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Perte de conscience Une exposition qui vaut le détour


Des photos et des poèmes à apprécier à la galerie d’art Moulay Alhassan, Oujda du 20 juin au 20 juillet 2017



Le club des grenouilles, présidé par le poète Sameh Derouich, renouvelle la tradition des «sister arts» dans un événement qui mélange plusieurs genres artistiques. Le vernissage d’une exposition entremêlant poésie, photographie et musique a eu lieu mardi 20 juin 2017 à 22h à la galerie d’art Moulay Alhassan. Cette exposition offre au public oujdi la chance d’entrapercevoir l’univers enchantant de deux artistes au talent exceptionnel : la poétesse Dounia Cheddadi et le photographe Bahi Rahal. La rencontre entre ces deux personnalités que tout semble opposer est surprenante; cependant, on frissonne en découvrant l’atmosphère envoûtante créée par le dialogue inattendu entre leurs pratiques artistiques. Le titre de l’exposition, Le Phoenix est femme, vient de l’un des poèmes de Dounia Cheddadi, dont la poésie est célébrée dans un espace qui est d’habitude dédié à des travaux visuels. L’étonnante installation qui met en images quelques vers lyriques extraits de son recueil, Mes pieds marchent … sans moi et les photos portraits de femmes conçus par Bahi Rahal ont transformé la galerie d’art en un espace de liberté et d’épanouissement pour une féminité longtemps confisquée.
Cheddadi, une poétesse de la passion qui a une prédilection pour la poésie rimée, écrit  l’amour sans complexe. Les poèmes qu’elle a choisi de réciter à l’occasion de l’inauguration de l’exposition montrent que sa poésie est un acte militant par lequel elle essaie d’occuper un espace souvent réservé aux hommes. 
« Que vais-je écrire ?
Je ne sais rien, sinon que : tu est mon chéri ..
Et quelques peurs enfouies dans mon cœur
Et un peu beaucoup
Beaucoup trop peu, de l’espoir impossible.
(…)
Et l’unique pêché dont mon cœur est coupable,
Seul
Je t’ai aimé parmi les hommes. »
Dans cet extrait de son poème, « Ce que May n’a pas dit à Jibrane », Cheddadi célèbre l’amour, défiant ainsi une société qui étouffe les sentiments des femmes, et luttant pour que les femmes expriment leurs élans amoureux de la même façon que les hommes. Sa poésie amoureuse est un geste de défiance et de bravoure au sein d’un patrimoine poétique essentiellement masculin. Ce n’est pas très commun pour une femme de parler d’amour en public au Maroc, et encore moins dans une ville comme Oujda, où hommes et femmes n’évoluent pas de la même façon et où dire l’amour est encore perçu come tabou. Pourtant, lors  du vernissage de l’exposition, Cheddadi a récité des poèmes qui disent le bonheur et le désespoir d’un cœur palpitant d’amour devant un public enivré des parfums sensuels que sa poésie lui offrait. Ses poèmes étaient magnifiquement mis en musique par le musicien, Ahmed Fakir.
En écoutant Dounia Cheddadi lire ses poèmes, je ne pouvais pas m’empêcher de revoir les photos de Bahi Rahal pour y chercher un lien entre ces deux genres artistiques. A première vue, pas de lien visible. Mais en étant plus attentive, j’ai compris que ces photos étaient plus que des photos ; c’étaient des poèmes visuels qui disent sans dire, des poèmes qui nous transportent dans un univers inconnu et non médiatisé par le langage. Dans ces photos réside un espace que le photographe et les spectateurs sont libres de s’approprier. Ce n’est donc pas simplement l’entrecroisement de la poésie et de la photographie que l’exposition nous offre ; mais une redéfinition de la poésie comme la recherche inassouvie du sens. 
Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, pour faire de la photo, il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton. Les photos de Rahal ne sont pas le fruit d’un geste mécanique ; la photographie est un médium qu’il utilise pour chercher quelque chose de nouveau, de différent et pour satisfaire son besoin d'aller au-delà de ce qui est visible. A l’image mécanique, il oppose des images brouillées et un sens déconstruit ou même perverti. Les portraits photos que Rahal a fait de quelques femmes, dont l'admirable artiste, Maryam Ouyahya, montrent que pour lui, la photo est un prétexte pour mettre en scène sa démarche créatrice et sa perception de l’art. Les modèles ont aidé l’artiste à faire son voyage intérieur mais elles sont condamnées à rester dans l’ombre. Au lieu de les représenter, Rahal les a transformées, laissant libre cours à l’imagination, la sienne et celle des spectateurs. Les sujets de ces portraits étant dissous ou presque, l’artiste pouvait ainsi se livrer à une expérience intérieure presque mystique marqué par le renoncement au moi individuel. 
Ces portraits abstraits ne signifieront certes pas la même chose pour tout le monde. Chacun va les interpréter à sa façon. Quant à moi, ils me font penser au rapport ambigu que l’on entretient avec la création et à la blessure qui résulte de l’impossibilité de l’achèvement. Si je devais choisir un autre titre pour ce croisement entre les poèmes de Cheddadi et les photos de Rahal, ce serait «Perte de conscience»! Comme les artistes surréalistes, le photographe métamorphose ses photos en leur substituant une expérience intérieure (in)visible. A défaut d’une prise de vue de la réalité, il puise son inspiration dans trois modèles dans une tentative désespérée de la recréer. La tentative de saisir l’inconnu est si violente que le voile qui sépare le connu et l’inconnu se déchire et il/ on perd conscience. On perd également conscience à écouter et à lire l’avidité avec laquelle Cheddadi dit, écrit et crie sa poésie amoureuse.


Par Chourouq Nasri
Jeudi 13 Juillet 2017

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