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Mohamed Sousdi le bien-aimé




Il a grandi dans un climat imprégné de riches coutumes populaires. La vie du peuple, ses fêtes, ses images ; ses chagrins et ses joies, la sonorité expressive des mélodies marocaines, des musiciens populaires. Toutes ces impressions de sa prime jeunesse ont profondément marqué sa conscience et ses goûts.
L’enfance et l’adolescence de Mohamed Sousdi coïncidèrent avec des événements d’une immense portée historique : c’étaient le soulèvement des étudiants contre la réforme de l’enseignement, la répression des intellectuels suspectés d’être des opposants de gauche, l’apologie idéologique de la jeunesse et la démarcation du socialisme.
Très jeune encore à l’époque, Sousdi ne comprenait sans doute pas toute la portée historique de ce qui se déroulait sous ses yeux, mais ressentait par toutes les fibres de son être la naissance d’un Maroc nouveau. En ces années, ces changements décisifs ont marqué sa destinée. Dans les conditions de l’époque, le chemin étaient long et difficile, il dura des années.
A l’époque, le vieux Hay Mohammadi était un quartier musical. Rempli d’ambiance. Il suffisait de s’aventurer dans les rues et les ruelles, s’éloigner du centre pour être plongé dans une atmosphère musicale faite de sons les plus divers : d’une fenêtre ouverte s’échappe la mélodie d’une chanson marocaine. On rencontrait souvent aussi des chanteurs, gardiens de l’antique culture populaire, qui s’accompagnaient d’instruments typiques comme le hajhouj, le guembri, le cintra, la darbouka. Tout cela a formé le canevas des premières impressions musicales de Mohamed Sousdi.
Enfin, à Casablanca, le jeune Sousdi était frappé par l’aspect grandiose de la capitale économique et artistique, par l’originalité imposante de l’architecture coloniale et par le rythme intense de la vie. Sur les conseils de ses amis, il s’inscrivit  à une maison des jeunes Hay Mohammadi. Le progrès artistique de Sousdi était extrêmement rapide ; il réussit à combler ses lacunes en un délai très court et même à se classer parmi les meilleurs élèves.
Sousdi avait gardé la profonde gratitude pour ceux qui l’ont formé, auprès desquels il apprit beaucoup de choses : «Dès mes débuts, je me suis trouvé dans une ambiance toute nouvelle, inaccoutumée pour moi. Nos grands artistes, nous enseignaient la musique, le théâtre, nous inculquaient la culture de l’art et la foi en l’avenir», dit Sousdi évoquant cette période.
On était à la période des bouleversements, d’un élan révolutionnaire empreint de romantisme. Une société nouvelle naissait sur les décombres du vieux monde. Une culture humaine se constituait sur la base des droits de l’Homme. Les arts pouvaient dorénavant s’épanouir sur une base réellement démocratique. Cette genèse  de la culture d’avant-garde ne se faisait pas sans difficulté, des tendances s’affrontaient et le combat était particulièrement rude entre la musique traditionnelle et la musique engagée. Pour Sousdi, cette musique était une évolution authentiquement nouvelle, inspirée par de nobles idéaux et des sentiments profonds.
Tout cela incitait le jeune Sousdi à réfléchir, à se faire une opinion personnelle, à en prendre conscience, à bien faire la distinction entre ce qui était progressiste, nécessaire, authentique ou fortuit et provisoire. C’est dans ce contexte aussi complexe sous l’influence d’impressions de toutes sortes que se cristallisait sa vision du monde. Il suivit sa propre voie pour accoster de nouveaux rivages.
Au début, Sousdi s’initia aux œuvres de Nass El Ghiwane, se familiarisa avec les musiciens populaires et, plus particulièrement avec Boujmia, Batma, Paco, auxquels il accordait la préférence. Il découvrit tout un monde nouveau à travers ces artistes. Il a évoqué par la suite à plusieurs reprises le rôle que jouèrent pour lui ces vétérans de la chanson populaire.
Se souvenant de ce qui l’a le plus profondément frappé en ces années, Sousdi a mentionné un concert donné par le groupe Nass El Ghiouane à la grande salle du Théâtre municipal de Casablanca avec le concours  du grand maître Boujmià. On le voyait souvent dans la sphère de ce groupe où il avait l’occasion d’écouter leur musique et de faire connaissance avec leurs œuvres.
Durant ces années où il se consacrait à ses vocations musicales, le remarquable parolier et compositeur participait à la création du fameux groupe Lamchaheb qui retint aussitôt l’attention du public par son originalité, son brio, le coloris populaire et le tempérament qu’il révèle. De toute évidence, une nouvelle étoile apparut à l’horizon de la musique marocaine.
Etant en contact avec le folklore, Sousdi a profondément exploré et compris l’esprit et le caractère de l’intonation folklorique, ce qui lui a permis d’élaborer un style musical très spécifique. Les chansons qu’il avait écrites et composées à cette époque exprimaient avec vigueur et talent les divers aspects de la réalité, l’esprit, la rénovation et le rythme du temps.
Une nouvelle période s’ouvrit dans la vie de Sousdi, celle de la maturité de son génie et d’une activité intense dans le domaine artistique. Cette période coïncida avec la moitié des années quatre-vingts où la vie artistique connût un épanouissement marqué. Seul un très grand artiste ayant une vision des choses très large était en mesure à cette époque d’imposer ses idées, ses thèmes, ses problèmes de création. A cette époque, Sousdi s’est avéré si conscient, si visionnaire qu’il avait permis à son groupe d’exprimer très largement le monde émotionnel du Marocain et d’incarner en musique de grands sujets politiques et sociaux.
Se trouvant au cœur des activités artistiques de la ville de Casablanca, Sousdi ressentait, bien entendu, l’impact du milieu artistique qui l’entourait, prêtait l’oreille aux discussions et y participait quelquefois. Les années se succédèrent et dans son œuvre artistique s’était accumulée une quantité respectable de chansons de genre divers et d’envergure variée. A l’époque, s’engager dans l’activité, s’intégrer dans la vie artistique, ne fut donné à Sousdi que bien des années plus tard. Mais les germes de  la musique étaient apparus, avaient mûri, en ces années, où le  jeune artiste au brillant avenir menait une vie active, des plus propices au travail.  
Si l’on retourne au passé glorieux de la musique marocaine, il n’est certainement pas difficile de constater que tous les grands génies de cette musique ont composé sur les Marocains et pour les Marocains. Hocine Slaoui, Boujmia H’jour, Laarbi Batma, Abderrahmane Paco ont traduit dans leurs œuvres les sentiments, les pensées et les espérances de ce peuple. Sousdi, un de ces génies, a évoqué lui aussi ce problème de la vérité et de la sincérité. Il était le porte-parole de son peuple et exprimait ses sentiments et ses pensées.
Ayant atteint le sommet et conquit la célébrité en tant que figure de la chanson populaire, qui est une culture marocaine, Sousdi était néanmoins le fils de son quartier Hay Mohammadi, gardant des attaches profondes avec ce quartier et de sa ville natale. Cette ville aux sites magnifiques tant glorifiés par les poètes, les écrivains et les peintres. Ville aux majestueux paysages, aux grands espaces et avenues fleuries, d’un ciel radieux et d’un soleil éclatant. Où encore peut-on trouvé une telle gamme de couleurs?
L’histoire séculaire de Casablanca a été témoin des luttes et des souffrances. De tout temps soufflèrent  sur cette ville les vents de l’histoire, s’amoncelèrent les nuées menaçantes des invasions, brillèrent les éclats de l’héroïsme. Des envahisseurs ont à tour ravagé cette ville, opprimant sa population. Faisant preuve d’un courage, d’une résistance et d’une fermeté exceptionnelle. Les Casablancais ont lutté des décennies durant pour préserver leur dignité nationale et leur liberté.
C’est dans cette ville résistante que le talent de Sousdi se manifestait avec le plus d’éclat. Ainsi, les chansons Ya Chraa;  YA Latif; Youmek jak; Daouini; Khayi; Ya Ajaba;  Ettaleb, etc. remportèrent un vif succès en première audition et obtinrent aussitôt l’adhésion du public. Ces œuvres avaient séduit le public par leur côté  émotionnel, leur caractère politique. Sousdi s’était inspiré des réalités du peuple marocain.
Bien des choses le ravissaient à Casablanca, les salles de spectacle, les théâtres, les cafés, les troquets. Mais l’essentiel, c’étaient les gens de toutes catégories : étudiants, intellectuels, artistes, ouvriers... Il était convaincu, et il l’a évoqué, plus d’une fois que le véritable artiste ne peut être coupé du reste du monde. Sousdi concevait Casablanca non pas tant dans l’auréole de son passé glorieux, que comme un coin de terre qui lui était infiniment cher et dont l’histoire n’était que combat, souffrance et édification. Il s’intéressait vivement à la ville au visage de ses artistes où la vie artistique paraissait bonne et ses conditions  améliorées.
D’où vient la popularité de ses compositions musicales ? Comment expliquer qu’elles soient accessibles au grand public ? Par la vigueur de son talent, la brillante maîtrise de la créativité féconde, le caractère populaire et réaliste de son œuvre. Sousdi possédait le don précieux de sentir profondément le rythme de son époque et il savait traduire par sa musique, les multiples  phénomènes de la vie, les grands problèmes sociaux et politiques de son temps, et les pensées et les sentiments de ses compatriotes, sous une forme expressive et franche. La franchise était pour lui une qualité, une valeur de l’art. A son idée, la musique ne peut être qu’un message chargé d’émotion et empreint de sincérité qu’il adressait au public.
L’idée d’engagement s’est élaborée pendant les années tragiques où les principes d’engagement se manifestaient dans les œuvres de Sousdi, où la haine contre les despotes et l’appel à la liberté retentissaient passionnément. Il savait que jusqu’à son dernier souffle, il allait vivre et mourir debout. Cet état moral très différent de Sousdi reflétait une manière distincte d’envisager la vie. Il était au-dessus des clans politiques : son devoir en tant qu’artiste engagé était de se prononcer contre l’injustice, jusqu’à son dernier souffle. C’est précisément en ce sens qu’il affirmait «Je vivrai et mourrai debout».
Sousdi a été instruit par l’expérience de la vie et en particulier par la cruauté des hommes, dont il a été nourri, dès son enfance. Il était témoin attentif et passionné des événements politiques et  sociaux. Sa vie n’a jamais manqué de peine et de combat. C’était dans cette perspective de combats que Sousdi appréciait les défis. L’indépendance, l’intégrité, l’abnégation étaient ses qualités. Il se souvenait parfois avec une ironie amère de ses déboires d’artiste. A la fin de sa vie, il avait cessé de croire de par fierté, qu’il n’arriverait à rien avec la musique.
Sousdi a traversé bien des moments difficiles et exaltants. Il avait bataillé ainsi sa vie durant, tout en sachant qu’il n’y a pas grand-chose à faire, sauf ne pas se soumettre et relever constamment le défi. Cet artiste engagé n’a jamais trahi. Ni hypocrisie, ni déloyauté, encore moins de viles ambitions. Il est sorti indemne d’une époque marquée par la peur. Pour concilier son attachement à son pays, il ne pouvait suivre une voie facile, mais un sentier semé d’embûches. Il voulait réaliser de grandes choses et, malgré l’époque, malgré ses souffrances et ses blessures, il y était souvent parvenu.
Avant sa mort, il se sentait abandonné, mais continuait à sillonner son univers professionnel et intime, souriant comme un enfant heureux. Aux yeux de ses amis, Sousdi voulait rester l’artiste le bien-aimé. Aujourd’hui, il repose en paix, sombrant dans l’oubli, aucun critique ne parle de lui. Malgré tout, cet artiste délaissé restera dans notre  mémoire pour toujours.   
Ainsi, le grand poète André Chénier a écrit un poème pour un heureux mortel :
«La patrie, à son art indiquant nos beaux jours,
A confirmé mes antiques discours
Quand je lui répétais que la liberté mâle
Des arts est le génie heureux ;
Que nul talent n’est fils de la faveur royale;
Qu’un pays libre est leur terre natale.
Là, sous un soleil généreux,
Ces arts, fleurs de la vie, et délice du monde,
Forts, à leur croissance livrés,
Atteignent leur grandeur féconde».

 

Par Miloudi Belmir
Mardi 3 Octobre 2017

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