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Oulad l’hay ont perdu un des leurs

Disparition précose d’Abdelkrim Abkari




Oulad l’hay ont perdu un des leurs
«La mort n’afflige pas les défunts/ la mort inflige les vivants». On ne saurait manquer de penser à cette sentence de Mahmoud Darwich à la perte d’un ami. En nous privant en lui du confident et du complice, la mort nous inflige une vive peine. On a beau apprivoiser sa douleur, on se retrouve fatalement confronté à la dure réalité de ne plus jamais compter sur la présence de ce jumeau qui se love dans l’ami.
Abdelkrim Abkari, mon ami, n’est plus. Sa disparition précoce m’a été annoncée pendant que j’étais loin des cieux du pays natal. J’ai non seulement perdu un ami, mais j’ai été aussi dépouillé de mon droit de marcher dans son convoi funèbre et de lui rendre un dernier hommage lors de son inhumation. J’ai aussi été privé du réconfort de partager ce drame avec nos amis communs, ceux anciens de notre cité et de notre école. Abdelkrim est un fils de Hay Mohammadi et sa mort n’est pas anodine et je la refuse tant que je ne l’ai pas partagée avec les ouled l’hay, parce que nous avons une passion commune, celle de notre appartenance tenace à la cité de nos éveils à la vie et des premiers émerveillements, de l’apprentissage et de la confrontation, des rires et des pleurs. Et c’est là où la mort a commis à notre égard un crime de lèse amitié : elle se devait de s’annoncer, de prévenir, d’hésiter à frapper au sein de notre groupe. J’ai besoin d’entendre nos amis chacun évoquer l’un des traits du caractère chaleureux du désormais feu Abdelkrim. J’ai besoin d’écouter leurs voix tristes, mais enthousiastes à égrener les qualités du regretté. J’ai besoin d’entendre ce brouhaha qui me rappelle nos papotages d’antan où l’on pouvait difficilement placer un mot, lorsque les discussions s’enflammaient. J’ai besoin de cette palabre-là.
Abdeklrim est parti beaucoup trop vite, de manière inopinée, au cours d’un séjour d’agrément dans la ville ocre. Lui, l’enfant prodigue de cariane j’did, dans le vénérable derb Moulay Chrif, qui a vaincu la pauvreté, qui a joué dans la cour des grands, a été emporté par une appendicite mal gérée et a cédé à l’incompétence des autres, alors que sa compétence l’avait hissé haut dans la hiérarchie sociale. Et c’est cette absurdité qui m’empêche d’accepter qu’il ne soit plus.
Abdelkrim et moi intégrâmes l’école primaire le même jour. Othon Gambert avait été notre havre contre l’ignorance ambiante et notre antichambre pour la vie. Nous y évoluâmes de concert pendant quelques années, fréquentant deux ou trois classes de cet établissement de Derb Moulay Chrif. Le hasard des orientations et celui de la vie firent diverger nos chemins respectifs. Avec Abdelkrim, nous nous perdîmes quelque peu de vue après l’école primaire. Il avait commencé à fréquenter d’autres milieux. Je le voyais souvent avec un groupe de garçons qui commençaient, à l’époque, à narguer les inhibitions de la culture familiale dominante. Il avait ainsi défié les tabous de notre milieu d’antan, mais sans franchir le Rubicon de l’irréparable. Il était curieux et désireux d’enlacer la vie à bras-le-corps et de la palper dans toutes ses coutures. Il l’avait domestiquée et avait réussi à jouir de ses bons côtés tout au long de son existence, hélas très courte au regard de son appétit de vivre ensemble l’amitié. On pourrait penser qu’il avait son idée sur le manque de largesse du destin qui emporte les meilleurs en premier.
En dépit de sa soif bien maîtrisée de croquer le meilleur de la vie, mon ami navigua avec aisance dans sa carrière professionnelle d’homme d’affaires. Il l’avait fait de manière décidée, gravissant tous les échelons. Il s’était battu comme tous ceux qui n’avaient pu profiter d’une rente de situation ou de nom. Il s’était frotté aux choses de la vie, aiguisant son sens pratique et son bagout. Ce fils de cariane j’did avait occupé de hautes fonctions et exercé ses talents de gestionnaire avisé et de créateur de richesse. Tout cela en ne desserrant pas son étreinte autour des épaules des siens et en mordant dans la vie à pleines dents.
Abdelkrim était intelligent, sociable, rompu à l’art de la rhétorique. Avec lui, il fallait attendre son tour de parole. Non qu’il fût bavard, mais parce que beau parleur et convaincant. Il avait l’art de réussir, de conquérir l’amitié et de la sauvegarder nombreuse. C’était la personne qu’on pouvait ne pas voir pendant des années, mais avec laquelle la discussion démarrait sur les chapeaux de roues comme si l’on s’était quitté la veille. C’était ce qui m’arrivait en permanence avec lui. Il était chaleureux, solidaire, généreux, jaloux d’être héritier des gens de peu et fidèle en amitié. Il ne disait jamais du mal des autres. D’ailleurs, il était pris dans sa dynamique du partage de ce que la vie avait de meilleur. Il faisait profiter les autres de son expérience, de ses nombreux et lointains voyages, de ses anecdotes, etc. Je n’ai jamais vu mon ami seul et affichant une mine triste et renfrognée. Il devait, comme nous tous, avoir ses moments de mélancolie, mais ses yeux rieurs et son visage décidé n’acceptaient pas de les imposer à son entourage. Abdelkrim vivait et animait la vie de son monde. C’était un homme de groupe où il évoluait comme un poisson dans l’eau. Il était aussi et surtout un homme de solidarité ; une solidarité agissante et non compatissante. Au faîte de sa réussite, il prêtait main forte à ceux de son quartier, et certainement à d’autres, que la chance n’avait pas beaucoup aidés. Lorsqu’on évoquait Hay Mohammadi et ses gens, il rapportait des faits détaillés et toujours actuels sur les uns et les autres. Son intérêt n’était pas de l’ordre du collectionneur d’anecdotes, mais de celui qui s’enquérait du quotidien de ceux qu’il avait longtemps côtoyés. C’était de l’intérêt, de l’empathie et non de la condescendance. En cela, Abdelkrim était remarquable.
Mon ami s’était confectionné un album vivant de faits qui l’avaient lié à chacun de ses amis et camarades de jeunesse. Il me rappelait souvent, et avec force affection, mes activités épistolaires, énumérant les lettres que je lui écrivais ou les cartes postales que je lui envoyais à certaines occasions. C’était pour lui ma marque de fabrique. Nous évoquâmes cela une dernière fois sur l’esplanade du club de golf d’Anfa où nous déjeunâmes avec Lahcen et Redouane, la dernière semaine d’octobre 2013. Je fus frappé par la popularité d’Abdelkrim dans ce haut lieu. Les portes s’ouvrirent et les sourires s’esquissèrent lorsqu’on dit venir voir si Abkari. Je le sortis d’une discussion animée avec un groupe de golfeurs qui me firent bon accueil en ma qualité d’ami d’Abdelkrim. Il jouait comme à l’accoutumée son rôle d’animateur de réunions et d’amoureux de l’amitié.
Ce sont là quelques fragments de l’image bien riche que je garde de toi Abdelkrim Abkari. Tu as bien vécu et tu as laissé des souvenirs ineffables et des amis qui évoqueront ton nom à chacune de leurs rencontres. Tu continueras à trôner dans nos mémoires qui garderont au chaud ton amitié profonde et volubile. Ce n’est pas ici le dernier hommage qu’on rend à un mort, mais celui qu’on doit à un ami qui restera vivant dans nos souvenances. 

Par Aziz Hasbi
Samedi 4 Janvier 2014

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1.Posté par balkaid abdellah le 20/08/2014 21:18 (depuis mobile)
Allah irahmou. C'etait un ami. Moi aussi j'ai frequente othon gambert.

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