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Notules sur l’écriture de Moha Souag : Le réalisme existentiel




Notules sur l’écriture de Moha Souag : Le réalisme existentiel
Discourir sur l’écriture de Moha Souag demeure une entreprise dont l’amoureux s’enchevêtre généreusement avec le jouissif. Ecrivain marocain de langue française, Moha Souag ne cesse d’imposer sa voix littéraire, son sceau, sa trace et sa manière de voir et de concevoir le monde et ses choses.
Définir l’écriture comme acte visant la “quête perpétuelle du sens et de la lumière”, suivant les propos de Abdellatif Laâbi, pose comme évidence que la quiddité de l’acte d’écrire est bel et bien ontologique. Ontologique pour l’écrivain qui “a choisi de dévoiler le monde et singulièrement l’homme aux autres hommes”. Ontologique dès lors que l’écrivain s’engage librement dans son temps et décide de “servir par la plume les intérêts de la communauté” à laquelle il appartient. S’il en est ainsi, l’exercice d’écrire est un faire représentatif du monde. Moha Souag tente cette aventure et réussit son coup à bien des égards. En effet, l’écriture de Moha Souag est un programme dans lequel “le monde est descriptible, accessible à la dénomination. (…) ; ce programme se caractérise aussi par sa volonté d’exhaustivité (…), et le réel est alors envisagé comme un champ complexe et foisonnant, discontinu, “riche” et nombrable, dénombrable, dont il s’agit de faire l’inventaire”. Dans cette perspective, il est à placer l’écriture de Moha Souag dans le cadre de ce que nous appellerons volontiers le réalisme existentiel. Il est ici question d’une écriture brossant avec brio le monde tout en insistant sur ce que Kundera appelle “l’essence de la problématique existentielle”. En effet, pour mettre en exergue l’essence de la problématique existentielle de ses personnages, Moha Souag multiplie les stratégies d’écrire et diversifie les moyens de dire. Les textes de Moha Souag se présentent au lecteur tel un souffle bref et rapide. Ils imposent leur cadence et leur vitesse au lecteur qui les reçoit dans un bonheur inouï. Description, narration et construction des phases donnent à visualiser le temps, l’espace et les actions des personnages comme l’aurait fait un cinéaste chevronné. Moha Souag donne à son lecteur l’impression que ses narrateurs sont armés de caméras et filment la réalité des êtres et de leurs devenirs. Le principe de l’écriture de Moha Souag est, empruntons l’expression de Deleuze, “construit sur la base de l’image – mouvement”. Les textes de Moha Souag bougent et invitent à bouger. Ils créent, font et invitent à créer et à faire l’action. Tout se passe ici en parfaite “adéquation entre la taille du plan et son contenu matériel d’une part (…) et son contenu dramatique de l’autre”. Tout ceci s’étaye par la spécificité du style de Moha Souag. Nous n’aurons point tort de trancher que la littérature de Moha Souag est d’abord une littérature de l’art d’écrire. On y sent les traces de ce bonheur angoissé vécu par l’auteur de «Les Années U» au moment où il se met à la composition de ses symphonies, ses textes. L’écriture artisanale, fondée avec plus d’ordre avec Flaubert, selon Barthes, passe nécessairement par le style, cette substance qui “plonge au plus profond du corps et du passé de l’écrivain ; il en transcrit métaphoriquement la personnalité secrète, l’humeur, la chair. Il (le style) renvoie à la structure charnelle singulière de l’auteur, à ses pulsions.” L’écriture/style de Moha Souag se veut, en définitive, une orchestration du monde qu’il s’efforce de présenter à son lecteur. Stratège, Moha Souag réussit donc à introduire son lecteur dans les labyrinthes de ses textes, tout en le sommant de participer activement à l’écriture/réécriture de l’œuvre. Le lecteur de Moha Souag est désormais impliqué dans l’ourdissage des devenirs des personnages, y compris le sien propre.
Riche et diverse, l’œuvre de Moha Souag se présente comme instant de mise en œuvre de deux fondamentales instances : mémoire et histoire. S’agissant de la première, Moha Souag écrit sa propre mémoire ; une mémoire enracinée dans les recoins les plus sombres d’Errachidia. S’agissant de la seconde, Moha Souag participe littérairement de l’écriture de l’histoire du Maroc. Moha Souag écrit la mémoire et l’histoire, car il est on ne peut plus douloureux quant “l’oubli balaie les souvenirs”, selon l’expression de Khatibi, les souvenirs relatifs à la ville d’Errachidia et au Maroc. Les personnages de Moha Souag voyagent. Ils errent dans le monde et, angoissés, ils rêvent d’être. Entre l’incertitude et la certitude, les personnages de Moha Souag sont en devenir. Moha Souag les jette dans l’ici et maintenant de l’errance. A travers son œuvre, Moha Souag creuse dans la marge de la société marocaine, il déconstruit l’habitus d’une société en pleine mutation afin de donner à réfléchir sur l’avenir comme lieu de possible. C’est bien là où réside l’essence de cette écriture qui pense, selon le mot de Kundera. Une écriture qui “ne juge pas ; ne proclame pas des vérités ; elle s’interroge, elle s’étonne, elle sonde ; sa forme est des plus diverses : métaphorique, ironique, hypothétique, hyperbolique, aphoristique, drôle, provocatrice, fantaisiste ; et surtout : elle ne quitte jamais le cercle magique de la vie des personnages ; c’est la vie des personnages qui la nourrit et la justifie”.
Tous les ingrédients de cette écriture moderne sont de mise dans l’œuvre de Moha Souag. Ils traversent son œuvre de bout en bout pour se réduire en fin de compte à une symbolique ouverte sur toutes les possibilités de lecture/interprétation.  A l’instar de Kafka, Moha Souag “cherche ses héros dans le quotidien le plus banal et les place d’un geste décidé dans des situations profondément déconcertantes” afin de déchirer le rideau de la préinterprétation dont parle Kundera, et donc fournir une nouvelle interprétation au monde.
“Ecrire
la douleur du rêve avorté
Ecrire
la douleur du rêve enfanté,”
écrit Moha Souag le poète. “J’ai froid (…). Je me traîne dans le village. (…) Le froid est insupportable. Enfoui dans ma djellaba bleue, je vais d’un café à l’autre sans but, sans conviction (…),” répond Moha Souag le nouvelliste. “Le soir tombait avec ses ténèbres, ses peurs et ses angoisses,” réplique Moha Souag le romancier. Poète, nouvelliste ou romancier, Moha Souag n’est que voix. Une voix au sein de laquelle vivent en concomitance mille et une couleurs de notre patrimoine marocain riche et divers…
Tels sont, grosso modo, quelques paramètres constitutifs de l’œuvre de Moha Souag, une œuvre qui ne signifie que lorsqu’elle devient la métaphore du possible. Une œuvre-puzzle, une œuvre à venir et en devenir, une œuvre inchoative.
Il serait, de toute évidence, erroné de croire cerner la quintessence que nous donne à admirer l’œuvre de Moha Souag. Ecrivain prolixe, cet écrivain nous offre une œuvre diverse qui demande à être méditée avec plus d’insistance et plus d’approfondissement. C’est là l’œuvre de la critique et des critiques.

Par Atmane Bissani
Mardi 20 Octobre 2009

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