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Ne pouvait-on pas naître dans un autre siècle ?





Mamoun Lahbabi vient de sortir son quinzième roman. Avec 
“Où aller pour être loin” (Marsam, 2017), cet auteur prolifique signe un livre émouvant et salutaire dans un monde contemporain où l’exaltation haineuse des différences identitaires prend parfois 
l’ascendant sur le respect et la sacralité de la vie humaine.


L’histoire commence fin août 1953, à Casablanca. Nous sommes en période coloniale, au moment où l’ingérence européenne sur le continent africain rencontre de violentes résistances qui conduiront à l’indépendance. Aline et Mehdi sont assis côte à côte, en tailleur, sur le sable de la plage d’Aïn Diab. 
Près d’eux, un journal évoquant l’attentat du train Casablanca-Alger. Ils sont préoccupés par cette flambée de violences. Tout s’embrase autour d’eux. Ils sentent cela dans leurs foyers respectifs. Le père de Mehdi reçoit chez lui des résistants, le soir. Son autre fils éprouve une haine violente à l’égard des Occidentaux, particulièrement des Français ; contrairement à son père qui avait pour ami un antifasciste italien hostile aux politiques coloniales et lecteur de Gramsci. Le père d’Aline est commissaire de police à Casablanca et chargé d’en finir avec les contestations des nationalistes. Son épouse est convaincue des bienfaits civilisateurs du « Protectorat » sur une population marocaine qu’elle considère comme « arriérée » et « barbare ». 
La sœur d’Aline voue une haine à l’égard des Marocains analogue à celle qu’éprouve le frère de Mehdi pour les Français. Cela n’empêche pas Aline et Mehdi de s’aimer et de vivre une histoire magnifique dans un contexte qui leur est défavorable : « Aline et Mehdi défiaient cette peur généralisée. Non pas qu’ils s’estimaient à l’abri du danger et des haines incrustées dans les regards, mais ils s’imposaient ce défi comme une carapace protégeant leur amour ». Ils s’étaient rencontrés à la fin des années 40 à Paris, durant leurs études de droit. Le premier regard échangé scella solidement leur union. Ils sentirent d’emblée qu’ils se connaissaient depuis toujours et qu’ils feraient leur vie ensemble. Le premier baiser, échangé sur un banc du jardin du Luxemburg, les plonge tous les deux dans une profonde volupté : « Ils s’empoignèrent du regard, soudèrent leurs élans, mélangèrent les palpitations de leurs cœurs, échangèrent les frissons sur leurs peaux moites du besoin l’un de l’autre. L’instant fut enivrant, euphorisant.
Elle renversa la tête pour boire des gouttes de la pluie commençante ; il imita son mouvement et s’emplit la bouche. Elle revint vers lui, colla ses lèvres aux siennes, et cueillit avec avidité la salive mouillée ».
Après ces années merveilleuses passées dans la capitale, où ils purent s’immerger dans une vie intellectuelle marquée par Sartre, de Beauvoir ou Camus, le retour au Maroc s’avère difficile. Ils regrettent de ne pas être nés dans un autre siècle, à l’instar de certains personnages de Mamoun Lahbabi (notamment le narrateur de « La lumière de l’aube »).
 Durant leur périple en Espagne, avant de rejoindre la métropole casablancaise, ils voient dans la littérature non seulement une façon de résister aux passions haineuses qui les entourent, et que l’on accepte dans chacun des deux camps comme allant de soi, mais une puissante échappatoire face aux maux de l’époque : « Je veux écrire un roman pour quitter le réel et ses frontières, intensifier ma vie et m’immerger ainsi dans l’imaginaire, ce territoire infini où je peux vagabonder au gré de mes envies » dit Aline. Selon elle, l’écriture littéraire offre à la vie ce que l’on ne peut trouver en elle-même. 
Elle permet de se parler à soi-même et de parler aux autres. Comme dans les dialogues du « Banquet » de Platon, c’est une femme qui initie Socrate à l’agapé, cet amour philosophique quasiment divin, et qui dans l’œuvre de Mamoun Lahbabi est remplacé par l’amour pur, existentiel, pour la littérature.
Le retour sera en effet difficile au Maroc. Sans verser dans le roman historique, le contexte dans lequel évoluent les personnages est celui de la déposition du sultan Mohamed Ben Youssef, de l’attentat au marché de Casablanca et des violences d’Etat sur les populations colonisées en attendant les pourparlers d’Aix-les-Bains. 
Ils sont confrontés aux haines réciproques des deux camps en conflit mais leur métissage amoureux, leur hybridité fusionnelle (qui fait écho à certains très beaux textes de Khatibi)  incarnent sans doute l’une des plus belles formes de résistance hétérotopique, malheureusement minoritaire, qui ait pu exister à l’époque et qui nous interpelle aujourd’hui. La position de Mehdi, exprimée lors d’une discussion avec son père et ses frères, n’est pas relativiste. La colonisation a « amputé le pays de l’écriture de sa propre histoire ». La colonisation a été une abomination comme on peut le voir dans les approches diversifiées de Charles-André Julien, Moulay Abdelhadi Alaoui, Mohamed Kenbib, Germain Ayache et Abdellah Laroui. 
Mais pour Mehdi, ce constat inéluctable n’est pas un prétexte pour se replier aujourd’hui sur un « entre soit » méprisant et aigris à l’égard de cette fiction qu’on nomme «l’Occident», tout aussi aliénante que l’ingérence coloniale : « Car il s’agira d’avancer vite pour panser les plaies, et construire un avenir où les chaînes ne seront plus aux pieds mais remisées dans les musées pour témoigner d’une époque douloureuse et révolue, et désormais vécue sans obsession de vengeance. L’alternative ? Serait-elle dans des consciences éveillées d’hommes et de femmes libres dont le passé n’est plus un alibi pour camoufler une léthargie créative, et dont le regard porte vers l’horizon sans ressentiment ni haine inutile ? ».
Le roman donne à « penser » mais aussi à « panser » les blessures de l’existence, qui s’avèreront très violentes dans le roman et nous font prendre conscience qu’il est parfois trop tard quand on fait ou quand on ne fait pas certaines choses. 

Ne pouvait-on pas naître dans un autre siècle ?
Le grand-père d’Aline n’aurait peut-être pas dû disparaître à la naissance de son fils et vivre cette vie de loisir qui ne lui apporte rien lorsque le crépuscule arrive.  Il ne faut pas sacrifier le bonheur de l’existence en cédant à ce que Spinoza appelle « les passions tristes » car il n’y a rien de pire que vivre avec des regrets ! 

Par Jean Zaganiaris Enseignant chercheur CRESC/EGE Rabat, Cercle de Littérature Contemporaine
Mardi 11 Juillet 2017

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