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Mohammed Khaïr-Eddine : Le renouvellement et le dépassement (Suite et fin)




Mohammed Khaïr-Eddine  : Le renouvellement et le dépassement (Suite et fin)
"Araire" est, lui, axé sur le sud : pays des contrastes où coexistent l'aride et le fertile et où les riches écrasent les pauvres. Aussi bien dans Résurrection... que  dans Mémorial, quand le poème aborde sous un quelconque aspect les luttes des peuples, sont automatiquement convoqués les termes: "mère" ("mères"), "amer" ("amers", "amère"...) et parfois "terre". Ce Maroc! contient déjà, en germe, cette configuration. Nos deux exemples confirment la règle. C'est donc l'évocation du "territoire" - quel qu'il soit et quelle que soit sa situation géographique ou historique, même si le "berbère" est parfois privilégié - qui déclenche l'association " mère - terre" (et "peuple", implicitement ou explicitement). Le sujet est toujours, bien évidemment, impliqué. Le poétique, reposant sur la réitération du même, appelle machinalement tous les termes homophones susceptibles d'élargir le réseau et d'imposer la figure sonore centrale. Ce principe organisationnel du poème confirme la loi de l'interaction et de la surdétermination. Ici, plus qu'ailleurs, l'homophonie entraîne le resserrement des liens sémantiques :"mère" et "terre", par exemple, sont interchangeables. La surdétermination  sémantique affectant et modifiant le sens fait que le signe garde son signifiant mais change de signifié: celui-ci, entièrement neuf, est tributaire d'une double interaction phonético-sémantique agissant horizontalement et verticalement ( les deux axes: syntagmatique et paradigmatique). Il est à remarquer, à ce propos, que lorsque la figure en /ER/ devient plus insistante et plus obsédante que d'habitude, elle entraîne, dans son sillage, une contraction textuelle dont le centre de gravité est justement le noyau " mère - terre".
Les poèmes du Mémorial, outre ces jeux sonores, multiplient le recours à cette famille de figures qui sont très proches les unes des autres. Je songe  à ces figures que sont : la  paronomasie, le polyptote, l'antanaclase et la dérivation. Le propre de ces figures est de juxtaposer, au sein de la même phrase, des mots proches par le son ou par le sens ou par les deux:
 - " elle t'effleure et t'effeuille,..." (p.26)                                                                   
- "...femmes pures, drossées engrossées d'enfants
 et d’hommes lus dans les silences éternels(…) ." (p.27)
 -  "la bête rebondit, affolée, affolante" (p.10)
 - " il riva le désert au désir de l'homme" (p.20)
   Bien plus, cette condensation va même jusqu'à reprendre les mêmes mots et les mêmes syntagmes, l'écriture se nourrissant alors de répétitions sur la base d'échos incitant le lecteur à rassembler, à comparer, à confronter :
 - "en ce désert mouvant ainsi qu'un sable dru           
soulevé jusqu'aux lunes"(p .11)
 - " des cieux mouvants en ces sables souverains" (p.11)
 - "(…)debout, sur le roc, face aux abeilles sauvages, dans
 l'empire des signes mouvants" (p.29)
   A la fin de cette partie, ce sur quoi il faut sans doute mettre l'accent est cette inflation verbale, ce foisonnement de mots rares, et ces mots ordinaires qui, prenant une majuscule majestueuse, se transforment en personnages ou actants agissant avec ou contre des personnages mythiques ou réels. Notons enfin le foisonnement des mages et la pratique de la métaphore qui, chez Khaïr-Eddine, dépassent les conceptions et les pratiques surréalistes.
Ce recueil ainsi facturé et ainsi conçu-  je ne peux prétendre avoir épuisé toutes les techniques et tous les procédés formels - peut faire l'objet d'une approche plus ou moins heureuse. La tâche est certes difficile, mais elle n'est pas impossible. Nous disposons  de tous ces éléments passés en revue : c'est un pas en avant. Nous pouvons ensuite nous appuyer sur ces quelques fragments et passages qui se présentent sous la forme d'un dire simple dont les sens sont dénotatifs et qui donc constituent, au sein des textes, des écarts par rapport à la norme (poétique). Nous avons enfin la possibilité de retenir quelques critères qui paraissent pertinents.
Je voudrais retenir ici quelques poèmes occupant une place stratégique dans le recueil : ce sont "Mémorial", "Le Non-dit" et "Le crayon, la feuille, la planche et le stylet". Ces trois poèmes ont la particularité de mettre l'accent sur la figure du poète et ses substituts, figure fortement soulignée. Le poème "Mémorial", placé au début, ouvre le recueil et lui donne son titre. Le mémorial est celui d'un " être igné": il se veut conte, conte ancien, rapporté par un narrateur, l'ensemble est assumé par le poème. Nous sommes confrontés à une imbrication de narrateurs et d'actants, actants qui, dans ce poème-ci, comme, en général, dans la poésie de Khaïr-Eddine,  se  présentent souvent sous forme de pronoms de la personne  :"je", "tu" et "il". Citons:
 "Il n'y a là qu'un conte ancien, le mémorial             d'un être igné pareil
 aux circonvolutions et aux ocelles
des glossines" (p.9)
D'après M.Gontard, cet "être igné" dont le poème rapporte le mémorial, n'est qu'une figure du poète lui-même.  Ce point de vue est pertinent.  D'ailleurs, dans "Le Non-dit", il est une autre figure, plus explicite, représentant le poète:
"Brigadier, sache! mais tu sais lire déjà
les rides secrètes des terres moulues!
reprendre en main cette guerre et sans merci exécute
la honte afin
que le Poème demeure ! Tu es la vraie clarté,                   le crayon spirituel." (p.40)
Cet être illuminé, tout feu, clairvoyance, nous prend un peu au dépourvu dans la mesure où son mémorial est celui du Cosmos, de la terre et des peuples. Il se propose de dire et d'écrire "Le Non-dit" de l'histoire. Une autre surprise: les temps et les époques, les lieux et les espaces se rejoignent et se confondent, réitérant et répétant la même histoire. Histoire qui n'est faite que de guerres, de famines et d'épidémies. Tout est désastre, tout est catastrophe et ce, depuis des temps immémoriaux...
Les massacres dans lesquels ont été entraînés les peuples- "crimes fratricides" dit l'un des poèmes - n'épargnent aucun actant, y compris tous ceux qui ont un quelconque rapport avec cette activité qu'est l'écriture :
"Je sortis de la stalle des quasars tous les vents
 magnétiques, et descendis sur ces époux acerbes,
 je les aveuglai pour mieux vivre: Amok!" (p .12)
Le poète s'avoue lui-même guerrier farouche. Le    stylet  peut tenir lieu de crayon et tracer le poème:
"(...) Poète debout à l’angle des rues
 coupe-gorge,
 inapprochable peinture des vents
 de la mémoire;
(...)
tu es toi-même ce temps, brigadier prenant                en compte tous les
éclairements; tu refais surface à l'extrême des existences décomposées sans vraie coupure, léger comme une éclipse et peut-être criminel...
(...)
Concasseur debout sur des parpaings et sur tes cils,
sur la cécité du monde,
tu écris ton propre autodafé." (p.38)
Mais revenons sur cette idée-image du "conte" soulignée par le poème. Et, en effet, le conte est à la fois imaginaire et réel, histoire et fabulation, histoire et mythe. Les événements relatés- rappelons ici le choix du passé simple - relèvent du mythique et de l'histoire réelle. A ma  connaissance, jamais auparavant, Khaïr-Eddine n'avait fait appel- de manière si insistante et si systématique-  à la mythologie gréco-romaine et à celle de l'Orient. Les figures mythiques tels Charon et l'Hadès, le Goule, Ishtar, et la liste est longue, côtoient les figures historiques et les personnages hautement symboliques tels le Christ, Mandela,... Même la figure du Poète - avec majuscule - est à mi-chemin entre réalité et fiction. Et c'est peut- être la raison pour laquelle - nous avons  évoqué le phénomène  - de nombreux mots ordinaires sont haussés au rang d'actants :
"La Mort avec ses attributs qui sont la faux et le
squelette ricaneur
s'amuse en tes yeux, peuple,
et danse
ainsi que la Tornade
 au-delà des balles, des haines et des lames;" (p 26)
Un événement banal, tel le retour au pays natal et les retrouvailles avec les gens du village, se transforme en visions catastrophiques et réveille cette sensation d'un monde qui court à la destruction :
 " Ils étaient là, ne se souvenant pas; la vieillesse,
signe amer des concordances, me fit honte…
Je vis en leur énigme résignée
la Calamité du Monde; vieillards, je vis
en vous
ce qui toujours pour moi ne fut qu’un masque
tragique, un fétiche éprouvant" (p. 41)
Les poèmes "Mémorial" et "Le Non-dit" ("poèmes-contes") actualisent quelques qualités et répondent à certains critères définis par Jean-Yves Tadié qui, dans son livre Le Récit poétique , tente de mettre  sur pied une théorie du genre. S'il n'est pas possible de qualifier "Mémorial" ou "Le Non-dit" de récits  poétiques  au  sens où l'entend  J- Yves Tadié, ils se présentent néanmoins comme histoires mettant en scène des personnages réels, fictifs et mythiques.
Quand il écrit le récit ou le roman, il arrive à Khaïr-Eddine de laisser libre cours à son imagination ce qui favorise l'émergence de passages hautement poétiques. Nous pouvons voir également dans ces poèmes des textes qui sont tentés par le conte et par le récit.
La poésie, comme le disait Eliot, libère plus de forces inconscientes que la prose ne le peut... Et  pour citer  P. Ricoeur :" La métaphore est au service de la fonction poétique, cette stratégie du discours  par laquelle le langage se dépouille de sa fonction descriptive directe pour accéder au niveau mythique où sa fonction de découverte est libérée ».
Et si Khaïr-Eddine a pu écrire dans le poème " Le crayon, la feuille, la planche et le stylet":
"J’inventai le Poème inexplicable de la guerre",
 C’est que le poème ne se contente pas de dire ou de raconter catastrophes, calamités et guerres, le poème fait la guerre grâce au travail auquel la langue est soumise...Grondements et entrechocs des mots, jeux sonores de toutes sortes, témoignent de la reconquête des rythmes préverbaux. La poésie libère, la poésie est exorcisme. "Un formidable foudroiement" (p. 24).

Par Mohammed ZAHIRI
Vendredi 3 Septembre 2010

Lu 856 fois


1.Posté par Mohamed le 03/09/2010 20:53
Je suis poète moi-même, mais je n'ai jamais pensé à imposer à ma poésie une quelconque forme ou structure. Je laisse la Muse prendre son train. Pourtant, ma poésie est très appréciée aussi par les Arabes que par les Français!

Exemple:

La poule et les poussins,
Le renard et le lapin,
La baleine et le requin–
Tous sont témoins
Que je ne te veux que du bien.


La colombe et l’hirondelle,
Le lion et la gazelle,
La Tour Hassan et la Tour Eiffel–
Tous sont témoins
Que je ne te veux que du bien.
(...)
****
Une main tendue, un cœur fendu
Il ne reste plus
Que je sois pendu
Pour que tu sois heureuse !
Tu jettes mes fleurs
Tu veux que je pleure
Tu dis que je ne t’ai pas plu.
Menteuse !
(...)

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