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Omar Kadhoy : Il n’y aura pas d’issue à la guerre en Syrie sans une volonté internationale d’y mettre fin


Avec un taux de natalité de 2,2 enfants par jour, le nombre de réfugiés syriens en Turquie atteindra les 3 ou 4 millions au cours des cinq prochaines années



Omar Kadhoy est un réfugié syrien. Il est titulaire d’un diplôme en administration des affaires 
de l’Université internationale des sciences et des technologies. Il travaille actuellement 
comme chercheur au think-tank The Economic policy research foundation of Turkey (TEPAV) 
sur la situation des réfugiés syriens en Turquie. Préalablement, il avait pris part 
à divers projets concernant l’éducation et la formation ou les relations économiques 
entre le Sud-est européen et la Turquie.  
 

Libé: Qu’en est-il de la situation actuelle des Syriens en Turquie ?
Omar Kadhoy: Personne ne peut dépeindre avec précision la situation des Syriens en Turquie puisqu’elle est différente d’une région à l’autre et d’une province à l’autre. Mais, en général, la plupart d’entre eux sont privés de ressources financières et ont des besoins sociaux importants. Plusieurs familles syriennes ont pris la route de l’exil sans le moindre sou et sont parties sans rien. Elles tentent, tant bien que mal, et par leurs propres moyens, de vivre dignement. Il est vrai que le gouvernement turc essaie de leur garantir le minimum via des aides humanitaires mais cela reste insuffisant. 
Il y a certains Syriens qui ont réussi à s’en sortir en créant leurs propres entreprises (restaurant, société….). Il s’agit la plupart du temps d’hommes d’affaires et d’entrepreneurs qui ont investi leur argent en Turquie, au Liban ou en Jordanie. Mais ces personnes ne représentent qu’une partie infime. 
Il faut souligner également que les conditions de vie des Syriens sont bonnes ou moins bonnes selon la région qu’ils ont choisie comme refuge. Ainsi, la vie est très difficile dans les régions à forte concentration de réfugiés syriens et qui connaissent une vraie pression au niveau des infrastructures (transport, services sociaux). En fait, les municipalités de ces régions ont du mal à satisfaire les besoins de ces Syriens ou d’accueillir de nouvelles familles fuyant la guerre en Syrie.
 Aujourd’hui, on voit de plus en plus de familles faisant la queue pour inscrire leurs enfants à l’école  ou bénéficier des prestations médicales. Une situation qui ne ressemble pas à celle des villes à faible population turque où les conditions de vie des Syriens sont meilleures.
Les Syriens souffrent souvent de problèmes psychologiques post-guerre. Beaucoup d’entre eux ont été les témoins directs d’atrocités et de scènes de sauvagerie. Cette expérience pose des problèmes d’adaptation et de cohabitation avec les sociétés d’accueil puisqu’ils vivent toujours dans un contexte de guerre.  Les ONG essaient de prêter main forte à ces personnes et notamment aux  enfants pour leur permettre d’avoir une nouvelle vie. 
Cette pression qu’exercent les Syriens sur les infrastructures risque de s’accentuer davantage avec l’augmentation du nombre de nouveau-nés dans les camps des réfugiés. Dans l’un de ces camps qui compte plus de 25.000 personnes, le taux de natalité a atteint 2,2 enfants par jour. A ce rythme, le nombre de Syriens peut atteindre dans les cinq années à venir 3 ou 4 millions contre les 2,7 millions installés aujourd’hui en Turquie. Ce qui va créer des problèmes au niveau de l’accès au marché du travail, aux écoles et aux universités turques. 
La loi actuelle donne le droit à la nationalité turque aux seuls enfants nés de parents turcs ou dont l’un d’entre eux est de nationalité turque. Cette question n’a pas été abordée d’une manière directe et ouverte mais elle sera certainement  un sujet de débat. Il faut savoir que 2016 marque la cinquième année de résidence sur le territoire turc pour des milliers de Syriens alors que dans les pays européens, le fait de résider cinq années consécutives permet d’avoir une carte de résident permanent. La question est aujourd’hui de savoir si le gouvernement turc est prêt à aller dans ce sens ou non.  
Il y a d’importants problèmes mais il y a également  des avancées et des efforts dont la concrétisation demande un peu de temps.  Car il ne faut pas oublier que la Turquie s’est trouvée malgré elle confrontée à un flux massif de réfugiés.  L’adaptation à ce contexte demande du temps et des moyens.
Quel statut juridique encadre-t-il la situation des Syriens en Turquie ? 
L’ensemble des Syriens cherchant refuge en Turquie sont soumis au régime de la protection temporaire. Ce statut leur permet de bénéficier des prestations médicales et du droit à l’éducation.  Ainsi, ils ont le droit d’accéder aux hôpitaux et de bénéficier des soins médicaux. Idem pour les écoles turques qui connaissent peu d’affluence de la part des familles et des enfants syriens qui optent plutôt pour des écoles temporaires syriennes.   
Concernant l’accès au marché du travail, il y a la loi de  2016 dont l’objectif est d’assurer un cadre légal pour l’emploi de la main-d’œuvre syrienne en Turquie mais l’application de cette loi n’a pas été aisée. En effet, plusieurs facteurs ont rendu sa mise en œuvre caduque. C’est le cas des quotas qui exigent l’embauche de 10 salariés syriens sur 100 Turcs. Une absurdité notamment dans certaines régions où la population syrienne est plus importante que l’autochtone. Tel est le cas à Kilis qui compte un nombre important de Syriens.
Cette loi impose également des limites géographiques au travail des Syriens. Ces derniers ne doivent postuler que dans les provinces où ils sont enregistrés. 
Ce qui met de l’eau au moulin du secteur informel et de certains entrepreneurs qui en profitent pour embaucher les Syriens dans des conditions inhumaines et avec des salaires fort bas. A noter, également, qu’un réfugié syrien n’a le droit de postuler à un travail qu’après six mois de résidence sur le territoire turc. L’ensemble de ces facteurs laissent penser que cette loi doit être modifiée ou revue.
Qu’en est-il de l’accueil du peuple turc?
En règle générale, il y a une certaine sympathie de la part du peuple turc à l’égard des Syriens. Une sympathie née de la situation de guerre que vit le peuple syrien et des sentiments de solidarité envers une population musulmane en détresse.   Il y a certainement des cas de conflits ou de discrimination alimentés par les médias, mais ils restent infimes et isolés. L’opinion publique turque n’y prête que peu d’attention puisque la cohabitation entre les deux peuples est une réalité. Le grand handicap pour s’intégrer dans la société turque, et à l’inverse d’autres pays voisins, reste la langue.  Il est vrai que le gouvernement turc fait davantage d’efforts pour intégrer les Syriens comme en atteste la dernière loi sur l’éduction ou l’accès au marché du travail. Mais je pense que tous ces efforts ne valent rien si l’on n’apprend pas la langue turque aux Syriens, laquelle demeure le sésame incontournable pour poursuivre des études ou trouver  du travail.  
Au Liban, en Jordanie ou en Egypte, les Syriens arrivent à s’en sortir.  Notamment lorsqu’ils cherchent  du travail ou inscrivent leurs enfants à l’école. Mais l’accès aux services sociaux dans ces pays reste limité puisqu’on exige d’eux la présentation d’une carte d’identité pour en bénéficier. En Turquie, c’est l’inverse puisqu’il suffit d’être Syrien et il n’y a pas besoin de le prouver par un quelconque document à caractère administratif.
Que pensez-vous de l’avenir du conflit syrien et de celui de la population syrienne en Turquie?
J’estime qu’il n’y aura pas une issue à la guerre civile syrienne tant qu’il n’y a pas une volonté internationale pour lui trouver une solution. Il est vrai qu’au moment de son déclenchement, le conflit était purement syro-syrien, mais aujourd’hui les commandes ne sont plus entre les mains du  peuple syrien. Elles le sont plutôt entre celles des forces internationales. Mais je crois qu’il ne faut pas espérer grand-chose dans un avenir proche et notamment au cours des deux ou trois années à venir.
Concernant l’avenir des Syriens en Turquie, j’estime que si les choses continuent à fonctionner comme aujourd’hui et si les efforts déployés sont renforcés, la vie des Syriens sera moins douloureuse, sachant que nombreux sont les Syriens qui sont prêts à retourner chez eux si la situation s’améliorait dans leur pays. En fait, 65% des Syriens vivent dans les régions proches des frontières turco-syriennes en attendant de retourner un jour à la mère-patrie.  D’autres Syriens, en revanche, ne pensent pas rentrer chez-eux. Il s’agit notamment de ceux qui ont entamé des études ou qui ont investi dans des projets économiques ou autres en Turquie ou ailleurs. Ils ne veulent pas recommencer tout à zéro. Mais la proportion de ces personnes reste minime. 

 

Propos recueillis à Istanbul par Hassan Bentaleb
Lundi 20 Juin 2016

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