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Ne faudrait-il pas s'attaquer à nos problèmes plutôt que de défendre la liberté d'expression ?

Le débat politique sur tous les fronts est le premier acte du progrès




Ne faudrait-il pas s'attaquer à nos problèmes plutôt que de défendre la liberté d'expression ?
«Est-ce vraiment une priorité si on veut œuvrer pour le bien du pays?». C'est ainsi que les pragmatiques répondent implicitement à ces idéalistes qui n'ont de cesse de défendre un quelconque militant ou journaliste opprimé. « Ne faudrait-il pas s'attaquer à nos problèmes fondamentaux : la pauvreté, la cherté de la vie…, plutôt que de lever les boucliers pour défendre la liberté d'expression? ».
 Aussi, dans notre inconscient collectif, la tentation est-elle grande de croire que l'action militante ferait mieux d'agir sur la réalité matérielle et économique de la société. Il serait futile de s'enflammer pour les droits humains ou de lutter pour une réforme de la Constitution. Le monde des idées devrait battre en retraite et laisser la place au concret, seul à intéresser véritablement les citoyens dans leur petit confort quotidien. Cette rhétorique-là a toujours été le fer de lance d'une vieille et puissante race de politiciens et leur a servi maintes fois de moyen de terrasser la démocratie, même celle-ci finit souvent par se relever. Et ce constat semble encore plus vrai dans les pays arabes. Y sommes-nous damnés ?

Ces gouvernants qui
endorment
la conscience politique

Cette démarche, aussi vieille que l'histoire, commence par dissocier le champ politique du champ économique et vise à convaincre que seul le second compte en vidant la politique de tout son sens. Les sciences sociales ont beaucoup disserté sur les interactions entre ces deux champs, entre la suprastructure des idées, et l'infrastructure matérielle [1], et sur la question duquel des deux est initiateur de progrès. Pourtant, même les marxistes, qui voient que « tout est économique », accordent aux débats publics une importance assurée ; car la définition de ce qui est un optimum social résulte d'un choix politique et pas uniquement d'une analyse technico-économique. Mais des politiciens ont compris que, pour assoir leurs propres intérêts, il faudrait saper toute cette aptitude à réfléchir et à faire entendre ses choix et en débattre. En jouant tantôt sur le registre des passions, tantôt sur celui des besoins matériels, ils ont forgé ainsi des idéologies sans idées pour étouffer la rationalité politique que chacun individu porte en lui. Plusieurs ont réussi ainsi à instaurer des régimes totalitaires, tout en passant par des canaux démocratiques.
Le processus prend de l'ampleur quand une majorité est convaincue que : « ça marche !». A cet effet, les gouvernants capitalisent sur le puissant corps des technocrates ; ces techniciens non issus du verdict des urnes mais animés d'une grande vocation - et a priori désintéressés - pour la gestion publique, c'est-à-dire pour l'organisation de la vie de la société comme bon leur semble. Par la suite, un consensus émerge doucement : pas besoin des partis politiques puisque les affaires publiques sont si bien gérées. Le Parlement, machine du law-making, se voit inutile. Les autres institutions tombent de facto l'une après l'autre, et le fameux « Rule of law » en prendra un coup fatal. Si, sur le cours terme, les lois sont respectées grâce à l'autorité du patriarche, elles le seront de moins en moins, car elles n'émanent pas du peuple et ne répondent plus à ses besoins. Et plus on est en haut de la pyramide, plus il est facile de contourner ce qui reste du contrat social. Le cas tunisien avec la transition Bourguiba-Benali illustre parfaitement cet enchaînement.
Cependant, pour convaincre une majorité que « ça marche » ou encore que « ça va marcher », c'est là où intervient le sophisme, cette rhétorique émotionnelle qui se nourrit sur les vertiges de la conscience politique, du logos. Le sophiste peut prouver la chose et son contraire, il insulte la rationalité, banalise les idéaux mais subjugue les foules, puisqu'il parle aux instincts qui hantent chacun de nous: le besoin de vivre en sécurité, la peur de la faim, la fierté tribale….La ville d'Athènes fut le premier laboratoire de ces phénomènes : Gorgias faisait des ravages par ses diatribes. Socrate et ses disciples n'avaient certes pas réussi à endiguer ses percées, mais leurs débats avaient accouché d'une sagesse qui reste à nos jours incontournable. Et depuis, le phénomène a pris une multitude de formes : du coup d'Etat de Jules César, à l'ère de G. W. Bush en passant par les empereurs français et par les fascismes du XXème siècle ; à l'instar de Napoléon III qui, après être arrivé au pouvoir en galvanisant les passions populaires, avait lentement convaincu le peuple et ses élites qu'ils feraient mieux de vaquer à leurs préoccupations économiques plutôt que de s'intéresser aux futilités politiques.

Le drame et l'espoir arabes

Inutile de choisir ses mots: depuis que le monde arabo-musulman eut pris forme, c'étaient les Gorgias qui faisaient la loi. Si l'on en détrônait un, c'était parce qu'un autre sophiste enchanteur se présentait comme porteur d'un plus grand espoir à la suite d'une sécheresse, d'une peste ou d'une agression étrangère. L'émergence des Etats modernes n'a rien changé. Le sursaut nationaliste de l'Egypte qui a donné en 1882 la première - et dernière ?- constitution arabe séculaire et démocratique a été abattu dans son envol[2]. La colonisation, en plus d'avoir pillé les ressources et paralysé les aspirations politiques, a laissé après son départ un ressentiment envers l'Occident et sa démocratie. Une telle rancœur a beaucoup profité au socialisme émotionnel d'un Nasser, et bénéficie encore à un certain Kadhafi.
Après le départ du colonisateur, les ressources humaines et naturelles étaient là, le leadership y était aussi, mais le logos faisait défaut. Le conflit israélo-palestinien a attisé les passions, plus impuissantes comme jamais. Tandis que les zaïms exaltent les ardeurs, une armée de technocrates se chargent d'assurer un faux-semblant de prospérité, et la police des consciences entretient la propagande par les médias et les manuels scolaires. Les poussées islamistes, aussi profondes soient-elles, ne font que remplir le vide laissé dans l'intellect des citoyens, déficients devant la détérioration de leur condition matérielle. Le pouvoir trouve même dans cet islamisme non politisé un magnifique barrage contre la Raison, à condition qu'il prêche pour le salut dans l'au-delà plutôt que pour la justice terrestre.
Je me refuse à concéder que l'individu arabe post-moderne sera irréversiblement un croyant domestiqué et sans lucidité politique. Il y a ceux qui sont tentés de croire que l'on est damné à cette soumission et que notre destin est de continuer à se faire manipuler. A ceux-là, il suffirait de revenir aux trois grands moments de la civilisation islamique: Bagdad des Abbassides du XIXème siècle, Le Caire des Fatimides du Xème siècle, ou l'Andalousie du XXIIème siècle, la prospérité économique y épousait la richesse intellectuelle, l'Islam y interagissait merveilleusement avec la sagesse des Grecs et les apports des autres monothéismes. L'héritage littéraire et scientifique de ces apogées ne pourrait émaner que d'une société épanouie et affranchie comparativement aux standards de son époque.
Pour cette raison, je suis convaincu que la domestication de l'individu et le triomphe des sophistes ne sont pas définitifs. Le rationalisme pourra être de retour au cœur de notre conscience collective. Et pour ce faire, ceux qui ont eu la chance d'apprendre à penser plutôt que de consommer le prêt-à-penser ne doivent pas démissionner. Grâce à la fluidité et l'accessibilité de l'information, il est dorénavant plus aisé de pointer les absurdités de la rhétorique officielle, d'échanger les idées, de demander des comptes aux gouvernants, et dans un dernier temps, de tirer le peuple de sa torpeur. A la question, « est-ce vraiment une priorité si on veut œuvrer pour le bien du pays ?», et quel que soit celui qui la pose, la réponse sera : «Utilisons notre bon sens, oublions ce que l'on nous a raconté, et débattons-en». Le débat politique sur tous les fronts est l'acte I du progrès.
PAR MOHAMED BEN DRISS ALAMI
[1] Infrastructure / suprastructure: concepts développés par Karl Marx dans sa Contribution à la critique de l'économie politique, 1859.
[2] La constitution égyptienne de 1882 a été précédée de deux ébauches en 1866 et 1879. La même année, l'Egypte tomba sous le protectorat britannique. 


L
Vendredi 13 Novembre 2009

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1.Posté par MKCI le 14/11/2009 00:01
qu'est ce qu'un débat politique ?

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