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Pain avarié et bouse, ou l'art du recyclage par des artistes de Soweto




Dans une zone marécageuse de Soweto mi-pâturage mi-décharge, Mzi Gojo, tee-shirt impeccablement blanc, cherche une peinture très spéciale pour ses tableaux: de la bouse de vache. "La bouse d'été donne un vert vif sur la toile", explique, avec un naturel désarmant, cet artiste membre d'un collectif adepte du recyclage.
"A Soweto, il n'y a pas de magasin spécialisé dans la fourniture de beaux-arts. Et de toute façon on n'a pas d'argent, alors on a dû trouver un moyen alternatif pour s'exprimer", raconte Lehlohonolo Mkhasibe, l'un des membres fondateurs du groupe Ubuhle Bobuntu. Un nom zoulou qui signifie "La beauté de l'humanité" et témoigne de l'approche pragmatique et environnementale de ce collectif d'artistes sud-africains.
"Ils réinventent le monde en regardant et en magnifiant ce dont les autres se débarrassent", résume Charles Nkosi, professeur affable et jovial à l'école des beaux-arts de Funda à Soweto.
Ubuhle Bobuntu rassemble 12 artistes originaires du tentaculaire township de Soweto, une ville de la banlieue de Johannesburg aux maisons rouges et exiguës.
Chaque artiste recycle une matière qui lui est propre: pneus abandonnés, pain avarié, cheveux coupés, allumettes, bouchons, bouse de vache....
Mzi mélange la bouse à des quantités d'eau savamment calculées, en fonction du rendu recherché, et un peu de colle. Il applique le tout sur la toile avec un peigne cassé, un pinceau ou un morceau de plastique quadrillé. "Je contrôle la bouse de vache comme un footballeur contrôle son ballon !", lâche l'artiste, qui vend ses œuvres abstraites entre 5.000 et 50.000 rands (entre 320 et 3.200 euros).
"Quand j'étais petit, on utilisait la bouse pour nettoyer les maisons et pour construire des huttes. Ça me rappelle le bon temps", poursuit ce trentenaire. "La bouse des veaux donne un beau jaune, car les veaux ne se nourrissent que de lait. Mais c'est très difficile à trouver ici".
Victor Mofokeng travaille, lui, le pain, qu'il grille et colle sur la toile. Pour obtenir du vert, il utilise les moisissures du pain jeté par les supermarchés. Le résultat est stupéfiant. Comme sur cette toile, un dégradé de blanc-brun-paille-noir où des mineurs crient... famine: "Pas de travail, pas de pain", lit-on sur les pancartes qu'ils brandissent.
"On voulait créer un nouveau langage, loin des techniques conventionnelles des grands maîtres comme Picasso", explique Lehlohonolo, lunettes fumées à la John Lennon et béret noir.
A la sortie de l'école, "j'étais hyper stressé, je ne pouvais pas acheter de papier à dessin. J'ai dû penser différemment", se rappelle ce jeune père qui partage une maison de poupée avec une dizaine de membres de sa famille.
Il jette finalement son dévolu sur des pneus et passe quatre mois à parfaire sa technique: clouer côte à côte de fines lamelles de pneus pour créer un canevas avant de les sculpter et de révéler le blanc du pneu. Une signature qui lui a valu une commande pour la société autrichienne de boissons Red Bull.
Lehlohonolo s'approvisionne dans les décharges de Soweto et chez de petits fabricants de rues de sandales en pneus. "La meilleure saison pour trouver des chutes de pneus chez les artisans, c'est en été, quand il y a une forte demande pour les nu-pieds."
Lancé en 2011, Ubuhle Bobuntu expose au théâtre de Soweto, dans des galeries sud-africaines ou encore au musée Africa de Johannesburg. La plus connue de ses membres, Pauline Mazibuko, a présenté cette année à Sante Fe, aux Etats-Unis, ses collages hauts en couleur faits à partir de magazines recyclés. "C'est notre rêve à tous", confie Lehlohonolo.
Le collectif opère comme un lieu d'échanges d'idées, mais aussi de moyens. Un quart des ventes de chaque artiste est reversé à Ubuhle Bobuntu, ce qui permet à ses membres de s'acheter du matériel de base comme de la colle et de la toile.
Dans son atelier - son garage -, Lehlohonolo présente "Les Voyageurs", un masque africain en pleurs. "Il n'y a aucun voyage facile", explique ce jeune homme. L'un des artistes d'Ubuhle Bobuntu a d'ailleurs récemment quitté le collectif pour faire de son art une petite entreprise. Il confectionne désormais, en série, fauteuils et canapés à base de pneus.

Mercredi 14 Octobre 2015

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