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Mohamed Daidaâ : Le bilan du gouvernement est quasi nul


Mustapha Ramid est opiniâtre et ne veut écouter que sa propre voix



Mohamed Daidaâ : Le bilan du gouvernement est quasi nul
 Mohamed Daidaâ, président du Groupe fédéral à la Chambre des conseillers, revient, entre
autres, sur la
prestation du
gouvernement, les relations tendues entre le ministre
de la Justice et des Libertés et le SDJ,
le « pacte » signé récemment entre tous les groupes de
l’opposition à la deuxième Chambre.


Libé : Le groupe fédéral de la FDT à la Chambre des conseillers a organisé, jeudi dernier, un séminaire sur la réforme du régime fiscal. Quels sont les objectifs de ce séminaire ?

Mohamed Daidaâ : Notre intérêt en tant que groupe parlementaire qui représente les salariés, est de remettre en question le régime fiscal actuel qui est injuste pour les salariés et les fonctionnaires. Nous savons que cette catégorie fait l’objet d’une double imposition : l’impôt retenu à la source et les autres impôts payés indirectement notamment la TVA. Ce qui explique que la pression fiscale sur les salariés atteint presque 24 %.
Donc, l’objectif du groupe fédéral est de repenser ce régime pour parvenir à un système plus juste pour les salariés. En ce sens, nous avons maintes fois proposé que la procédure appliquée aux entreprises (la déclaration fiscale) soit également valable pour les salariés. Au lieu de procéder à des retenues à la source, nous estimons que les charges doivent être déductibles de l’impôt sur les revenus.

Un point de discorde entre le gouvernement et les syndicats reste l’exercice du droit de grève. L’exécutif se plaint qu’il y en a trop. Pensez-vous que les syndicats abusent de ce droit ?

Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord se référer aux statistiques officielles : 66 % des grèves sont observées parce que les entreprises ne respectent pas les lois en vigueur (Code du travail, le non-respect des engagements), alors que 34% d’entre elles ont d’autres motifs. Nous avons besoin de clarté pour discuter de ce sujet. Je défends la thèse selon laquelle les syndicats doivent être responsables. Je crois que la grève doit être le dernier recours pour les syndicats, c’est-à-dire que nous ne sommes pas des inconditionnels de la grève. La situation économique ne permet pas actuellement de multiplier des grèves surtout dans les secteurs clés, mais cela exige un consensus sur la loi régissant les grèves et les syndicats. Mais pour arriver à ce consensus, il faut créer un climat de confiance entre tous les partenaires : gouvernement, syndicats, et patronat.

Croyez-vous que ce climat de confiance existe actuellement ?

Malheureusement non. Du fait que certaines  pratiques du gouvernement alimentent la tension comme les décisions de prélever sur les salaires des grévistes dans plusieurs secteurs (justice, santé, collectivités locales, éducation). Ce sont des décisions anticonstitutionnelles qui n’ont aucun fondement juridique. Ce gouvernement évoque d’autres pays démocratiques où l’on applique les mêmes décisions quand il s’agit de grèves (le principe du salaire en contrepartie du travail effectué). Mais il ne faut pas comparer l’incomparable. Dans les pays démocratiques comme l’Allemagne par exemple, l’on ne peut constituer un bureau syndical pour voir le lendemain l’entreprise licencier les membres de ce bureau. En Allemagne, les syndicats ont des droits et reçoivent des subventions. Quand on veut calquer une expérience, l’on doit la reproduire dans sa totalité. L’on ne doit pas être sélectif, c’est-à-dire choisir des éléments et rejeter d’autres. Au lieu de créer un climat positif et faire appel à la logique et à la raison dans la gestion des problématiques sociales en vue de les régler, la pratique gouvernementale alimente, malheureusement, la tension sociale.

L’Article 29 de la nouvelle Constitution stipule qu’une loi organique fixe les conditions et les modalités de l’exercice du droit de la grève. Pourquoi n’avez-vous pas déposé en tant que Groupe parlementaire représentant la classe ouvrière une proposition de loi organique réglementant ce droit ?

Il y avait des propositions dans ce sens au temps où Jamal Aghmani était ministre du Travail. On avait amorcé un débat embryonnaire. Les centrales syndicales dont notamment la FDT ont appelé à créer des conditions préalables pour arriver à un consensus sur la loi relative au droit de grève et des syndicats. Parmi ces conditions, figuraient l’application de l’accord signé le 26 avril 2011, et la ratification de la convention internationale n° 87 concernant la liberté syndicale, etc. Les syndicats ont eux-mêmes intérêt à ce que ce secteur soit organisé, car l’inflation des mouvements protestataires qui recourent à la grève, porte atteinte au droit de grève lui-même et le vide de son contenu. Nous avons besoin d’une législation qui réglemente ce droit, et ce conformément aux dispositions de la Constitution et des conventions internationales qui garantissent les droits sociaux des salariés et des fonctionnaires.

Qu’en est-il du pacte signé entre les groupes de l’opposition à la Chambre des conseillers ?

Effectivement, les groupes de l’opposition ont signé une plateforme de travail commun. J’ai été choisi en tant que coordinateur de ces groupes. Il s’agit en plus du groupe fédéral, des groupes de l’USFP, du PAM, de l’UC, du RNI. C’est un honneur pour le groupe fédéral.

Dans quel contexte s’inscrit ce « pacte » ?

Vous savez qu’il y a similitude des positions des groupes de l’opposition au sein de la Chambre des conseillers concernant  plusieurs questions, notamment l’examen du projet de loi de Finances   2013. Par exemple, lorsque le groupe de la FDT a proposé des amendements à ce projet lors de la discussion au sein de la Commission des Finances, les autres groupes de l’opposition étaient favorables à ces amendements, ainsi que ceux proposés par les autres groupes. Ainsi le groupe de l’UC a proposé de développer cette convergence des objectifs pour parvenir à coordonner les positions de ces groupes. Certes nous n’appartenons pas aux mêmes courants idéologiques et politiques, mais objectivement on peut avoir les mêmes positions quand il s’agit du contrôle parlementaire. Pourquoi ne pas en profiter pour améliorer l’action de l’opposition au sein de la Chambre des conseillers ? Tout en sachant que chaque groupe est censé préserver son indépendance, sa personnalité, et ses initiatives.

Y a-t-il une concertation entre votre groupe et la centrale syndicale avant la signature de ce pacte ?

Le Groupe fédéral a son indépendance et sa personnalité. Certes il appartient à la FDT, mais il a son propre champ d’intervention. Vous savez que 5 membres du groupe sont aussi membres du bureau central de la FDT, et par conséquent, l’on peut dire que la direction de la centrale syndicale est pour ce genre de coordination.

L’un des sujets brûlants est celui qui concerne la réforme du système de retraite. Comment évaluez-vous l’approche du gouvernement là-dessus ? Et quelle est celle de la FDT ?

Je peux dire que l’approche du gouvernement est purement technique alors que les problématiques de la réforme sont profondes. La crise plane sur toutes les Caisses de retraite sans exception si l’on ne prend pas toutes les mesures nécessaires. Celles-ci ne sont pas nécessairement techniques (relèvement de l’âge de la retraite, augmentation des cotisations…). La question exige une vision globale. Par exemple, la population active avoisine 15 millions, alors que le nombre d’adhérents dans tous les systèmes de retraite ne dépasse pas 3 %. Donc, l’objectif est de trouver une solution à ce problème pour que la population active intègre les systèmes de retraite y compris des catégories socioprofessionnelles comme les avocats, les médecins et autres.
Un autre point essentiel : il faut trouver un moyen d’exploiter l’argent des cotisations à travers des investissements rentables, contrairement à ce qui  se passe aujourd’hui, car certains investissements génèrent des pertes au lieu des profits. De ce fait, le gouvernement doit avoir une vision claire et stratégique pour régler ces problématiques.  

Ce gouvernement est en place depuis plus d’un an. Quel bilan faites-vous de cette expérience ?

Sur le plan social, je peux dire que le bilan du gouvernement est presque nul. Et je confirme également qu’il y a régression au niveau de la liberté en général et syndicale en particulier.
Au niveau législatif, c’est un secret de Polichinelle de dire qu’il y a un grand retard notamment en ce qui concerne les lois organiques qui sont importantes pour l’opérationnalisation de la nouvelle Constitution. Des 25 lois organiques, le gouvernement n’a préparé jusqu’à présent que deux. Il n’a même pas élaboré la loi organique qui définit les règles relatives à l’organisation et à la conduite

des travaux du gouvernement et au statut de ses membres. La question qui se pose maintenant : est-ce que le gouvernement est conforme aux dispositions de la Constitution ?

Politiquement parlant, au lieu d’exercer ses prérogatives et ses attributions constitutionnelles, le chef du gouvernement cherche la confiance de l’institution monarchique. C’est une grande tare. L’une des revendications des forces démocratiques et progressistes est que le chef du gouvernement applique les attributions constitutionnelles qui lui sont propres pour mettre fin à une ère où les ministres y compris le Premier ministre n’étaient que de hauts fonctionnaires au service de l’Etat. Malheureusement, le chef du gouvernement actuel n’exerce pas ses attributions. C’est la grande faiblesse de Benkirane qui cherche la confiance de l’institution monarchique alors qu’il l’a obtenue le jour même de sa nomination par le Roi à ce poste.
En revanche, sur le plan économique, on ne peut pas nier qu’il y a un effort, même si le gouvernement n’a pas honoré ses engagements en termes de croissance économique vu la crise mondiale.

La FDT entend saisir l’OIT et l’Organisation arabe du travail à propos de la violation des libertés syndicales surtout en ce qui concerne le SDJ affilié à la FDT qui s’est vu exclure des négociations sur décision de Ramid, même si ledit syndicat est majoritaire dans le secteur de la justice. Y a-t-il une issue à ce conflit social ?

Le conflit entre le SDJ et le ministre de la Justice se complique de plus en plus, car Mustapha Ramid, que je respecte, est têtu et opiniâtre et ne veut écouter que sa propre voix. Je lui ai déjà dit que la gestion de la chose publique exige une autre approche. Nul ne détient la vérité absolue ni Ramid, ni le SDJ. Mais il faut que nous dialoguions. Mustapha Ramid ne peut absolument pas réformer la justice sans impliquer les ressources humaines du ministère dans le processus de cette réforme. Et je peux dire qu’il a échoué sur ce point-là. Il y a un divorce entre le SDJ et Ramid. Mais ce est qui déplorable, c’est que le ministre de la Justice et des « Libertés » (Daidaa a insisté plusieurs fois pour mettre entre guillemets ce mot) avait exercé une pression sur 2M pour faire exclure le secrétaire général du SDJ, Abdessadek Essaidi, d’une émission télévisée. En outre, il est inadmissible que Ramid boycotte le syndicat majoritaire dans le secteur de la justice en alléguant qu’un membre ou une section de ce syndicat a commis une faute. Cela démontre que Mustapha Ramid ne fait pas une ligne de démarcation entre sa personne et Ramid le responsable qui dirige un département aussi important que celui de la justice.

Croyez-vous qu’il est temps de procéder à un remaniement ministériel ?

Personnellement, le remaniement ministériel est une chose normale et banale. Dans les pays démocratiques, tout remaniement peut intervenir à n’importe quel moment de la vie d’un gouvernement. Je crois que Benkirane aurait dû remanier son gouvernement pour réparer une grande erreur : la représentativité des femmes au sein de l’Exécutif.
La surenchère politique, certaines approches et l’engagement de certains leaders politiques au sein de la Coalition gouvernementale, expliquent pourquoi la question du remaniement se pose avec insistance. Je crois que le remaniement ne règlera rien, car le problème du gouvernement est qu’il ne dispose pas d’une vision claire et stratégique. Cela est dû principalement au fait que le parti majoritaire n’avait pas d’expérience dans la gestion des affaires publiques. C’est facile de produire un discours d’opposition, mais c’est très difficile de gérer la chose publique. Certains ministres du parti majoritaire ne se sont pas familiarisés avec la gestion de la chose publique et découvrent au fil de l’expérience les entraves et les problèmes au niveau de la gestion. Mais je crois qu’ils souffrent également d’un problème culturel. Ils prétendent détenir la vérité absolue, ce qui explique leur recours à l’autoritarisme. Et ce qui affaiblit ce gouvernement, ce sont les dissensions et les querelles entre les partis au sein de la coalition gouvernementale.
Personnellement, j’aimerais de tout mon cœur que cette expérience réussisse, car si elle échouait, cela risquerait de nous ramener à une époque où les cercles du pouvoir exerçaient leur mainmise sur la politique et intervenaient dans tous les domaines alors qu’ils n’étaient ni élus ni tenus de rendre des comptes.

L’aile idéologique du parti majoritaire continue de mener des campagnes contre l’art et la création en voulant imposer sa vision conservatrice à la société. Comment faire pour déjouer ses desseins ?

C’est une culture conservatrice, une mentalité contre l’art et la création. Mais l’on doit s’interroger : où sont les forces progressistes et démocratiques ? Que font-elles ? Quand les cahiers des charges étaient au centre d’une polémique, certaines forces ne se sont imposées que grâce à l’intervention du chef de l’Etat, ce qui a poussé le courant conservateur à se rétracter. L’on sait que ces cahiers des charges, même s’ils contenaient quelques mesures positives, n’en véhiculaient pas moins d’autres qui entravaient la liberté de pensée et de création. Qu’on le veuille ou non, je crois que la lutte sera intense entre la vision moderniste et la pensée conservatrice.

Récemment on a assisté à une campagne médiatique de dénigrement à votre égard. Qu’en est-il au juste ? Vous ne voyez pas que vu le timing, cela laisserait entendre qu’elle n’est pas fortuite? Qui en seraient alors les commanditaires ?

 (Il rit). Ce sont les crocodiles et les démons de Benkirane. La finalité de ceux qui ont lancé cette campagne voulait nuire à mon image, mais ils ont échoué dans leur manœuvre. Car ils m’ont rendu un grand service. C’est une campagne qui est loin de me porter atteinte. D’ailleurs la plupart des gens ont compris qu’elle n’était en vérité qu’une sorte de poudre aux yeux. Ils voulaient faire une pression psychologique sur moi pour que j’avale ma langue, car ils ont profité d’une simple affaire pour m’intenter un procès. Mais c’était une tempête dans un verre d’eau.

Propos recueillis par Mourad Tabet
Samedi 9 Février 2013

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