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Mohammed Habib Samrakandi : Notre crédibilité est fondée sur la clarté de nos objectifs




Mohammed Habib Samrakandi : Notre crédibilité est fondée sur la clarté de nos objectifs
La revue universitaire 
Horizons Maghrébins fête ses 30 ans, sous le signe de «l’unité du Maghreb pluriel : le combat culturel des 
passeurs des deux rives 
de la Méditerranée». 
C’est en 1984, à Toulouse, que des étudiants-chercheurs des trois pays du Maghreb ont lancé une revue 
universitaire baptisée 
Horizons Maghrébins, avec un sous-titre significatif : 
le droit à la mémoire.
Entretien avec l’actuel 
directeur de cette revue 
francophone, Mohammed Habib Samrakandi.
 
Libé : 30 ans de publications, 69 volumes, plus de 70 organismes (universitaires, instituts, fondations…) sont abonnés à votre revue, sans compter le nombre d’abonnés particuliers…
Quel rôle, selon vous, la revue a rempli dans les liens entre les deux rives de la Méditerranée ?
 
Mohammed Habib Samrakandi : Inutile de vous dire tout le bonheur d’échanger avec vous pour informer mes compatriotes marocains sur les réalisations entreprises au bénéfice du rapprochement de nos sociétés maghrébins, habitées sur le plan affectif et historique par le sentiment d’appartenir à la même personnalité géo-spirituelle.
Le fait d’exister dans la durée, en publiant durant 30 ans des travaux qui émanent à la fois de chercheurs, universitaires, poètes et écrivains des quatre pays maghrébins (Algérie, Maroc, Mauritanie, Tunisie) et d’Européens ayant comme centre de préoccupations universitaires les sociétés maghrébines, constitue un acquis indéniable et une fierté pour le petit groupe dynamique de jeunes chercheurs maghrébins des universités toulousaines de cette année 1984.
Il ne suffit pas d’exister dans la durée, pour remplir un rôle de rapprochement entre les deux rives de la Méditerranée.
Notre crédibilité est fondée sur la clarté de nos objectifs : renforcer les liens historiques entre les ‘’enfants du Maghreb’’, en laissant la langue de bois au vestiaire. Discours idéologique dogmatique qui a caractérisé le début des années 80 et qui  a soutenu l’idée que le Maghreb ne passera que par des combats exclusivement politiques. Les membres-fondateurs de la revue ont décidé d’inscrire leur combat dans l’espace le moins contaminé par l’idéologique : l’universitaire.
Le fait de mobiliser nos efforts sur trois plans : le culturel, l’artistique et la recherche nous a permis de voir juste. Et sans concession, nous avons tenu notre pari, comme le montre le contenu des 69 numéros de la revue «Horizons Maghrébins». Le chercheur marocain africaniste Maati Monjib m’a dit un jour une chose qui m’a beaucoup touché et marqué : «La revue Horizons Maghrébins aura sa page honorable le jour où tout historien voudra se consacrer à l’écriture des initiatives entreprises pour la construction de l’Unité du Maghreb».
Sur le plan de dialogue des cultures entre les deux rives de la Méditerranée, la revue n’a cessé de rappeler, de revisiter le legs laissé en commun entre les pays de la Méditerranée. Notre statut symbolique de ‘’passeurs’’ entre les deux rives  nous a beaucoup aidés à dépasser les frontières nationales et chercher à jeter des ponts, des passerelles entre les pays de la Méditerranée.
 
La promotion des cultures maghrébines et méditerranéennes a occupé une place majeure dans vos publications. Le lecteur sera ravi d’avoir des exemples concrets.
 
Je me contente de vous faire part des dossiers singuliers qui caractérisent notre publication, à commencer par les figures emblématiques de notre espace méditerranéen : J’estime que la revue «Horizons Maghrébins» va rester incontournable pour l’étude des œuvres de l’écrivain espagnol Juan Goytisolo. Je peux dire de même pour notre regretté Edmond Amran El Maleh. Le même constat concerne le volet artistique. Ainsi l’œuvre majeure du calligraphe-artiste tunisien Nja Mahdaoui a fait l’objet d’un grand volume double, publié en 1996 et qui est une référence importante pour la découverte des arts de la calligraphie au Maghreb et les potentialités de cet artiste-calligraphe de procéder à des croisements de son art  et celui des artistes européens.
Pour donner d’autres exemples de sujets thématiques, je considère que ce que nous avons publié comme travaux sur l’oralité, les conteurs et les néo-conteurs en Méditerranée fait date dans l’histoire des modalités de patrimonialisation. Je peux  dire de même de tout notre  travail sur les musiques du Maghreb, avec des dossiers de références sur les musiques au Maroc et en Algérie.
Deux autres thèmes tiennent une place de choix dans les publications de la revue «Horizons Maghrébins» : le soufisme en Occident musulman, en particulier l’école d’Ibn ‘Arabî. Le chercheur français Michel Chodkiewicz, à qui nous avons consacré tout un numéro, fait  figure  de revivificateur de l’école de Murcie du Cheikh Al-Akbar Muhyî addîne Ibn Arabî (XIIIème siècle). La revue a aussi relancé les études sur le concept de l’Espagne des Trois Cultures, en particulier le drame de l’expulsion massive des Morisques en septembre 1609 de l’Espagne. Il faut rappeler que l’expulsion a touché 310.000 Morisques. Ces derniers ont pris souche en Turquie, en Algérie, en Tunisie et au Maroc.
Si la revue porte une attention particulière à ce drame historique des Musulmans d’Espagne, après la chute de Grenade, c’est en raison de ce droit à la mémoire : nous, les Maghrébins, partagés entre l’Europe et le Maghreb, nous refusons d’occulter ce drame et nous attirons l’attention sur le danger des drames éventuels qui guettent les minorités en période de crise économique et sociale. Je pense que le message est clair.
Autre dimension symbolique de cette expérience historique de l’Espagne de la Reconquête chrétienne est de nous contraindre à nous pencher sur nos propres minorités culturelles et linguistiques. Et je pense que le Maroc, mon pays, est le mieux placé pour faire avancer la réflexion sur la place à donner, à garantir sur le plan constitutionnel aux minorités. La Constitution marocaine a, depuis les Révolutions arabes, a reconnu l’héritage du judaïsme comme composante de l’identité marocaine et la langue berbère comme langue officielle. Tout le malheur de notre devenir démocratique est de vouloir ruser en reculant l’adoption des décrets d’application. Le Maroc doit, en raison de son passé historique, être la locomotive de l’Unité du Maghreb pluriel. 
 
Comment la revue s’est-elle positionnée par rapport à l’événement historique du ‘’Printemps arabe’’?
 
Dans la rédaction de la revue, notre posture stable est la suivante : Quelle est la fonction d’une revue universitaire face à des événements historiques de  l’ampleur des révolutions et des ‘’révoltes arabes’’?
C’est d’abord d’observer un recul, celui exigé par la démarche du chercheur. Ce que nous avons vécu en 2011 mérite réflexion, approche distanciée. Avant de répondre directement à votre question, permettez-moi de vous indiquer un indicateur pertinent de la vertu du travail universitaire distancié. Nous avons publié deux mois avant la révolution tunisienne un numéro spécial sur les ‘’Médias au Maghreb’’. Ce volume a pris comme sujet central le rôle des nouvelles technologies de l’information dans le traitement des faits vécus au Maghreb et au monde arabe, à l’heure du phénomène d’Al Jazeera. Quelles sont les fonctions remplies par les radios de proximité au Maghreb?
A notre grande surprise, ce volume est tombé à point nommé. Les médias occidentaux cherchent des travaux récents sur les médias au monde arabe. Notre publication a comblé un grand vide. Dans la foulée de la révolution égyptienne, nous avons publié un dossier spécial sur : ‘’La révolution en Egypte et le traitement des minorités’’. Nous avons présenté ce volume à l’Institut français d’Alexandrie.
Vous avez bien noté que j’utilise consciemment ‘’Révolution arabe’’ et non ‘’Printemps arabe’’.  Tout simplement, c’est a attribuer au recul critique qui caractérise tout chercheur. L’intitulé Printemps arabe fait écho au ‘’Printemps tchèque’’ ou à atténuer l’ampleur de l’événement historique. J’appelle Révolution tunisienne et Révolution égyptienne, comme Révolution française, tout simplement parce que le peuple a appelé ainsi sa révolte dans les rues de Tunisie et dans les rue de l’Egypte. Affirmant cela, je ne fais que reprendre l’affirmation de l’historien Henri Laurens, Professeur au Collège de France, spécialiste  de l’Histoire palestinienne. 
Aussi, je récuse l’appellation ‘’Printemps arabe’’, parce que c’est une reprise inconsciente du titre de l’ouvrage de Benoist-Méchin, intitulé : ‘’Un Printemps Arabe’’, publié chez Albin Michel en 1959. Une plume douteuse qui a fait l’éloge de l’occupation de la France. Un homme infréquentable… je ne dis pas plus.
 
Les manifestations qui marqueront les 30 ans de la revue «Horizons Maghrébins» seront marquées par quels types d’actions culturelles et artistiques ?
 
D’abord marquer  une halte, celle de réfléchir et de penser l’avenir de cette publication. Les 30 ans des publications ont été accompagnés d’activités culturelles et artistiques. Nous sommes devenus une ressource en matière interculturelle. Nous sommes reconnus comme une publication qui a valorisé les métissages, le dialogue interreligieux et de civilisations. Au choc des civilisations, nous développons l’Alliance des civilisations. Nous accompagnons des groupes et des institutions qui ont la volonté de tisser des liens entre les deux rives de la Méditerranée. Nous concevons des projets de développement de proximité, en partenariat avec le Centre méditerranéen d’environnement. Nous avons ouvert un chantier ambitieux, celui de la sauvegarde des mémoires des deux rives.
Pour conclure, j’offre, à titre d’exemple, l’engagement de mon secteur universitaire, dont j’ai la responsabilité de réaliser des travaux universitaires sur des figures maghrébines de la résistance.
2014 sera l’année du lancement du projet. Je commence par donner l’exemple à mes collègues maghrébins en choisissant le résistant marocain Moulay Abdeslam Jebli. Cette personnalité, à dimension marocaine, maghrébine et arabe, a accepté de témoigner pour la revue « Horizons Maghrébins ». Très attaché à son indépendance désintéressée, Moulay Abdeslam Jebli m’a accordé un entretien de 17 heures de tournage, avec l’aide des moyens de mon université.
Je prépare, avec son aide et sa totale complicité un travail de mémoire. Le sien et celui de mon pays, le Maroc et ses liens indissociables à la France, au Maghreb et au monde arabe.
Moulay Abdeslam Jebli, âgé de 84 ans, a gardé toute sa mémoire. A travers son témoignage, il offrira aux historiens de la Résistance marocaine des informations détaillées inédites sur les modalités des opérations menées par les premiers noyaux de la Résistance et le rôle majeur qu’il a occupé lors de ces opérations.
Nous aurons donc l’occasion de montrer au public marocain une série de films-témoignages vivants de Moulay Abdeslam Jebli,  son livre-témoignage, récit vivant d’un résistant et sa traduction en langue française.
Vous l’avez bien compris, les organismes universitaires français ne peuvent prendre en charge financièrement toutes ces réalisations. Je fais confiance aux instances représentatives de mon pays, le Maroc, pour participer à la réalisation de ces projets.
La revue « Horizons Maghrébins » attachée à son indépendance morale et éthique envisage d’ouvrir une large consultation sur les nouveaux objets et les nouvelles problématiques à promouvoir. 
Les publications 2014 seront marquées par des dossiers thématiques à traiter  à l’échelle  maghrébine, dans une perspective de préparer les chantiers d’un Maghreb uni et culturellement pluriel. 
 

Propos recueillis par Youssef Lahlali
Vendredi 17 Janvier 2014

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