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Mohamed Zefzaf Vibrations, écriture et silence




Mohamed Zefzaf Vibrations, écriture et silence
Un banal traumatisme dans la mâchoire, à l’âge de 56 ans, semble avoir mis un terme définitif à l’activité des cordes vocales.
A la clinique Salpêtrière de Paris, les médecins-chirurgiens constatent une atteinte de la mâchoire (tumeur) et décident de pratiquer une intervention chirurgicale. Au réveil, Mohamed Zefzaf  manifeste une gêne pour la parole (perte de la voix / aphonie). Mais il conservait pourtant une mémoire formidable et une qualité d’exécution du jeu d’écriture. Parmi les rumeurs qui ont circulé dans le milieu des médecins, celle indiquant que Zefzaf souffrait d’une ancienne tumeur dentaire.

Eléments
bibliographiques

En 1945, Mehdya qui se trouve à quelques kilomètres de Rabat, voit naître Mohamed Zefzaf dans une famille très modeste. C’est autour du petit port qu’a pris naissance l’idée de l’un des plus célèbres romans de l’écrivain : « Koubour Fi Almaâ ».
18 ans plus tard, Zefzaf part à Rabat pour poursuivre ses études de philosophie à la Faculté des lettres et des sciences humaines. Dans cette même ville, le futur écrivain fait la connaissance du milieu universitaire et des gens d’opinion politique et culturelle à orientation philosophique, littéraire et critiques différentes. En passant des heures entières à lire des journaux et revues, il s’inspire des idées d’avant-garde et prend des positions politiques.
Après avoir quitté ses études dont il garde de mauvais souvenirs, il doit se résoudre à quitter Rabat pour exercer la fonction d’enseignant d’arabe à Casablanca; d’abord au collège Moulay  Driss, ensuite à Ibn Habous (Maârif),  enfin à Najd (Derb Ghallef). S’engageant dans cette voie, Zefzaf était un intellectuel de gauche réellement élitiste de l’option révolutionnaire de Mehdi Ben Barka et d’Omar Benjelloun. C’est un homme d’une intelligence vive et lucide et d’un esprit perméable d’une grande ouverture parfaitement en règle avec la doctrine socialiste.

Le bilan d’une douleur
Au bilan de 56 ans d’engagement figure l’expression d’une douleur que l’écrivain Mohamed Zefzaf nous restitue dans ses textes très courts et profonds écrits dans l’espace restreint de sa chambre obscure où les questions de portée philosophique, les conversations, le mouvement du corps (la main) s’associent pour devenir un autre versant du langage : la trace. L’auteur Zefzaf, sur son lit de mort, a pu mettre au point un système d’échange (une ardoise et un stylo feutre) pour entrer en contact avec ses proches et ses compagnons de tous horizons. Cela fera probablement des textes-mémoires dans lesquels nous y trouverons, peut-être, le sens des rôles, c’est-à dire ce qui se passe derrière «les vibrations». Au bilan de 56 ans figure une présence : La passion d’aimer, de sentir et de vivre. Mais aussi de voir et de vivre dans ce style de dénonciation de tout ce qui porte atteinte aux libertés et à la justice. D’une résistance authentique et d’une abnégation exemplaire, Mohamed Zefzaf, sans ressources, ni moyens financiers propres reste fidèle à ses racines populaires. Une vie toute entière en rupture avec les préoccupations matérielles et l’opportunisme dans lesquels plusieurs hommes de lettres se sont engouffrés. Rien n’a de sens pour lui, ni la richesse, ni le succès. L’essentiel pour lui réside dans cet acte crédible de la conciliation entre l’écriture et l’engagement politique.
Conscient de la nécessaire leçon d’humilité et de lucidité, Zefzaf est convaincu que la hantise est de prendre des distances à l’égard des couches populaires surtout dans les épreuves décisives du combat pour la libération et les libertés. Cette passion pour l’ascension à cette montagne difficile qu’on appelle «révolution» démocratique constitue pour l’auteur une fascination de premier ordre. Comme il le dit lui-même dans son texte «La vipère et la mer» (Al Afaâ Wa Al Bahr) : « Je désire vivre ensemble dans un petit village solitaire, sur une montagne… ».

Ce qu’il a dit
«Vous auriez peut-être mieux fait pour venir me voir», dit-il à ses amis. «Ma plaie est rebelle,  ça me fait trop souffrir…». «56 ans, c’est beaucoup». «Ce fut trop pour moi…». C’est ainsi que l’écrivain Mohamed Zefzaf interpelle les siens. En fait, les amis, les visiteurs, les camarades qui sont venus nombreux à la clinique La Source de Casablanca retendre la main à leur camarade croyaient bien comprendre ce qu’il ait voulu dire par là. Ils savent qu’il ne s’agit pas à leurs yeux d’une simple version alternative de l’angoisse, mais d’une métaphore du passage à la métaphysique. Il faut, devant l’homme au visage serein marqué par la longue souffrance, découvrir l’image d’un discours tenu hors institution, destiné à nous situer dans la problématique de la rupture avec le quotidien pesant». Cette vie artificielle qui vaut la peine d’être vécue … je suis extrêmement fier de votre présence». « Je n’ai pas pu supporter l’ampleur de mes douleurs». Tant d’incertitudes pourraient suffire à expliquer la morosité inquiétante qui s’est emparée de Zefzaf. Mais la plus grande souffrance reste la perte de sa voix (aphonie). D’apparence, il semble que rien n’ait changé. Ce qui a vraiment changé, c’est le fait que l’on pourrait agir sur le monde vécu/vu par le corps voire par l’intelligence de l’instrument main/écriture.
Sur son lit (à Salpêtrière et à La Source), Mohamed  Zefzaf était toujours présent et entouré d’amis de tout bord (militants, syndicalistes, intellectuels, hommes de lettres, artistes…), peut-être des officiels venaient le voir et s’assurer de sa santé. Aucune question ne lui échappe. Nous le voyons écrire avec une énergie formidable. A sa manière d’écrivain très attentif aux questions qu’on lui pose, il écrivait blanc sur noir (sur une ardoise) beaucoup de choses de la vie qui paraissaient souvent touchantes/déconcertantes. «J’ai envie de vous parler de Paris, de mes impressions et de mes écrits sur l’histoire de la poésie chinoise, hélas la voix me manque». Ne crains rien, bientôt, ta voix sera rétablie», lance un ancien camarade. Sans vouloir nier la réalité du malaise, Zefzaf était explicite : «Je m’exprimerai à l’aide des vibrations».
Siham, fille du défunt, s’assied alors au chevet de son père pour tenter de le soulager:«Reposez-vous mon père». Il lui répond en écrivant sur son ardoise que la seule manière d’échapper à sa douleur rebelle et à cette expérience pénible, est le repos dans une tombe. Cette réponse présente un certain changement chez l’écrivain, exprimant une idée bouleversante et profonde. «Nous venons de la terre et nous y retournerons». Dans un contexte littéraire, l’énoncé se traduit par l’idée suivante : Tout écrivain, de temps en temps, doit se rappeler que l’aventure de l’écriture est une expérience limitée.

 Ce qu’on dit de lui
Mohamed Zefzaf avait l’âme d’un sage. Il y a une part de philosophie  et de poésie dans son action subversive. Les critiques qui l’ont côtoyé affirment qu’il y avait en lui une extraordinaire présence de chaleur humaine.
Ils sont unanimes à remarquer que l’action créative de l’écrivain est révélatrice d’un état d’esprit anticonformiste surtout politique lorsqu’il utilise dans la façon la plus minutieuse les faits socio-économiques et moraux et les contradictions internes du pouvoir. Comme il a essayé toujours de porter la polémique sur le plan idéologique en poursuivant son engagement dans ce sens, il fait preuve d’une grande souplesse politique pour rassembler le plus grand nombre d’intellectuels militants, d’hommes du peuple autour du projet de changement. Il existe ici des nuances qui vont d’un idéalisme révolutionnaire authentique (prolétarisation des masses) à l’explosion des vérités des faits. Sur les questions importantes de la crise qui frappe notre société (bureaucratie, métamorphose du vécu urbain, injustice sociale, aliénation…), il fallait pour Zefzaf se battre sur deux fronts : contre la fausse bourgeoisie et la mauvaise conscience des dirigeants.
Zefzaf voit en l’idéologie du pouvoir une sorte de machine de perversion des individus. L’écrivain aurait suivi ce processus depuis les années 60 où le peuple, réveillé de son sommeil léthargique, descend dans les rues de Casablanca. Alors que la société glisse progressivement dans l’immoralisme, les projets d’écriture de l’auteur font surgir des questions concrètes d’intérêt politique au point qu’il est légitime de se demander si cette tentative est une occasion de faire passer l’écriture (des faits bruits) à la politique, et par voie de conséquence, déranger l’ordre établi. Le jeu des situations politiques des années 70 et 80 était différent de ce qu’il est aujourd’hui. La conception, la démagogie, l’escroquerie et l’opportunisme constituent le malaise dans lequel Zefzaf intervient et s’engage.

Discours réaliste
et subversion drôle

Les œuvres qui constituent un apport important à l’éclairage des vraies couleurs des années passées et qui disent beaucoup de choses et avec une extrême précision sur l’univers politique, social et idéologique, se nourrissent toujours du vécu et des mœurs de la petite bourgeoisie suivant le courant de réalisme et de dénonciation sociale : Il faut mentionner, au premier plan, «La femme et la rose», «La vipère et la mer», «Maisons basses», tombeaux dans l’océan», «L’œuf du coq», etc.
L’ensemble de ces ouvrages/écrits dont chacun a sa logique propre (Pôle féminin, Pôle immoralisme, Pôle conditions sociales/politiques…) laissent entrevoir à travers la vision horizontale de l’écrivain une stratégie d’écriture (réalisme critique) et une philosophie (idéalisme révolutionnaire). Cette vision comporte également le signe d’une action de subversion face à un monde dénué de valeurs humaines et de sens.
«La vipère et la mer»,
un message réaliste
de dénonciation
des perversions

Les critiques littéraires, depuis 1970, se sont penchés sur des questions spécifiques du contenu idéologique des textes de l’écrivain Mohamed Zefzaf. Nous pensons plus particulièrement à «Trottoirs et murailles» (Arsifa wa joudrane), «La vipère et la mer» (Al Afaâ Wa Al Bahr), «Maisons basses» (Boyout Watiâ), «Tombeaux dans l’océan» (Koubour Fi Almaâ) entre autres…
L’ensemble des commentaires laissent entrevoir chez l’auteur une vision idéaliste. L’hypothèse que nous avons introduite dans l’étude des textes «Koubour Fi Almaâ» et            « Al Afaâ Wa Al Bahr» présuppose une écriture substantielle comportant une technique de dénonciation des pratiques bestiales où le vécu prédomine sur le rêve. Cet acte de subversion emprunté tantôt au langage de la classe populaire, tantôt au parler bourgeois, et bien souvent aussi à la création personnelle (le rire provoqué, l’ironie) constitue une forme intelligente d’élaboration du sens. L’auteur Mohamed Zefzaf met en scène le drame du petit bourgeois, personnage problématique appartenant à l’histoire et aux faits bruts du vécu. Et dont la fonction consiste à transpercer le sens, c’est-à-dire ce que fait la politique des gens en temps de crise politique. Tout le drame de Shima dans «  Al Afaâ Wa Al Bahr » se tient à ce qu’il ne peut, ne veut se libérer de son son aliénation.
Après avoir narré le drame de la petite bourgeoise qu’il situe entre le rêve (illusion, mythe) et la réalité (vice, débauche, dépravation), Mohamed Zefzaf s’est préoccupé davantage de ce qui est caché dans le social. Il semble que l’auteur cherche avec soin à exprimer une vérité plus accessible dans le vécu quotidien à travers lequel émerge un excès de visibilité des tabous et des fausses croyances. Les figures de l’érotico-sexuel (sexe, fesses, viol, brutalité…), de l’idéologique (chien, Moshé, Ben …) et du culturel (contact avec les Européennes) sont des discours à facture critique et analytique d’une société perverse réglée par un système politique et économique cynique.

Mohamed Zefzaf Vibrations, écriture et silence

Par El Miloudi Belhaddioui
Mardi 9 Juillet 2013

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