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My Seddik Rabbaj ou le “Suicidaire en sursis”

Quand le diplôme devient malédiction…




My Seddik Rabbaj ou le “Suicidaire en sursis”
Paru chez Afrique-Orient, «Suicidaire en sursis » est le troisième roman de l’écrivain marocain Moulay Seddik Rabbaj. Après « Incha’Allah » et « L’école des sables », l’auteur revient à la charge pour bousculer cette société marocaine, secouer sa léthargie, la piquer là où le bât blesse…. Par ce texte qui s’inscrit dans la même lignée des écrits précédents, mais qui s’en démarque nettement par sa structure, sa thématique, ses choix narratifs et sa maturité stylistique,  Rabbaj vient d’ajouter sans conteste, une pierre précieuse à son édifice romanesque.
La dénonciation des injustices sociales - dont l’auteur est friand paraît-il - s’annonce encore une fois comme un thème fédérateur qui charrie et entraîne, telles des eaux, la pierraille, dans son sillage des thématiques qui en sont l’expression: chômage, terrorisme, inceste, homosexualité, crime, nécrophilie…
Dans une société-capharnaüm, l’injustice devient le pain quotidien des démunis et en parler devient un devoir. Rabbaj se met encore une fois à l’écoute d’une société mal en point et dont le remugle pestilentiel empêche de respirer et conduit droit à l’asphyxie, à la mort. Il s’attarde, en effet, sur un sujet des plus cuisants qui taraudent et malmènent les jeunes diplômés : le chômage. A la Yasmina Khadra, il entend prendre la main de nos concitoyens pour les emmener à la source du malentendu, à démêler les soubassements qui conduisent parfois aux dérives les plus inimaginables.  Hassan, le personnage principal, est un signal d’alarme. Il est à l’instar de plusieurs jeunes dont les rêves se voient progressivement avortés et finissent par s’effriter au contact de la dure réalité. Les études terminées, ces jeunes diplômés adhèrent au parti des « Knakrias », et se trouvent ballottés dans un cercle vicieux qui les emballe d’espoir en déboire et de déboire en espoir, jusqu’à n’en plus finir. En devisant avec la femme qu’il chérit, en l’occurrence Samira, et pour ne pas l’offusquer, Hassan se retient en monologuant : «Je ne suis pas un chômeur, vais-je lui dire, c’est l’Etat qui est responsable de mon état ».  
Combien sont-ils à poireauter, à moisir même en attendant un Godot qui leur a promis de les embaucher, mais qui s’est complètement détourné d’eux ?
   A la fleur de l’âge, le rêve de ces jeunes se meurt à petit feu et finit par se muer en cauchemar. Leur cri étouffé, à peine audible parvient juste à effleurer l’attention d’une société qui s’en va fouetter d’autres chats plus importants et qui ne prête aucune attention à cette jeunesse moribonde.
    Par ailleurs, la mort est l’un des thèmes dominants dans ce roman. Elle traverse de part en part l’histoire et transforme celle-ci en presque un chant funèbre. A dire vrai, la fin tragique du personnage principal est annoncé de manière prémonitoire et par ricochet dès les premières pages. En effet, Hassan, enfant, se plaisait déjà en compagnie des morts et faisait (avec ses amis) du cimetière son lieu de prédilection. A partir des épitaphes, il s’inventait des histoires qui en quelque sorte rendaient hommage aux défunts et les ressuscitaient, ne serait-ce que symboliquement. « Loin de nous faire peur, dit-il, les morts nous tenaient compagnie ».  A l’instar de Sefrioui, mais de manière différente à bien des égards, Hassan, l’enfant, fait de la nécropole sa «  Boîte à merveilles », son monde parallèle et son refuge.  De même qu’à l’âge adulte, devenu étudiant à la faculté, il se réfugie encore une fois dans une autre nécropole, mais qui cette fois, est symbolique : les livres des grands philosophes : « Socrate, Descartes, Marx, Sartre… sont nos idoles. On vit avec eux, on adopte leurs pensées…». Tout comme ces grandes figures de la pensée, Hassan est lui aussi un mort-vivant. Chassé ensuite de la maison paternelle, il échouera sur une autre ville sans nom, ira, clodo qu’il est, jusqu’à séjourner dans un cimetière. Paradoxalement, le monde des morts devient pour lui, plus vivant que celui des vivants. Qu’on ne s’étonne donc pas que le personnage ait choisi à la fin du récit, de regagner le royaume des morts ? En définitive, la fin « tragique » du personnage –  le mot tragique devient problématique dans un tel contexte – trouve ses échos dans les différents moments de la narration au point qu’elle ne nous étonne plus ; nous y sommes comme préparés à l’avance. La révolte du personnage et son plaisir en compagnie des morts, se révèlent dès l’incipit, se noient, certes, et s’éclipsent pendant quelque temps, l’amour de Samira aidant, mais finissent par émerger et flotter comme un cadavre…  «Suicidaire en sursis» jette un regard sans complaisance sur la société marocaine. Rabbaj, de son style  allègre et sa plume véhémente, arrive à mouler son pamphlet, dans un cadre romanesque des plus captivants. Par son écriture fluide, ses images inédites, sa sensibilité, il nous dépayse, nous touche en profondeur et nous fait presque oublier, par la douceur de son style le goût amer de la thématique… Devant de tels écrits, la lecture, pour nous lecteurs, n’est plus un luxe, un plaisir ou même une source d’instruction, elle devient une obligation, un engagement, un acte de solidarité…

Par Rachid Sakri
Jeudi 18 Juillet 2013

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