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Mendicité, mode d'emploi : Les mille et une astuces pour susciter la pitié et soutirer une pièce




Mendicité, mode d'emploi : Les mille et une astuces pour susciter la pitié et soutirer une pièce
Parking de la gare Rabat-Agdal. Discrets, ils se profilent comme des ombres.  Ils, ce sont les Subsahariens ; de jeunes hommes dans la force de l’âge,  même pas la trentaine. Ils abordent les gens sans harcèlement aucun. La gêne se lit sur leur visage. La plupart  sont francophones. Leur arabe est très rudimentaire et approximatif et se limite juste aux mots nécessaires pour quémander.
L’un d’eux, un jeune homme, la vingtaine, plein de pudeur, avoue être arrivé du Ghana pour entreprendre des études qui se sont soldées malheureusement par un échec. Le retour au pays n’est pas envisageable. Il préfère rester au Maroc en attendant que d’autres alternatives lui soient ouvertes.
Plus loin à l’intérieur de la gare, un employé raconte avoir été témoin d’une mendicité assez originale. « Loin des clichés, le mendiant ne répond pas toujours à l’image qu’on se fait de lui,  c'est-à-dire celle d’une personne mal habillée inspirant le rejet », assure-t-il. Une jeune femme a attiré son attention par le manège qu’elle a entrepris. Plutôt bien de sa personne,  elle accoste les voyageurs et leur demande, en  essayant de susciter leur pitié,  quelques sous pour soi-disant compléter le prix du billet. «Je suis arrivée ce matin à Rabat pour régler un problème administratif et j’ai été agressée, du coup je ne peux rentrer chez moi », balbutie-t-elle. Ceux qui avalent son histoire n’hésitent pas à mettre la main à la poche. Un voyageur est allé même jusqu’à  lui payer le billet en question. Mais non décontenancée pour autant, elle attend dans un coin que son bienfaiteur disparaisse pour proposer d’échanger le fameux billet auprès d’un autre voyageur, préférant des pièces sonnantes et trébuchantes.
Il faut avouer que ce phénomène fait partie désormais de notre quotidien. Partout, il s’offre à nos yeux nous rappelant à tout bout de champ l’une des tares, oh combien nombreuses, de notre société. Le choix est difficile à faire car tous les cas sont parlants.
Arrêt du bus : une jeune femme monte un bébé dans les bras, le visage défait. Elle semble bien rodée car un flot de paroles coulent de ses lèvres avec une facilité déconcertante. Des larmes (sincères ou de crocodile ?) lui entrecoupent la voix. La scène est vraiment pathétique  d’autant plus que son histoire de femme battue et abandonnée livrée à elle-même dans une précarité totale est très crédible. «Je prends beaucoup sur ma dignité et ma pudeur pour me présenter devant vous. Je ne souhaite à personne de vivre le même calvaire que le mien. J’en appelle à votre grandeur d’âme; toute bonne action est récompensée par Dieu a fortiori dans ces jours sacrés du Ramadan…… » Son discours semble avoir produit son effet puisque du fond du bus des voix l’interpellent. Elle avance dans le couloir et les pièces tombent de partout. La corde sensible de l’auditoire a été incontestablement touchée. L’une des passagères confie à sa voisine :«Ce genre de cas sociaux me fend le cœur, je me sens en paix avec moi-même chaque fois que je peux leur venir en aide». Ce n’est visiblement pas l’avis de tout le monde puisqu’une passagère apparemment scandalisée par cette mendicité qui envahit tous les espaces intervient dans la conversation : «En tout cas, moi je ne donnerai plus jamais le moindre petit sou. La dernière fois, j’ai été tout bonnement harcelée par un mendiant  et pour me débarrasser de lui, je lui ai filé une pièce. Et figurez-vous qu’il s’est empressé de me la jeter à la figure en criant haut et fort que cela ne suffisait même pas pour acheter un pain, mais quel culot ! »
Quant à la fameuse mendiante, elle est descendue avec un bon pécule, plutôt fière de son jeu pour remonter dans un autre bus.
Par un pur hasard, elle a été vue dans un autre coin de la ville, toujours à bord d’un bus, puisque c’est son terrain de prédilection, sans enfant et narrant une histoire encore plus pathétique! Sans commentaire.
 La fin justifie les moyens. Mais s’il y a un contexte où cela se vérifie, c’est bien à travers la mendicité. L’appât du gain facile est très tentant. L’ingéniosité dépasse l’entendement. Comme cet adolescent, soi-disant muet qui, pour mendier, distribue aux passagers de l’autocar des feuillets où il raconte ses déboires et l’acharnement du sort contre lui. Là aussi le subterfuge a réussi puisqu’en reprenant ses feuillets la petite boîte dédiée aux pièces a été bien remplie. Seulement à peine descendu du bus, quelqu’un l’a bousculé et lui a arraché la boîte. Sous le coup de la surprise et de la colère, il s’est mis à courir derrière son agresseur et à demander de l’aide oubliant du coup qu’il était muet.
Là où ces professionnels de la manche savent attendrir les âmes charitables, c’est encore à travers une mendicité déguisée. C’est le cas des vendeurs de kleenex ou simplement de ceux qui s’empressent d’essuyer les pare-brise (sans qu’on leur ait rien demandé) au niveau des feux rouges sur les grandes artères. D’aucuns font preuve d’une grande générosité en leur filant un pécule sans pour autant prendre la boîte de mouchoirs. Mais ils tiennent à leur rendre service.
Autre lieu, autre décor. Au mois de Ramadan, la piété augmente en intensité et toutes les occasions sont bonnes pour accomplir des actions charitables afin d’implorer le pardon de Dieu. C’est l’afflux des croyants vers les mosquées et du coup celui des mendiants. Fidèles au rendez-vous donc, ils sont plusieurs hommes et femmes ce soir-là du côté de la mosquée Badr. Apparemment, même ici les territoires sont bien marqués et on n’accepte pas d’intrus. En effet, une mendiante, soit par ignorance soit par défi, a voulu transgresser les règles établies en cherchant à s’introduire parmi eux, mais c’est sans compter avec la vigilance des «titulaires» qui se sont empressés de l’évincer. On ne badine pas avec sa source de revenus.
Certains ont fait de la mendicité un choix. C’est ce que confirme le cas de  Fatna rencontrée au centre-ville où elle a pris ses habitudes. «Il y a quelques années, je faisais le  ménage chez des familles. Mais d’humiliation en humiliation j’en suis arrivée à ne plus supporter  mon sort. Au début, j’ai eu recours à la mendicité comme palliatif. Mais avec le temps, je me suis rendu compte que je pouvais gagner ma vie sans avoir à trimer pour les autres». Néanmoins, elle est restée discrète sur le montant de ses gains.
Progrès technologiques obligent, une autre mendicité fait son chemin : celle introduite par Internet. Nombreux sont les messages qui se surpassent les uns les autres en termes d’ingéniosité voire d’arnaque afin de soutirer l’argent aux « victimes ». Là aussi difficile de faire la différence entre les vrais nécessiteux et les faux.

Libé
Mardi 6 Septembre 2011

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