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Nouvelles appréciées de la littérature arabe

Mohamed Berrada : La tête tranchée (2)




Nouvelles appréciées de la littérature arabe
Mohamed Berrada est l'un des  plus grands écrivains contemporains du Maroc. Il est né à Rabat en 1938. Après  avoir obtenu sa 
licence en littérature arabe à l'Université du Caire, il exerça le métier d'enseignant à la Faculté des lettres de Rabat, puis à celle de Fès, tout en 
assurant la présidence de l’Union des écrivains du Maroc pendant plusieurs années. Il a publié de nombreuses œuvres, 
notamment «Mohamed Mandour et la théorie de la critique arabe» (essai), «L'équarrissage», (recueil de nouvelles), « Le jeu de l'oubli » et «La lumière filante » (romans), sans oublier ses nombreuses traductions dont «Le degré zéro de l'écriture» de Roland Barthes et «Le discours narratif» de Bakhtine.
Parmi ses meilleures nouvelles, «La tête coupée», parue dans le supplément culturel du journal Al Moharrir, au cours des années 70, et son recueil «L'équarrissage».

 
Je décidai alors de me poser  au milieu de la première foule que je rencontrerais. A "Jamaa El Fna" pour que je puisse discuter avec les hommes de la "halka" : les conteurs et les charlatans. Je tournoyai au-dessus des têtes, provoquant un ronronnement impressionnant. Les gens s'étonnèrent, les voix et les doigts s'élevèrent vers moi:
"Oh une tête humaine qui s'envole!" Des personnes de différents âges et sexes m’entourèrent. Un public infiniment hétérogène. Je ne perdis pas de temps. J'avais un désir insurmontable à prendre la parole:
Ô vous malheureux, misérables, dégoûtés de tout ! Vous  les badauds de tous les jours ;  vous qui êtes déshérités et qui êtes pourtant sujets à votre peur éternelle ; vous opprimés qui attendez, qui fuyez la réalité vers les mots pour vous distraire de mythes. Les vérités vous aveuglent et l'on vous drogue d'histoires dAntar, d'Abou Zaid, et du pays du wak wak ; des histoires  qui vous incitent à rêvasser.
Vous rêvez de belles femmes rondes qui vous servent dans leur sein la concupiscence rouge et qui vous préparent une lubricité occultée  par la faim, la répression et l'inhibition.
Ô malheureux je viens frapper à votre porte rouillée, secouer vos cœurs mous, pour que vous substituiez la parole au silence ! Pour que vous preniez l'initiative d'appeler les choses par leur nom! D'adhérer aux phénomènes et aux forces qui se développent et se transforment tel un géant mesurant un millier de coudées.
 Tel un tonnerre foudroyant, les mots se précipitaient de ma bouche. Je voulais tout dire. Tout ! Tout ce que j'ai refoulé, ou reporté de dire, tout ce qui m'était interdit de dénoncer. Ceux qui m'entouraient, écoutaient stupéfaits. Certains saisissaient mal ce que je disais. D'autres chuchotaient au sujet de cet avorton  qui les haranguait. Même les charlatans, après que leur cercle fut déserté, rejoignirent mon public. L'un parmi eux dit: 
Ma parole que c'est une soucoupe volante qui a perdu son couvercle!
- Ou une tête mécanique où l'on a enregistré ces paroles toutes faites.
- De toutes les manières, on n’a pas à supporter quelqu'un qui nous insulte et nous invective.
Avant de perdre le contrôle de la situation, j’interpelle la foule :
-"Quel est le nombre de chômeurs parmi vous ?
-Vous êtes tous chômeurs sans doute à l'exception de ces touristes et ces mouchards!
-Vous êtes-vous demandé, ne serait ce qu'une fois, qui pourrait être responsable de votre chômage? Sur la raison de votre vieillesse alors que vous entamez à peine votre printemps ? Vous vous  nourrissez matin et soir de fables et de contes ! Au milieu de cette chaleur, vous subsistez de miettes, de moelle de serpents et de chair de chats maigres et infestés.
"Je sais que vous avez organisé une manifestation pour réclamer du travail. Je l'ai appris dans la page des correspondances intérieures des journaux nationaux. Mais quel en était le résultat? On vous a promis de vous faire travailler pour la construction d’une grande route.
Vous êtes-vous demandé sur ce qui vous distingue de ces propriétaires de grosses voitures qui se pavaneront sur cette route une fois dallée?
 
 
Cette place n’est qu’un vaste cimetière pour  des morts-vivants... accepteriez-vous de continuer à jouer ce rôle ? Vous êtes considérés comme de bonnes gens, vous vous en remettez à la volonté de Dieu. C'est en votre nom que le bon Dieu est vénéré, discrètement ou à haute voix  pour tous les biens et faveurs qu'il nous prodigue. Accepteriez-vous de vivre misérables sur une terre riche et généreuse?
Selon la version de Sahlab  Ibnou Mahlab, qui lui-même racontait la version de Zentah, fils de Kalil Al Afrah (le malheureux) :
"Si un Arabe s'arrache à ses beaux rêves, et qu’il se réveille, qu'il prend au petit déjeuner un sevré de deux ans, qu'il patiente jusqu’à l’après-midi pour manger 44 poules rôties au beurre et boire deux outres de vin et qu'il meurt après s’être endormi sous les rayons solaires, il rencontrera le bon Dieu rassasié, ivre et  désaltéré.
Quant à vous misérables, vous répondez à ce que Abi Redaa raconte, selon la version de Termidi:
«Le meilleur de ma nation est ce qui vient au début et à la fin. Son milieu c'est de la lie». Vous êtes ce milieu trouble». La clameur s'éleva :
 «Cette tête coupée dépasse les limites. Nous sommes heureux dans notre misère.
Pourquoi réveille-t-elle les afflictions, et aggrave-t-elle les blessures ? Où sont les mouchards des autorités locales? Pourquoi n'informent-ils pas les responsables de ce fauteur de troubles?» 
Un autre lui coupa la parole avec assurance :
 «On lui donne le temps de vider ce qu'il a sur le cœur. Et pour savoir également si son discours est personnel, ou dicté par une force extérieure».
 Une autre voix s'éleva:
 "Mais il n'a pas peur ! On lui a tranché le cou ; pourtant il dit haut des choses vraies ! Lui au moins, il ne ment pas !".
Je roulai au milieu de la halka (foule) souriant, satisfait, en examinant les visages.
J'ai secoué les gens, provoqué la discussion et amené le public à prêter l'oreille à des airs étranges. Soudain, la foule s'écarta pour laisser passer un filet tenu par une grande barre soutenue par deux pompiers entourés de policiers. Je ris à gorge  déployée en regardant le filet s'abattre sur moi d'en haut. Je ne tentai ni d'y échapper, ni de résister. Ils furent étonnés que je ne réagisse pas. Les cris s'élevèrent.  L'incident devint grave ! Ils restèrent longtemps perplexes tout en se consultant. J'entendis le responsable de l'opération dire: 
«Ne le touchez pas de la main ! Il se peut qu'il porte des produits empoisonnés ou des explosifs. Mettez-le dans la cage pour le transporter au tribunal !»
Je fus extasié alors que je regardai à travers la cage en fer transportée  sur les épaules des pompiers. La foule bougea pour suivre le cortège. La police se mit à la menacer. Je criai à perdre la voix : 
«Adieu ! Rappelez-vous les paroles de Sahlab Ibnou Mahlab ! -Revendiquez votre droit à la viande de mouton, au poulet, au bon vin et au sexe qui détend. Osez interroger et vous interroger!» Les voix répétaient dans un bruit de tonnerre : 
"Laissez-le parler! On n’a rien à reprocher à celui qui ne fait que parler ! Sa halka est bien réussie ! Depuis quand le Makhzen craint-il la parole?".
Je dis avant de disparaître à l'intérieur  d'un grand véhicule:
«Exiger à ce que le procès soit public !»
Devant le juge, mon cas se révéla complexe! Experts, conseillers et juges se trouvaient tous  devant un dilemme. Ni les textes, ni la ruse, ni la violence ne leur furent d’un quelconque secours. Le responsable de la ville arriva. Il portait des gants blancs, en soie. Il jouait au diplomate respectable en me demandant: 
«Ne crois-tu pas que  ce que tu fais là est de la provocation, toi dont la tête est coupée? Tu viens de loin pour exciter les gens en leur racontant tes rêveries et tes hallucinations rouges ! Ignores-tu la loi?»
Je ne voulais pas  dialoguer longtemps. Je dis brièvement :
 "Je suis venu chercher mon cadavre, on m'a appris qu’il se trouvait au Sud".
"Comment te laisses-tu prendre par la ruse alors que tu es extrêmement intelligent selon les rapports concernant tes déplacements à Jamaâ El Fna.
«Les masses me séduisent, j'ai toujours estimé que c'est des coquilles dissimulant une énergie extraordinaire. Pourquoi veillez-vous à ce qu'elles continuent à somnoler dans leur oisiveté? Il ne me reste plus que la langue, et je me suis dit : voyons ce que peut encore faire ce morceau de chair».
«- Tu joues avec le feu».
- Vous savez que la mort m'a traversé sans réussir à m'atteindre.
Un jeune homme élégant, pressé, arriva, et chuchota quelque chose à l'oreille du représentant des  autorités. Celui-ci s'adressa à moi de nouveau :
-«Tu as des revendications précises?»
-"Je voudrais avoir ma propre halka pour parler aux gens".
-"Votre demande est refusée ; on te jugera"
- "Je suis supposé être mort !"
Il sourit aussitôt comme s’il avait trouvé la solution idéale.
"Dans ce cas, nous convoquerons l'un de nos magistrats décédés pour te juger»
Je restai dans la cage à attendre. De temps en temps, les échos des vivats parvinrent jusqu'à moi:
 «Vive l'homme dont la tête est coupée!"
Je ne sus combien de temps j'ai sommeillé. J’ouvris les yeux effrayés par un faisceau de lumière qui me submergea, provenant d'un projecteur orienté vers la cage. Les pas se succédaient, et la salle s'emplissait de nombreuses personnes éminentes, portant uniformes et décorations. Le gouverneur affichait le même sourire froid et inquiet. Je ne cessais de  fixer tout ce beau monde calmement. Un moment après, quelqu'un annonça à voix haute:
- Son éminence le pacha Bel Baghdadi est dérangé pour l’occasion dans son  gîte pour trancher dans l'affaire de l'homme dont la tête est coupée".
L'idée me plut. J'éclatai de rire, décontracté. Au moins, ils savent surmonter leur faiblesse. La sagesse des aïeux est plus forte que leur intelligence. Ça ne fait rien ! Remettons-nous en à la décision du sage, délégué par le Makhzen!
Je ne sais pas ce qu'on lui raconta au sujet de mon crime. Ils ajoutèrent certainement à la liste les trahisons de son fils le jour même de l'indépendance. Ma conscience était tellement éveillée qu’elle ne me permettait pas le jeu du dialogue et de l’ironie. L'envie de survoler me reprit, et je regrettai de ne pas avoir essayé de m'échapper au moment du danger.
Le pacha caressa sa barbe, plongea les doigts dans ses poils blancs tout en paraissant fier du service rendu au Makhzen de l’après indépendance et prononça enfin avec assurance son verdict :
"Puisque vous avez le cadavre, remettez la tête où elle était et coupez la langue".

Samedi 9 Août 2014

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