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Oujda, capitale du cinéma maghrébin Par Ahmed Fertat

Cinéma et tolérance  Le rôle historique du film documentaire




Oujda, capitale du cinéma   maghrébin Par Ahmed Fertat
La capitale de l’Oriental l’a été pendant cinq jours, du 9 au 13 avril  avec la projection de 21 films marocains, algériens, mauritaniens  et tunisiens, entre longs et courts métrages. Khalid Sli, le directeur du festival a rappelé comment les organisateurs ont  entrepris, cinq ans auparavant, «de tendre les ponts de la communication au lieu de creuser des tranchées…et  tisser des liens de fraternité, là où la politique a failli». «De Benghazi, de Tunis, d’Alger, de Nouakchott ou d’Oujda,  nous avons déclaré que nous sommes maghrébins, que l’art nous a unis et que le cinéma nous a rassemblés dans cette cité fière de son histoire millénaire et son ancrage maghrébin. Nulle frontière ne peut empêcher l’art d’atteindre n’importe quelle contrée au monde. L’art, telle la lumière, traverse les espaces, illumine les chemins et affronte l’obscurité. Dans un monde où se multiplient les foyers de tensions et de violence, nous devons aller dans le sens de l’histoire, car ce qui nous unit est, de loin,  plus fort que ce qui nous sépare»
Le slogan de  cette cinquième édition, «Pour plus de tolérance, parlons cinéma»- dédiée à la mémoire du critique Mustapha El Mesnaoui - a donné le ton des activités, nombreuses et variées. Ainsi des débats avec des gens de lettres et  de cinéma ont eu lieu lors de la table ronde sur «Le cinéma et la tolérance», des  master class,  des rencontres sur des sujets tels que le rôle de la musique au cinéma ou la narration filmique ou sur le parcours  et l’expérience d’artistes tels que l’écrivain algérien Wassini Laraj ou le cinéaste marocain Saâd Chraïbi. Des ateliers sur l’écriture du scénario, la réalisation ou la photographie ont aussi été organisés au profit des jeunes, et des hommages ont été rendus à des personnalités du monde de la culture et du cinéma (Rachid El Ouali, Najat EL Ouafi, Jamal Eddine Dkhissi, Mohamed Hafiane et le Tunisien Khaled Ghorbal).

Une programmation intéressante, un  beau palmarès

En ce qui concerne la compétition, cette édition a inauguré l’entrée en lice  du  long  métrage. Six ont concouru aux côtés de douze courts.  Le jury officiel, présidé par Saad Chraïbi,  s’est acquitté de belle manière de sa tâche en couronnant les films  et les comédiens qui le méritaient. Le Grand prix du long métrage est allé, à la satisfaction des festivaliers,  au film Le puits, de l’Algérien Lotfi Bouchouchi. Le film s’inscrit dans la grande veine algérienne des films  de lutte anticoloniale,  dont le maître est sans conteste Lakhdar Hamina, et qui continue d’alimenter le cinéma de nos voisins.  
Construit sur le mode de la tragédie antique, unités de lieu, de temps, de sujet, dépouillement de l’espace et du décor, dilemme «cornélein» fatal des héros… Une petite communauté paysanne est assiégée par des soldats français à la recherche d’un commando disparu et de Moujahidines soupçonnés d’être derrière cette disparition.
Le problème, c’est qu’il n’y a pas d’eau et que les villageois ne peuvent traverser «la ligne de démarcation» pour s’approvisionner  sans être abattus. Le film, de facture simple mais d’une grande  intensité dramatique, symbolise la lutte de tout un peuple mais a également une portée universelle. Le puits est une œuvre forte et profonde,  servie par une belle image, des cadrages et des mouvements de caméra qui épousent  harmonieusement les développements du récit, et par  un jeu d’acteur tout en passion aussi puissante que retenue. Cet hymne à la dignité humaine, conduit de main de maître par un artiste et un technicien consommé, nous a émus, secoués et émerveillés.
Le Grand prix du court métrage est aussi mérité. Moul Kelb du Marocain  Kamal Lazrak    est l’histoire d’une amitié entre un chien et un jeune homme, mais aussi celle  d’une descente dans l’enfer des bas-fonds casablancais, décrits comme jamais auparavant. Les autres films distingués l’ont été très justement. Prix d’interprétation féminine pour Farah El Fassi, prix spécial du jury et prix de la réalisation pour le délicieux et néanmoins malicieux Les petits bonheurs du Marocain Chérif Tribak. Une chronique intimiste dans le Tétouan des années 50, essentiellement dans l’univers des femmes, avec une reconstitution magistrale de la vie des familles de l’époque, avec ses  décors et ses espaces, y compris les cinémas, ses traditions et ses mœurs, et ses  savoureux dialogues et aussi des intermèdes musicaux sublimes et bienvenus. Mais le tout, sans complaisance, et avec ce qu’il faut de dévoilement pudique et suggestif des travers et des tabous. Un spectacle agréable et  d’une grande maîtrise,   à voir et revoir.
Le prix du jury du court a été décerné à Papillon, œuvre originale et poétique de l’Algérien Kamal Laiche. Un écrivain en herbe, artiste dans l’âme suit avec  tendresse et angoisse les pérégrinations périlleuses d’un papillon sur la vitre d’un train. Le lien entre les deux protagonistes est si fort, les gros plans aidant,  que l’on se prend à admirer la prestation de l’acteur papillon. Un petit bijou qui mérite amplement son prix. Le prix d’interprétation est allé à Ghanem Zrellik, interprète du rôle difficile d’un homosexuel tunisois dans le film courageux de Sonia Chamkhi, Aziz Rouhou, ce film, éminemment moderne, conforte l’émergence  du nouveau film social tunisien, fait surtout par les femmes, à l’instar de  Le challat de Tunis, de Kaoutar Ben Hania, ou Rabbi Tounès de Raja Amari.
Un prix non moins important, celui du jury de  la Fédération nationale des ciné-clubs du Maroc, présidé par Mokhtar Aït Omar a été décerné  au marocain Hicham Regragui pour son court métrage Goi trung, qu’on peut traduire par « Retour au pays ». La femme vietnamienne d’un ancien soldat marocain, sentant sa fin proche, décide de retourner dans son pays. Film- vérité sans comédiens, mais néanmoins poignant et profondément humain.
Les projections ont  montré que le cinéma magrébin est en bonne santé et augure d’un bel avenir. Dommage qu’il tarde à profiter d’un public de plus de quatre vingt millions de spectateurs potentiels.  
Quant au festival d’Oujda,  le  défi a été relevé et l’entrée dans la cour des grands est réussie. Il est désormais parmi les manifestations cinématographiques majeures au Maroc, au Maghreb et dans le monde arabe.
Je me propose de traiter du sujet  «Le cinéma et la tolérance» par un angle qui  m’intéresse particulièrement, celui de l’histoire du cinéma. Et pour  l’aborder, je vais m’appuyer sur un genre cinématographique, celui du documentaire.
Dans l’histoire du cinéma, le documentaire tient une grande place,  puisqu’il a d’abord  eu comme fonction d’enregistrer le  réel et d’informer,  avant de mettre en image des histoires.
Les  historiens du cinéma rapportent  comment le documentaire a joué un rôle crucial pour amener les élites et l’intelligentsia aux salles de cinéma, car au début, ceux-ci jugeaient le spectacle vulgaire et indigne d’eux. Rappelons-nous Georges Duhamel qui le traitait de  «divertissement d’ilotes et d’oisifs» ou de Théo Malet, qui lui imputait un  dangereux «retour à la barbarie». «Si le cinéma a conquis droit de cité auprès des gens intelligents, c’est en grande partie au documentaire qu’il le doit. Et c’est lui, en fin de compte, qui le mettra à sa vraie place dans les moyens modernes d’information et de connaissance». (1)

1- La période des pionniers

Avant d’aborder quelques œuvres  qui ont eu un grand impact universel, il est important d’évoquer un genre qui leur a balisé le chemin, à savoir les reportages cinématographiques des débuts du cinéma
Les premiers pas du cinéma comme spectacle public furent ceux des actualités. Les premiers tournages eurent lieu dès  juin 1896 et dès 1909, les actualités eurent  leurs salles régulières en Amérique. En France, Les frères Lumière, puis la Compagnie Pathé lancèrent à travers le monde des équipes  qui alimentaient les Actualités, véritables bulletins et programmes d’information sur les événements du monde.  
Le plus célèbre d’entre ces pionniers, Felix Mesguisch qui écrivait en  1933(2) « J’ai traversé toutes les mers, et …j’ai marché sans trêve sur tous les continents… j’ai enfermé les visions des spectacles toujours renouvelés que dispensait l’univers dans ma boîte à images pour que mes frères en ressentent toute la beauté et prennent part à mes émotions ».
Dès les premières actualités, le reporter cherche à rendre ce qui fait les spécificités et les cultures des différentes populations qu’il filme :
Jérusalem, 1906 : « Sur une autre colline s’élève, sans minaret, la mosquée d’Omar, avec ses tuiles de faïence polychrome, ses portiques, ses fontaines de marbre  et les kiosques qui avant les deux prosternations, servent à la purification. Cependant que non loin de là, juifs et chrétiens se confondent en adoration pour un autre Dieu, des musulmans, dans le va-et-vient de leur corps tourné vers la Mecque exaltent la grandeur d’Allah.»
Bosnie, 1914. « Des minarets et des églises, des femmes musulmanes à la culotte serrée aux chevilles, des Bosniaques en tuniques brodées, des paysannes au mouchoir de couleur sur la tête. Je pense combien doit être heureux ce pays, qui a su conserver sa foi, sa vie traditionnelle et ses coutumes ».
Le caméraman réussit, à faire admirer  le raffinement et la majesté des œuvres architecturales et partant, à  faire respecter les civilisations des autres peuples :
Inde, 1909 : « Au bout d’une allée de sombres cyprès, face au soleil, surgit le Taj-Mahal, dans son éblouissement. Je suis seul. Tout invite au silence et à la méditation. Il est difficile de rendre le sentiment qu’éveille en moi la grâce majestueuse de ce tombeau. Je ne peux me résoudre à sortir de  son sac ma caméra. Je perds la notion du temps et des choses… Les heures passent ; une douce émotion se mêle au plaisir des yeux. L’appareil est installé. J’essaie avec exaltation, incertain d’en fixer d’immatérielle beauté, d’enregistrer ce que mon cœur m’a permis de voir, bien  mieux  que mes yeux. »
Si le bombardement de Casablanca par les navires de guerre français en 1907  a soulevé les protestations d’intellectuels en France, c’est peut-être en partie par les témoignages visuels de reporters qui étaient, à leur manière sur tous les fronts. Toujours Mesguisch : « Vingt quatre heures de mer et déjà les canons des croiseurs nous annoncent l’approche de Casablanca. Quand nous arrivons, la ville fume sous le bombardement. Un détachement de marins nous conduit au consulat de France, où nous sommes retranchés. Je « tourne » quelques passages de troupes dans les rues dévastées et jonchées de cadavres, d’où montent une odeur pestilentielle et des montagnes de mouches, puis des scènes de bivouac avec les tirailleurs algériens et la Légion étrangère ».

2. La deuxième période

Elle se situe au début et à la fin des années  20 et connut un véritable foisonnement d’écoles, de genres et de créateurs, dont  certains  de génie. Ecole anglaise de Brighton, américaine de New York, Ecole soviétique… « Cinéma-œil », documentaire d’exploration, documentaire artistique ou poétique… L’élite s’intéresse de plus en plus au cinéma qui est considéré comme un moyen d’échange intellectuel et un champ de réflexion.
Le cinéma (documentaire) d’exploration.
Le domaine que le documentaire a le plus exploité a été l’exploration. Les années 1920 ont été riches en expéditions scientifiques. Celles-ci s’adjoignirent comme auxiliaire ce formidable instrument d’enregistrement qu’était le cinéma.
On est de plus en plus convaincu que le cinéma peut dans une large mesure contribuer à l’éducation du public en lui montrant les raisons profondes qui sont à la base des coutumes qu’il ignore ou dont le sens lui échappe.     Il y eut  surtout  des superproductions qui ont bénéficié de moyens énormes, et nécessité la traversée de continents entiers pendant des mois, comme La croisière noire, tourné en Afrique et présenté en 1926 où Léon Poirier a su, d’après la  critique de l’époque, dégager les traits différentiels et les rendre sensibles, comme le rôle du sorcier, de la danse considérée comme expression mystique, la signification des costumes et des maquillages… Ou La croisière jaune de 1934, qui traversa la  Syrie, la Perse, l’Afghanistan, le Cachemire et l’Himalaya. Images de ce qui entoure l’homme, paysages, monuments et cités, mais surtout l’homme lui-même.  Commentaires de l’époque : « Le cinéma n’est- il pas un appel, fait pour nous inciter à la connaissance plus profonde des choses qu’il révèle ? Il constitue lui-même cette connaissance profonde impartie jusqu’alors au livre seul. …En 1925,  Au centre de l’Amérique du Sud inconnue du  Marquis de Wavrin avait fait découvrir la vie  des Indiens et les civilisations précolombiennes.
Le documentaire poétique
C’est l’autre genre le plus important, et dont le précurseur a été l’américain Robert Flaherty que Georges Sadoul qualifie de « prophète ». Projeté en 1922, son film sur la vie d’un Esquimau Nanouk, sa femme Nyla et leurs enfants eut un immense succès mondial  et bouleversa des millions de spectateurs.  Sans céder à l’exotisme, Flaherty fit si bien connaître la culture de ce peuple,  avec ses mœurs et son raffinement particuliers,  que bien des éléments entrèrent dans la culture universelle. (Esquimau, igloo, anorak, kayak...)    
Un autre film non moins important eut également  un grand retentissement, Mélodie du monde, de l’allemand Walter Ruttman. Avec des fragments d’ « actualités », des bouts de pellicule provenant d’un peu partout, Walter Ruttman réalisa un film de montage d’une profonde signification. « Ce qu’il importait de montrer,  écrit  le réalisateur  dans la revue du cinéma  de mars 1930, c’étaient les ressemblances comme les dissemblances des hommes, leur parenté avec les bêtes, les liens qui les unissent aux paysages et aux climats….Il fallait donner une forme sensible à tout ce qui agite l’homme par-delà toutes les époques et toutes les frontières : l’amour, le culte, l’armée, la guerre, ; la maternité et l’amour des enfants ; les arts (la danse, la musique, l’architecture, le théâtre) la nourriture, le trafic, les plaisirs, les sports. »
    Paul Morand, auteur de Rien que la terre  rend compte de l’effet du film sur le spectateur qu’il était. « Je m’abandonnai à la mélodie frémissante, je consentais à être originaire de tous les pays, à servir sous tous les drapeaux, à émigrer sans nostalgie sur l’ordre du caméraman. Chaque vue nouvelle avait pour moi un air natal ; banni de toutes les patries, j’étais simplement natif de la planète terre».

Conclusion
Ces écoles eurent, bien sûr, une  grande influence. Surtout avec ce qu’on appellera la docu-fiction et l’avènement de la télévision. Signalons  qu’un des grands héritiers a été Jean Rouch qui nécessiterait à lui seul, non seulement une intervention, mais un colloque et dont l’œuvre a été distinguée par les prix et des festivals importants. Ses productions  les plus médiatisées sont sans doute celles qui ont été primées comme Les maîtres fous,  en 54 et Rose et Landry en 63 à Venise et aussi  Moi un noir, prix Louis-Delluc 1958 et Chronique d’un été, coréalisé par Edgar Morin, prix de la Critique au Festival de Cannes de 1961…
Qu’ils relèvent d’un genre ou d’un autre, ces films eurent un succès  difficile  à imaginer aujourd’hui  pour  des documentaires. Ils  contribuèrent  fortement  à l’établissement de l’échange culturel et  à la compréhension mutuelle entre les différentes civilisations  si diverses du monde et à l’éducation par le cinéma à l’esprit d’ouverture  de tolérance.
Ils promouvaient,  déjà,  ce mouvement et  cette discipline pédagogiques et  éducatifs : l’Interculturel  qui œuvrera à l’intercompréhension entre les peuples à travers la connaissance mutuelle et l’échange.

(1)Pierre Leprohon :
L’exotisme et le cinéma,
Ed. J Susse, 1945.
(2)Félix Mesguish :
Tours de manivelle,
Ed. Grasset, 1933

Ce texte est un résumé de l’intervention faite dans le cadre de la table ronde «Cinéma et tolérance» organisé dans le cadre du 5ème Festival du cinéma maghrébin tenu à Oujda du 9 au 13 avril 2016.

Vendredi 22 Avril 2016

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