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Nouvelles appréciées de la littérature arab : Hassouna Lmasbahi : Les envies de l’œil (3)




Nouvelles appréciées de la littérature arab : Hassouna Lmasbahi : Les envies de l’œil (3)
Le fils de Kabloti se tait et les enfants se serrent les uns contre les autres,  les yeux plein de terreur. Le vent furieux gémit et le feu s’est éteint. Puis survient la nuit peuplée de fantômes et  de hantises. Sous les lourdes couvertures, la fièvre l’attaque de nouveau.
Depuis, il fermait les yeux chaque fois qu’il voyait un étranger. Il évitait de marcher seul dans les champs et les sentiers comme il évitait les contes du fils de Kabloti. Nombreuses sont les fois où il avait fait pipi dans son lit  de peur de sortir seul la nuit et être ainsi kidnappé par les Garaba et égorgé au sommet de ces hautes montagnes. Les fantômes et les hantises continuaient pourtant à le pourchasser sans cesse. Un jour,  la fièvre a failli l’emporter. Quand il fut guéri,  sa maman l’emmena chez tous les marabouts de la région et égorgea un coq rouge  devant le mausolée de Sidi Ahmed Ben Said.
Soudain, les langues des adultes se délièrent pour raconter les événements d’une guerre atroce qui se déroulait derrière ces hautes montagnes. Les enfants restèrent debout face au vent dans l’espoir d’entendre l’écho de son vacarme. Le fils de Kabloti se mit à parcourir le village, haletant, le dos courbé et le pied légèrement bot, à la poursuite de quelques nouvelles. Ainsi ne cessait-il de les surprendre par des histoires plus étranges qu’auparavant : « Ecoutez les gars !Les gens disent que la guerre qui se déroule derrière la montagne se passe en fait entre les Garabas et un peuple d’infidèles, des démons blonds aux yeux bleus. Ils disent aussi que ceux-ci combattent avec des canons,  des avions, et des chars. Quant aux pauvres Garabas,  eux, ils les affrontent avec des tridents, des bâtons,  des gourdins et des couteaux… »
Un jour,  les cœurs des enfants se mirent à battre quand des étrangers aux barbes touffues et poussiéreuses et aux yeux rouges et gonflés traversèrent leur village. De leurs corps harassés à cause de la marche et de la faim se dégageaient les relents de la guerre qui, avec le temps, paraissait semblable à un mythe sans fin. Puis à côté des morceaux de bonbons et les  vêtements multicolores que leurs parents leur rapportaient du souk, arrivèrent des nouvelles qui leur annoncèrent que cette guerre qui avait tué des milliers d’hommes et d’animaux et incendié des villes, des villages et des forêts, avait pris fin et que les femmes des Garabas lançaient des youyous sur les sommets des montagnes pour exprimer leur joie de quelque chose appelée indépendance. Les adultes à leur tour pleurèrent de joie ; une joie dont ils ne comprenaient pas au fait tout le sens. Et le monde se calma autour d’eux tout de suite après. Les crues passèrent, lentes, prenant la direction du sud, annonçant un automne pluvieux. les Garabas ne descendaient plus de ces hautes montagnes, perchés sur leurs gros mulets qui traînaient le pas. Le fils de Ziatia chanta en amoureux là-bas sur les collines où ses moutons d’ordinaire paissaient :
O mère, votre pays ; pays d’Afrique où sévissent maladies et indigestions !
O mère, mon pays ; pays du désert,  de la débauche et des exactions !       
   Les années passèrent. L’enfant grandit. Il erra dans le grand monde, indifférent à cette tache bleue sur son œil gauche. Il traversa plusieurs gares, villes et océans. Il enterra dans le brouillard et la neige des villes du Nord ses vieilles hantises, ainsi que cette forte fièvre qui l’assaillait chaque fois qu’il pensait aux fantômes des Garabas  descendant tout maussades des hautes montagnes à dos de mulet aux pas lents. Dans les galeries et les longs tunnels de l’errance,  disparurent les traits de son village, les visages de ses amis d’enfance et les histoires du fils de  Kabloti qui hérissaient les cheveux. Une de ces matinées sèches,  après avoir passé une longue nuit à se saouler, au milieu du bruit et de la fumée, il prit un miroir. Au premier coup d’œil, il fut surpris de voir des rides laides surgir autour des yeux et de la bouche,  et des cheveux blancs lui pousser dans les raies. 
Il se rendit compte que la petite tache bleue s’était élargie, et avait cerné son œil gauche au point qu’elle ressemblait aux traces que laisserait un coup violent et malveillant. Le visage tout entier parut, sous la tête chauve,  boursouflé, enflé, à cause de ces dures souffrances cumulées au fond de l’âme. A ce moment-là,  il comprit qu’il était à des lieues de son innocence originelle et que désormais, il se trouvait dans cette forêt noire  et froide qui aboutit inévitablement au grand néant… Une tristesse l’envahit. Il sortit et se dirigea vers la grande ville à la recherche d’un endroit qui le soulagerait du poids de ses nouvelles hantises et craintes.
Référence : 
Ombres tunisiennes de  
Abderrahmane Majid  Arrabii
(A suivre) 

Traduit par Sahraoui Faquihi
Jeudi 28 Août 2014

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