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Mohamed Talbi, directeur général de l'Entraide nationale : “Les établissements de protection sociale méritent un soutien plus important de l'Etat”




L'Entraide nationale
déploie d'importants efforts dans le domaine social. Libé a voulu en savoir plus et faire découvrir à ses
lecteurs une autre facette de cette institution. Pour ce faire, nous avons pris attache avec Mohamed Talbi, directeur général
de l'Entraide nationale. Entretien.


Libé: L'Entraide nationale (E.N.) est un établissement public œuvrant dans le domaine de l'action sociale. Quels sont ses différents domaines d'intervention pour lutter contre la pauvreté et la précarité ?

Mohamed Talbi: Avant de  répondre à votre question, il y a lieu de préciser que la pauvreté et la précarité sont intimement liées. La lutte contre la pauvreté passe donc obligatoirement par la mise en place d'un système qui permet d'apporter à la fois des réponses pratiques pour accompagner les populations dans le besoin et des réponses stratégiques qui permettent de planifier l'avenir de manière à éradiquer les sources du mal.
C'est de cet angle de vue que l'Entraide nationale aborde les questions de lutte contre la précarité et la pauvreté. Pour ce faire, en tenant compte des orientations du conseil d'administration et en coordination avec le ministère du Développement social, de la Famille et de la Solidarité, l'E.N. a mis en place une stratégie basée sur cinq types de programmes. Le premier concerne l'appui à l'éducation et à la scolarisation, le second la formation-insertion des déscolarisés, le troisième l'animation et l'accompagnement, le quatrième les secours et l'assistance et le cinquième l'ingénierie sociale.
Il s'agit bien donc, d'un portefeuille de services et de prestations mis à la disposition des familles et des personnes en situations difficiles ou sans ressources en vue d'alléger leurs charges et d'augmenter les chances d'insertion de leurs enfants. Il importe de signaler que l'ensemble de ces prestations peut être perçu comme étant un transfert monétaire conditionné sous forme de services sociaux, ce qui peut être interprété comme un complément aux revenus des familles pauvres.
Enfin, il est utile de signaler que le nombre d'institutions supervisées, en 2008, par l'Entraide nationale dépasse 2400 unités y compris les établissements de protection sociale; elles accueillent 247.332 bénéficiaires dont 70% de femmes.

Dans le cadre de la politique sociale du gouvernement, quel est le rôle de votre établissement pour la mise en œuvre de cette politique ?

Le rôle de l'Entraide nationale est de concrétiser la politique gouvernementale conformément à ses attributions qui consistent à «dispenser toute forme d'aide et d'assistance et concourir à la promotion familiale et sociale».
Et pour expliquer la relation avec les orientations stratégiques du MDSFS, et à titre d'exemple « la Consolidation de la cohésion sociale, de la solidarité et de l'inclusion » qui est un des programmes du premier axe stratégique du MDSFS. L'Entraide nationale y participe à travers un ensemble d'actions, à savoir la consolidation et l’extension du réseau des centres sociaux de proximité ; le programme d'animation et d'accompagnement, la participation aux campagnes de solidarité (Opérations Ramadan, caravanes médicales,  opérations rentrée scolaire,…) et le programme d'aide et d'assistance.
Il en est de même pour les autres axes stratégiques qui sont nombreux et couvrent un champ très large.

Quels sont les grands changements connus par l'Entraide nationale dans ses orientations et son organisation, notamment depuis son accession à la situation d'établissement public ayant la personnalité morale  et disposant d'une autonomie financière ?

L'Entraide nationale a été érigée en établissement public depuis 1972 pour pérenniser son action et l'intégrer à la stratégie gouvernementale. Ce qui lui a permis de revoir ses procédures et les adapter aux textes réglementaires régissant les établissements publics.
L'E.N. a donc mis en place une nouvelle organisation qui correspond au découpage administratif du Royaume; elle est aujourd'hui présente dans toutes les provinces. Cette nouvelle organisation est au service des orientations du gouvernement adoptées par le Conseil d'administration. Ces orientations ont permis, justement, de généraliser progressivement les services sociaux, notamment dans le milieu rural et d'adapter ces services aux besoins des populations cibles.
Au niveau opérationnel, et à titre d'exemple, le nombre d'institutions sociales supervisées par l'E.N. est passée de  1.277   en 2002 à  2.406  en 2008, avec un nombre de bénéficiaires qui a évolué de 119.585 en 2002 à 247.332 en 2008. Tout cela a été réalisé en partenariat avec l'INDH, la société civile, les élus, les autorités locales et le secteur privé.
Au niveau managérial, de nouvelles méthodes de gestion ont été mises en place, avec un nouveau système comptable et financier qui va permettre, à terme, de mettre en place une comptabilité analytique automatisée.
Au niveau des ressources humaines, les recrutements se font exclusivement dans le milieu universitaire pour permettre de relever le niveau d'encadrement de l'établissement.

Dans son dernier discours, Sa Majesté le Roi a parlé de la régionalisation élargie et de la décentralisation qui sera appliquée dans les provinces sahariennes, en premier lieu. Quels sont les moyens et dispositions que votre établissement compte mettre en œuvre  et de quel pouvoir de décision comptez-vous doter vos délégués régionaux?

Comme je l'ai dit auparavant, l'Entraide nationale s'est installée dans les provinces sahariennes quelques semaines après leur intégration à la mère patrie. Cela veut dire que l'établissement s'est impliqué depuis le début dans ces provinces, et depuis, des centaines d'institutions ont été créées en faveur des populations cibles. Nos services et délégations provinciales sont structurés autour de la coordination régionale sise à Laâyoune. Dans le cadre de cette organisation, nos représentants ont reçu la délégation de l'administration centrale d’un ensemble d'actes relevant de notre mission dont notamment la collecte des besoins et la définition des plans d'action locaux, la convergence des projets au niveau local, la mobilisation de la société civile à travers des conventions de partenariat, la participation aux organes locaux, provinciaux et régionaux de l'INDH, l'élaboration et la réalisation des programmes de formation des ressources humaines internes et partenaires, l'encadrement des établissements de protection sociale, …etc.
Et pour réaliser leurs plans, et sous la responsabilité du coordinateur régional, les délégués disposent d'une régie de dépense et recevront délégation de crédits en fonction des possibilités du budget de l'établissement.
A terme, il faut que toutes les décisions opérationnelles et relatives au plan d'action régional soient prises par le responsable régional.

L'INDH entre dans sa deuxième phase. Quel sera le degré d'implication de votre établissement pour garantir un meilleur rendement de celle-ci, particulièrement dans les provinces du Sud ?

La deuxième phase de l'INDH est en cours de préparation conformément au discours du Trône de 2009. L'E.N. est totalement impliquée dans l'INDH depuis son lancement en 2005. Une convention de partenariat relative au programme de lutte contre la précarité a été signée avec le comité de pilotage de l'INDH, nous avons enregistré un bilan satisfaisant qu'il y a lieu d'améliorer dans la deuxième phase pour tenir compte de l'évolution de la société marocaine.

Quels sont, alors, les moyens et procédures adoptés au niveau des délégations de l'Entraide nationale pour l'application de la convention de partenariat avec l'INDH relative à la lutte contre la précarité ?

C'est au niveau des délégations que la convention s’est concrétisée, et en plus, nos délégués et cadres ont reçu des formations organisées par l'E.N. et l'INDH, notamment sur les manuels de procédures de l'INDH. C'est ainsi qu'aujourd'hui, nos équipes locales ont pu soumettre au financement de l'INDH un nombre important de projets de création ou de mise à niveau d'établissements de protection sociale et de Centres de qualification sociale  

Quelles sont les ressources financières dont dispose votre établissement pour l'application de ses programmes sociaux et quelle est la politique envisagée pour  garantir la réussite de ces programmes ?

L'E.N. dispose d'un budget annuel dont les ressources proviennent à 78 % du budget de l'Etat  à travers deux rubriques (investissement et fonctionnement), les 22% autres proviennent des recettes propres (surtaxes sur les jeux de hasard, le pari mutuel …etc.).Globalement cela fait 380 millions de dirhams.
A partir de ces chiffres, on peut dire que l'E.N. participe à hauteur de 1.538 DH par an et par bénéficiaire.
Sur le plan financier, nous avons beaucoup d'efforts à entreprendre pour mobiliser plus de ressources; nous comptons y arriver à travers un contrat-programme avec l'Etat qui définit les objectifs, les délais et les ressources à mettre en œuvre.

Dans le discours Royal de la Marche Verte,  il était question de la restructuration de l'Agence du Sud. Quel rôle pourra jouer votre établissement dans le cadre de cette restructuration ?

L'Agence de développement des provinces du Sud a un rôle important et stratégique à jouer, aux niveaux aussi bien économique et social que culturel et environnemental. L'E.N. restera, dans le domaine de l'action sociale de proximité, un partenaire auquel l'Agence peut faire appel, ce qui est déjà le cas dans quelques projets. 
 
L'Entraide nationale a entrepris des efforts de grande envergure pour la mise en œuvre de la loi 1405 relative à l'ouverture et à la gestion des établissements de protection sociale (EPS). Qu'en est-il des moyens humains qualifiés? Et qu'est-ce qui sera entrepris pour l'amélioration des moyens financiers des associations œuvrant dans la protection sociale ?

En effet, l'E.N. a mobilisé ses équipes pour mettre en œuvre la loi 14-05. Ces équipes ont accompagné les EPS, soit par la communication sur le contenu de la loi, soit pour son application. Pour chaque établissement, il faut un diagnostic pour savoir à quel degré il respecte les stipulations de la loi. A partir des diagnostics, nous avons défini les déficits à combler et chaque établissement a constitué un dossier de mise à niveau spécifique. Parmi les mises à niveau, il y a évidemment celle relative aux ressources humaines qualifiées et spécialisées. Un programme de formation adapté à chaque fonction a été élaboré et appliqué pour respecter la loi. Mais au sujet des ressources humaines, il y a lieu de signaler que seule l'INAS de Tanger formait des travailleurs sociaux, alors que les besoins sont très importants, et à partir de 2006 le gouvernement a décidé de former 10.000 travailleurs sociaux à travers une convention de partenariat avec les universités.
Au niveau des moyens financiers des associations, il y a lieu de noter qu'ils sont très loin de satisfaire les besoins des bénéficiaires; des efforts ont été fait au niveau des constructions et des bâtiments, mais le plus gros des efforts doit être fait pour la pérennité de l'action de ces associations.
A titre d'exemple, en période d'estivage, un enfant coûte au moins 20 DH par jour, et au niveau des internats de l'éducation nationale, la bourse complète par interne est de 420 DH par mois, non compris les salaires du personnel de l'internat.
Au-delà de ces chiffres, les enfants pris en charge dans les EPS méritent un soutien plus important de l'Etat, car pour recruter les profils adéquats, les associations ont besoin de verser des salaires corrects à ces profils, ce qui n'est pas possible aujourd'hui vu la situation financière de ces associations. L'E.N. leur accorde annuellement des subventions qui ne peuvent pas couvrir la totalité des besoins de fonctionnement, car son budget est limité et le nombre d'associations et d'EPS augmente annuellement avec une moyenne de 250 unités. 

Une stratégie déclinée en cinq programmes

L'Entraide nationale a mis en place une stratégie basée sur cinq types de programmes.
Le premier concerne l'appui à l'éducation et à la scolarisation et s'inscrit dans une vision de réduction de la fracture en matière de préscolaire et de scolarisation particulièrement dans les milieux défavorisés. A travers ce programme, l'Entraide nationale contribue à l'élargissement des chances et des conditions favorables pour qu'un citoyen démuni puisse bénéficier et intégrer les programmes publics d'éducation. L'appui à l'éducation et à la scolarisation concerne aussi un ensemble d'établissements de protection sociale : Maison d'enfants, Dar Taliba, Dar Talib et Centres de mineurs en difficultés. Il s'agit d'une action réalisée en partenariat avec la société civile, pour la prise en charge totale des enfants pendant leur scolarisation  et leur offrir toute la logistique d'hébergement, de nourriture, d'encadrement psychosocial et de soutien scolaire. Ces actions sont destinées aux enfants orphelins ou abandonnés et aux familles à faible revenu particulièrement celles du monde rural.
Le second programme est relatif à la formation-insertion des déscolarisés. Telle qu'elle est exercée par  l'Entraide nationale, cette formation-insertion s'inscrit dans une vision d'habilitation et d'amélioration de l'employabilité des jeunes (filles et garçons) se trouvant dans une situation de grande difficulté. Cette intervention permet à ces jeunes d'accéder à d'autres alternatives et horizons favorisant l'intégration dans le monde de l'emploi. Ce programme est réalisé, notamment, grâce à une convention de partenariat avec le Département de la Formation professionnelle relative à la formation par apprentissage qui arrive à un taux d'insertion avoisinant 70%. Cette insertion privilégie aussi les approches de l'économie sociale et solidaire à travers les coopératives, la micro-finance, les groupements d'intérêt économique, le commerce solidaire…etc. Dans le souci d'assurer une proximité à l'action de formation et d'insertion, l'Entraide nationale agit, d'abord, directement à travers ses propres Centres, mais également par l'intermédiaire des associations partenaires spécialisées dans ce domaine.
Le troisième programme concerne l'animation et l'accompagnement. Dans le souci de répondre à une demande de proximité exprimée souvent par les associations locales qui agissent dans le domaine social, l'Entraide nationale a retenu depuis 2005 parmi ses programmes, celui de l'animation sociale dans certains quartiers marginalisés. Cette animation se fait aussi bien dans les structures de l'Entraide nationale que dans celles des ONG partenaires. L'établissement a donc mis en place un certain nombre d'actions qui se développent autour des axes suivants : colonies de vacances et activités éducatives, sportives et de loisirs pour les enfants démunis des établissements de protection sociale (EPS) ; vulgarisation et sensibilisation sur les thématiques de la citoyenneté, l'hygiène, droits de l'Homme, genre et égalité des chances, environnement,…etc.
Cette animation est soutenue par des projets de partenariat dont notamment le projet de  lutte et de prévention des IST/SIDA. Les structures de proximité permettent également de dispenser des cours d'alphabétisation en faveur des personnes jeunes et adultes.
Les secours et l'assistance qui constituent le quatrième programme visent à offrir des services d'assistance et de secours pour venir en aide aux populations en extrême précarité ou carrément dans l'abandon total, dont notamment les personnes âgées,  abandonnées sans ressources ; les personnes en détresse qui demandent un secours ponctuel ; les personnes handicapées (paralysées ou malvoyantes) et les personnes ou familles pauvres sinistrées lors des catastrophes naturelles.
Ce programme se développe, dans la majorité des cas, à travers les associations locales partenaires de l'Entraide nationale. Il est appelé à évoluer dans le sens d'intégrer l'organisation du volontariat et du bénévolat et aussi dans le sens de mieux gérer les initiatives de mobilisation du mécénat de proximité.
Le cinquième programme a trait à l'ingénierie sociale. L'Entraide nationale a engagé depuis un certain nombre d'années tout un processus pour revisiter les prestations et les services dispensés à travers les nombreux guichets de son action sociale. La réponse recherchée est de consolider les expériences réussies et d'améliorer la qualité des prestations fournies. Ce chantier  s'inscrit dans une dynamique nationale marquée par l'avènement de l'INDH qui vient réconforter le travail social de l'Entraide nationale avec une nouvelle philosophie et des approches respectant les bonnes pratiques d'implication territoriale et renforçant la convergence des acteurs. Il prend en considération la mutation continue des phénomènes sociaux qui commencent à se développer selon de nouvelles configurations devant lesquelles un nouvel effort doit être fait. C'est justement pour cela, et pour lutter contre la précarité, qu'une convention de partenariat a été signée entre le comité de pilotage de l'INDH et l'Entraide Nationale le 22 septembre 2006. L'ingénierie sociale est un axe de développement stratégique mené conjointement avec des écoles spécialisées, des universités et des experts nationaux et internationaux.


Propos recueillis par Ahmadou El-Katab
Mardi 8 Décembre 2009

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