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Mohamed Sof, Absolument écrivain




«Pour savoir écrire, il faut avoir lu». Cette sentence de Guy de Debord  s’applique à la perfection à Mohamed Sof qui
a bâti, au fil des ans, une œuvre où alternent romans etnouvelles dont l’originalité reflète à maints égards ses qualités de patient arpenteur des sentiers de la fiction. Fin connaisseur des langues de Zola et de Borges, il est entre autres
le traducteur de nouvelles issues de « La plaine en flammes » de  Juan Rulfo, figure de proue des lettres
latino-américaines qui a révolutionné l’art de la narration.
Par-delà son expérimentation de divers styles esthétiques, l’œuvre de l’auteur de «La ligne verte» est animée par
l’idéal de promener des miroirs sur les bonheurs brefs et les déchirures intimes, l’écartèlement des destins et les spasmes de la société, et d’user de modes de récit, à la fois sobres et élégants, où une part subtile est réservée au fantastique.
 Extraite du recueil « Je prétends que… », qui est un ensemble de fables à la fois lyriques et sentencieuses, «La ligne verte» est exemplaire d’une écriture elliptique vibrante de consonances et de répétitions de mots qui participent
d’une fête de mots et de maximes.

La ligne verte

1-Une chaumière au cœur d’une forêt. Une forêt au cœur d’une montagne et une montagne dans un songe. La nuit est intense. C’est la nuit dans la nuit. Un ermite passionné de la montagne et de la nuit. Non de la nuit songeuse, mais de la nuit songée. A l’intérieur de la chaumière, une natte, un oreiller et une couverture qui peuplent le vide. Le passionné de la nuit est assis sur le seuil, de la chaumière bien sûr. Il contemple les étoiles. Il les compte et recompte. Il se lève  et pénètre à pas lents dans le bosquet. Il sourit comme à son habitude pendant qu’il écoute de toutes ses oreilles le murmure d’eau. Il s’accroupit. Tend sa main à l’eau. Il en boit deux ou trois gorgées.
2- Un passant ou plutôt plus qu’un passant s’introduit dans la chaumière. Il cherche dans le vide, soulève la natte, secoue l’oreiller. Secoue le vide. Il s’exaspère. Epuisé, il s’étend sur la natte et s’endort.
3- L’ermite tend sa main à un fruit que moi, qui m’endors et rêve, ne reconnais pas. Un fruit dont il n’est pas aisé de définir la forme et la couleur. Il cueille le fruit et retourne à la rivière. Il le rince plus d’une fois et se met à le croquer. Il poursuit sa marche. Ses compagnons sont la nuit, la forêt et la montagne.
4- Le passant, lui a pour compagnons : la nuit, une tentative avortée de dormir et le trouble. A quoi songe-t-il ? Il éprouve une déception que ne pourrait estomper que la violence. Le sol, si rude, lui interdit de dormir. Il se lève. Cherche dans le vide. Il ne trouve que le vide. Il fouille l’oreiller mais n’y trouve que la paille. Aussitôt ses maigres rêves s’évanouissent. Sa patience aussi, si patience il y a. Assis ou debout, il est inquiet. Il s’affaisse et se met à réfléchir.
5- L’ermite immerge dans ses contemplations en déambulant. Il exalte la brise de la nuit, la senteur des arbres, le goût de la sérénité pendant que ses paupières s’apprêtent à accueillir le sommeil. Il regagne alors sa chaumière.
6- Le passant ne s’aperçoit pas que l’ermite pénètre dans la chaumière. L’ermite tousse pour signaler sa présence. Le passant, troublé, se ressaisit, sursaute et reste sur ses gardes. L’ermite lui fait :
-tu as sans doute longuement marché. Tu as traversé des fleuves, des plaines, escaladé des collines pour arriver jusqu’ici.
Le passant ne dit mot. Le regard de l’ermite se fixe sur la paille de l’oreiller éparpillée dans la chaumière.
Tu dois avoir faim et soif, les arbres te donneront à manger et les rivières à boire, s’interroge l’ermite. Le passant ne répond point.
Comme tu as fait une longue traversée en vain – dit l’ermite- je ne saurais te laisser quitter bredouille cette chaumière. Je te prie de recevoir ces vêtements.Le passant ne répond point. Il met les vêtements de l’ermite sous le coude et s’en va en courant.  Derrière lui le regard compatissant de l’ermite : pauvre hère.
Le passant court.Le regard de l’ermite lui faisant ses adieux. L’ermite soupire : J’aurais aimé vous offrir les étoiles si elles étaient à ma portée. Il se tait dans un silence et chuchote : Ah si je pouvais!


* «La ligne verte», tirée du recueil de
nouvelles «Je prétends que…» de Mohamed Sof, paru en 2008 aux éditions Maraya

Une nouvelle traduite par Rédouane Taouil *
Lundi 5 Octobre 2015

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