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Œuvre romanesque du peintre – poète Aïssa Ikken: Amour d’outre-tombe




Œuvre romanesque du peintre – poète Aïssa Ikken: Amour d’outre-tombe
«Je m’exprime simplement comme je peins» m’écrit le peintre-poète Aïssa Ikken à propos de son récit «Je n’aurai plus rien pour me souvenir» que l’éditeur présente comme un roman.  Et une telle affirmation, pour le lecteur, est plus énigmatique qu’éclairante, plus interrogation qu’explication. Ce «simplement», suggère que rien n’est justement si simple, dans la création romanesque.  A l’instar aussi de ce «comme» qui allie l’expression picturale à l’expression littéraire et qui en réalité surprend.  Peut-être que Aïssa Ikken pense-t-il à la poésie, mais c’est à propos d’un roman qu’il use de cette formule.  De plus, le récit que cet attachant artiste vient de publier, qui se présente aussi comme un roman, intitulé «Amour d’outre-tombe» au lieu d’aider au dévoilement de l’énigme ne fait qu’en accentuer les contours.  Ceux d’entre nous qui accompagnent de près ou de loin le peintre-poète, maintenant romancier, ne peuvent ignorer l’expérience insolite où il a tenté d’unir le «Je» et «l’autre  Je» qui sont «lui» dans une seule et même création : un tableau et un poème portant tous les deux le même titre «L’énigme picturale».
Aïssa Ikken, peintre, poète, romancier, pratiquant ces trois registres, serait de ce fait une énigme dans le paysage culturel marocain. Il est plus peintre que poète et plus poète que romancier selon son propre aveu.  Il nous confie : «Un événement dans ma vie m’a profondément blessé. Afin de garder ma pudeur et de ne pas blesser à mon tour, j’ai peint le tableau intitulé «L’énigme picturale».  Il compose alors un poème du même titre et écrit deux romans qui auraient pu nous convier dans leur simplicité à assister au dévoilement des causes de la blessure, donc à la guérison.
Il n’en est rien. L’énigme restera entière.  Et même s’il affirme à la fin du récit «Amour d’outre-tombe».  «Désormais, je n’écrirai plus de roman que certains considèrent thérapeutique», comme s’il tentait de prévenir toute critique, il avoue par là que le «thérapeutique» était inévitable.  Le lecteur soupçonne un semblant de guérison : «J’estime avoir atteint le seuil du dépassement de l’illusion», mais de dévoilement, point.  Comme si la pudeur chez Aïssa Ikken fige l’acte d’écrire.  Aïssa Ikken, plus que tout autre, sait que l’écriture, qu’on le veuille ou non, même quand elle est dissimulatrice, est impudique. La critique est là pour bousculer toute pudeur et  dénouer le tissage dissimulateur de souffrances.   
C’est ainsi qu’il apparaît à la lecture de ces deux récits, que ce qui  se présente comme évocation de l’enfance dans le premier, et peinture de la souffrance affective dans le second, pose, en réalité, la question de «l’identité». Certes, l’interrogation identitaire est commune à l’ensemble des écrivains maghrébins de langue française. Khatibi nous l’a enseigné avec                           une ingénieuse finesse. Mais, chez Ikken, la tension intérieure ne nait pas de la présence écartelée du moi, mais de l’absence de ce moi, de l’absence tout court de l’identité.
Le passage intitulé «L’acte de naissance» est la clé de voûte de ce «vide», de ce «rien» qui fonde l’œuvre picturale, la symphonie poétique, l’itinéraire romanesque de Aïssa Ikken.  Cément Rosset a démontré avec une argumentation subtile dans son essai «Loin de moi» que la seule certitude identitaire que nous ayons, est notre identité sociale, celle que nous attribue notre acte de naissance, qu’illustre la carte justement dite «carte d’identité».  Tout le reste n’est «rien», et n’est que confusion.  Il n’y a chez Ikken aucun socle social identitaire.  Il dit qu’il est «fils de personne», se trouve contraint de «porter plainte contre lui-même» ; contre sa naissance, pour bénéficier d’une date et d’un lieu de naissance qui, de toute manière, resteront imprécis.  Il affirme avec amertume : «Aux questions sur mon origine, mon lieu de naissance, j’invente des légendes, des racines multiples remontant à nos ancêtres, maternels, paternels, peignant artistiquement une confusion délibérée dans les esprits».  
Toute l’œuvre d’Ikken va naître de cette confusion délibérée, voulue, de cette dissimulation recherchée, du refus du dévoilement.  Et son attachement au signe vient de ce que le signe peut tout dire, et surtout ne rien dire.  C’est pourquoi l’image de la tombe est récurrente dans ces deux récits. La tombe, c’est justement l’univers du Rien.
Racine affirme dans la préface de sa tragédie Phèdre que «l’invention consiste à faire quelque chose de rien».  Ikken a fait justement une œuvre séduisante, à partir de l’affirmation qu’il n’est «rien» parce qu’il ignore ses origines, ses racines, sa date et son lieu de naissance, et surtout que même si l’écriture est dévoilement, il refuse inconsciemment de nous dévoiler son secret.
Mais l’œuvre qu’elle soit picturale, poétique ou romanesque qui s’offre au lecteur, ou au spectateur le convie à en épuiser les signes.  Ceux d’Ikken, ses mots, ses deux récits les ramèneront toujours à la source de son expérience artistique : le tragique de l’absence.
Ses deux romans font une autobiographie.  Dans le premier le « Je » ne figure que dans le titre, le récit raconte l’histoire de son double, l’autre Je, Tarik. Toutefois dans le deuxième récit, le «Je» est là,  imposant, dense qui finit par révéler que l’absence des origines et l’absence d’amour sont une seule et même chose dans l’inconscient calciné du narrateur.
Ne trouve-t-on pas dans le poème intitulé «l’énigme picturale» ces vers :
«La pensée chargée de blessures brûle les mots comme furent incendiés     les livres d’hérésie par le passé».
Et ce même incendie des mots, et ces mêmes dits calcinés se retrouveront dans un entretien du poète Aïssa Ikken, avec un journaliste : «A partir d’une émotion que j’ai eue, j’ai commencé un poème.  Puis les mots se sont brûlés comme les livres d’hérésie…».
Chez Ikken, tout va résider dans la tension entre la tentation du silence et l’impératif du dire.  Et quand il peint, quand il dit le poème, ou quand il conte, finalement c’est le silence qui sort vainqueur du conflit de la lutte avec soi-même dans la  quête des origines.
Cette impossible quête des origines devient par l’acte d’écrire une «quête symbolique».  «Ne représente-t-elle pas la partie de la mémoire refoulée qui refuse l’effacement ? La mémoire réduite entraîne la nostalgie, silencieuse, la perte du mot».  «Elle enfante des fragments d’images altérées par le temps pour compenser la douleur lancinante».   L’intégration ne réduit pas l’exil, elle n’aboutit pas  à l’oubli malgré le simulacre, la substitution…. Le personnage graphique tente de déchiffrer cet amalgame.  Il troque sa douleur contre le signe.  Une manière de camoufler son mal…. » Finalement, l’œuvre d’Ikken est œuvre de compensation.  Œuvre aboutie, compensation non aboutie, puisque la douleur qui devient signe, reste douleur dans tous les signes, et fait de l’espace pictural le lieu de tous les exils.
«Tout mon intellect a été marqué par l’exil».
A propos du roman «Je n’aurai plus rien pour me souvenir», un critique dit : «On ne sait ni quand ni où se déroule l’action, ce qui laisse une certaine frustration…».   Et quand on sait que l’auteur s’était écrié  un jour : «Je refuse mon enfance», on apprend que ce n’est pas le lecteur qui est frustré, mais bien l’écrivain archéologue en quête des origines, qui n’en découvre que la perte.  D’où cette explosion de signes, cette floraison de mots, et ces deux romans qui n’en font qu’un et qui peuvent être résumés par le dernier mot du premier récit  «partir».
La tentation du poète est de toujours vouloir «lever l’ancre».  Celle d’Aïssa Ikken est de toujours vouloir «partir», mais comme cette tension du départ produit toujours de séduisants tableaux, souvent des vers envoûtants, et quelquefois des pages de récits autobiographiques émouvants,  j’ai envie de dire à mon ami Ikken, «lève l’ancre» s’il le faut pour continuer à nous fasciner, et surtout que l’énigme des origines reste énigme, et le signe de l’absence, le signe indéchiffrable.



Par Abdeljalil Lahjomri
Lundi 9 Juillet 2012

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