion d’un niveau élevé de vie, par l’accroissement du noeud économique d’échange justement, permet de faire reculer ces problématiques après un certain temps.
Lorsque l’échange concerne une propriété mal définie ou accaparée de manière violente, émerge la problématique de la corruption. Les questions liées à l’appropriation de la rente pétrolière par des régimes autocratiques dans certains pays, notamment en Afrique, n’est pas d’un intérêt secondaire. Elle nous ramène aux débats sur l’origine de la propriété et à sa légitimation. Lorsque l’échange est générateur de corruption, qui elle-même empêche le développement, il faut se préoccuper de voir comment mieux définir la propriété et les règles qui l’entourent, de sorte à ce que l’échange permette l’épanouissement de tous et pas simplement d’une caste violente.
Enfin comment ne pas mentionner la crise actuelle ? N’est-elle pas le résultat du «marché roi», du «libre marché», la finance mondiale étant devenue un immense jeu de casino? N’est-elle pas, comme le dénoncent maints intellectuels et commentateurs, la démonstration de l’échec d’une société de l’échange marchand ? Des banquiers, des financiers, certains promoteurs, sont en effet coupables d’avoir joué avec un système d’échanges fondés sur un degré élevé de virtualité, qui pouvait en conséquence à tout moment exploser. Certains voient ici la différence entre un système où l’échange crée de la valeur entre deux parties et un système où l’échange n’est qu’un vecteur pour la spéculation incontrôlée source de risque systémique de pertes de valeurs (et non plus de gains). A cela se combinent les questions de transparence et de traçabilité : l’absence de ces dernières a en quelque sorte corrompu le jeu d’échange.
Il ne fait pas l’ombre d’un doute que le «système de l’échange marchand» a montré ses limites lors de cette crise. Pour autant il n’est pas certain que ce dernier soit, encore une fois, seul en cause : de nombreuses politiques on en effet contribué à ces « bulles spéculatives », de la politique monétaire à la politique du financement hypothécaire du logement américaines. A y regarder de plus près, du fait même de la structure institutionnelle du système bancaire et financier, qui demeurait largement, quoi qu’on en dise, sous la coupe et la protection de la puissance publique, la responsabilité des acteurs de la finance n’a pas été mise en jeu, empêchant ainsi tout contrôle endogène du système. Un système d’acteurs plus responsables devrait offrir plus de contrôles, de transparence, de traçabilité et éviter ces bulles «irrationnelles» (en fait rationnelles, les acteurs ne répondant qu’à des incitations, de manière rationnelle).
L’échange permet de bien belles choses on l’a vu. Alors que la coercition a été un mode souvent prééminent de coordination sociale dans des sociétés qui stagnaient assez rapidement, l’échange a offert le progrès à l’humanité à plusieurs égards : création de valeur, partage des cultures, développement, paix... Il est l’expression des sociétés de liberté par nature plus dynamiques. Il peut aussi entraîner des dérives mais, sans doute, parce que la notion d’échange, comme celle de liberté, est indissociable de celle de responsabilité.
Cette dernière est la pierre angulaire d’un système d’échange marchand. En effet, lorsque les responsabilités entourant l’échange sont diluées à un quelconque niveau, il y a risque que l’échange génère des effets pervers (dérive financière, dommages environnementaux…). De même quand les responsabilités sont étouffées, notamment dans la sphère «communautaire», l’échange peut y disparaître. Il faut donc prendre conscience des conditions institutionnelles qui font que l’échange contribue à la « richesse des nations », comprise au sens le plus large.

* Analyste sur UnMondeLibre.org
Article publié en collaboration avec www.unmondelibre.com 

Par Emmanuel Martin *
Mardi 23 Juin 2009

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