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Mehdi Ben Barka, 48 ans et pas une ride




Mehdi Ben Barka,  48 ans et pas une ride
Presque un demi-siècle après sa disparition, l’énigme Ben Barka n’est que plus opaque. L’affaire dite Ben Barka qui renvoie à la disparition du leader socialiste, Mehdi Ben Barka le 29 octobre 1965 aura pesé de ses amarres sur le champ politique marocain. Le devoir de vérité sur l’affaire demeure intact, mais l’affaire ne devrait pas non plus éclipser l’homme. C’est pour cela qu’il faut parler de l’homme, au risque de sortir des chemins battus, il faut le faire dans l’unique souci de savoir et de comprendre, sans parti pris, selon l’injonction de Spinoza, ni pleurer, ni rire mais comprendre.
Il faut le faire aussi parce que nous disposons aujourd’hui du recul suffisant pour projeter un regard serein sur un homme qui a, indubitablement marqué son temps, et dont l’œuvre est indissociable du mouvement national.
Mais son œuvre va au-delà, où, dans cette phase cruciale de l’histoire contemporaine du Maroc au lendemain de l’indépendance, il a voulu imprimer un choix au nouvel Etat indépendant. Il a dû se heurter à d’autres sensibilités, à d’autres orientations, et la rupture entre le leader nationaliste de gauche et les tenants de l’ordre régnant, était inéluctable. La défection du gouvernement d’Abdallah Ibrahim en 1960 augure d’une nouvelle phase dans le parcours du leader dont la renommée dépasse désormais les contours du Maroc. La rupture est consommée entre le leader chef de file de l’opposition et le pouvoir, quand au deuxième congrès de l’UNFP de 1962, le Parti de gauche prend position contre le projet de Constitution. Ce n’est dorénavant qu’un maillon d’une chaîne de conflits entre l’opposition sous la houlette de l’UNFP et le pouvoir. Ben Barka gagnera en renommée en devenant une stature internationale, par son action soutenue pour un bloc anti-impérialiste. Si une éclaircie se profilait entre le pouvoir et Ben Barka dont témoignaient les pourparlers entre les émissaires du Souverain défunt Hassan II et le leader nationaliste, elle ne sera que de courte durée, puisque Ben Barka aura disparu après. L’énigme ne sera que plus grande. L’homme qu’on sollicitait pour résoudre l’équation du Maroc, disparut et avec lui beaucoup de secrets dont celui de sa disparition. Mais est-ce une raison qu’un pan de cette phase de notre histoire, ne soit pas exploré ? C’est ce que nous devons faire, sans prétendre le couvrir. La nouvelle génération n’a-t-elle pas droit sur nous pour l’édifier ?

Ben Barka, un parcours peu commun
Ben Barka serait-il réduit à n’être qu’un activiste politique, voire un agitateur doué d’un sens pragmatique ? Certains, pas forcément parmi ses contempteurs, le pensent. Mais un arrêt sur la vie de Ben Barka, courte mais riche, atteste tout au contraire d’une vision, ou d’une action guidée par une pensée. Une pensée évolutive, au gré des circonstances et du contexte, mais avec une trame qui la sous-tend. On ne peut catégoriser une vie, mais on y est obligé pour mieux l’appréhender.
Ben Barka eut trois phases dans sa vie active, celle d’avant l’indépendance, de 1944 à 1956, où l’enthousiasme le disputait au courage, de 1956 à 1959 où l’action et la pensée vont côte à côte avec une tonalité ingénue et optimiste dans une perspective réformiste, et puis de 1959 à 1965 où la pensée s’inscrit désormais dans une perspective révolutionnaire avec un sens de l’autocritique et de l’analyse. Dans toutes ces phases, Ben Barka eut une source nourricière, le peuple qui constitue la trame de son action et de sa pensée. Sa conscience de classe et son identification au peuple ne pouvaient que lui attirer l’ire des possédants. D’abord avec l’ordre colonial, et puis ensuite avec l’ordre postcolonial. Mais ce dernier n’était –il pas le continuum du premier, en plus subtil, par d’autres moyens et d’autres personnes ? Ce que cet homme d’exception conceptualisera dans un des textes les plus forts de la littérature politique marocaine, « l’option révolutionnaire », il l’aura entendu de la bouche des paysans amazighs du Tafilalet quand il est venu les remercier à la fin des années 50 pour les années d’exil qu’il avait passées auprès d’eux : il aura entendu ce jugement qui a tout l’air d’un couperet : la faucille a changé de manche, mais c’est toujours la même faucille.
Mais revenons au préalable à cette phase première décisive dans tout parcours qui déteindra sur toutes les trois phases : l’enfance. L’enfant n’est-il pas, comme disait le poète anglais Wordsworth, le père de l’homme ? Natif de Rabat en 1920, Mehdi n’était pas Rbati, c’est-à-dire de ces familles andalouses qui ont le sens du négoce et la pratique du Makhzen. Il était issu d’une tribu arabe Zyayda, entre les Zaers et Tamsena, près de Benslimane, dont la famille a été poussée à l’exode. Enfant du peuple d’un père épicier, rien ne le destinait dans l’ordre colonial à l’éducation. Mais le hasard aura décidé autrement pour que ce garçon tenace intègre l’école des notables. C’était à la faveur de la femme du directeur de l’école qui intercéda auprès de son mari pour que ce garçon, qui faisait le pied de grue, pût intégrer l’école. Elle aura certainement décelé son intelligence. A l’école, et plus tard au collège, il fera montre de dons de représentations dans des pièces de théâtre jouées par les élèves, sous le regard de leurs aînées parmi ceux qui vont paver la voie au nationalisme. Il avait à jouer le rôle du pauvre dans une des pièces. C’est le rôle qu’il aura à jouer sa vie durant, dans un texte dont il sera l’auteur et d’une pièce dont il sera le metteur en scène. Le public changera et grossira au fil du temps. Le hasard aura, encore une fois, décidé d’une rencontre, au collège de Moulay Youssef, avec un de ses professeurs qui était Libanais chrétien Taoufiq Al Khayat. Sa conscience panarabe devait certainement se cristalliser à la faveur de la rencontre avec son professeur d’arabe. Il y eut un incident fortuit considéré pour fâcheux par les nationalistes tuteurs de ce collégien qui promettait quand le jeune Mehdi accompagna son professeur maronite à l’église. On craignit l’influence qui pourrait mener au « pire » : se faire chrétien. Mais Ben Barka, ne devait-il pas par là dessiner une distance par rapport à la chose religieuse, ou du moins ne la juger que sur pièce ? On verra plus tard, que quand il parlera de l’islam, il fera la distinction selon l’usage qu’on en fait. Il était peu amène pour les confréries et fervent défenseur de ce qu’on appelait la salafiya qui n’a pas la même connotation qu’elle a aujourd’hui. Le salafisme était à l’islam ce que le protestantisme est au christianisme, un retour à la philosophie de la religion, ou ce qu’on considère comme tel. Une fidélité à la braise et non aux cendres. Il y eut une inversion depuis. Le jeune collégien quittera le collège Moulay Youssef pour intégrer le lycée Gouraud. A l’âge de dix-huit ans, il aura son bac en réussissant le double pari d’être parmi les premiers marocains à avoir le certificat, et de l’avoir avec la mention « très bien », en sciences mathématiques. Il pourra parfaire ses études après les prépas au Lycée Lyautey à Casablanca, à Alger, sous le regard bienveillant des autorités du Protectorat. Comment en serait-il autrement ? Le jeune homme faisait partie d’un dessein de l’administration coloniale pour former des jeunes « indigènes » acquis à sa cause, parce qu’imprégnés de sa culture et de ses valeurs. On pariait dans les allées de la Résidence Générale sur les talents de ce jeune, qui, incontestablement fera le bonheur de l’administration coloniale ! Il contribuera à coup sûr, à la gloire de l’Empire en se faisant l’interface entre la nation « mère des arts, des armes et des lois » et ses congénères… Ceux qui avaient fait ce pari ne se sont trompés qu’à moitié. Ben Barka se redressera contre l’ordre colonial inique, et non contre la France et ses valeurs d’émancipation. Alger bouillonnait en ces débuts des années 40 et le jeune étudiant ne pouvait sortir « indemne » de cette phase décisive dans son parcours. Alger était la capitale de la France libre après la capitulation de Vichy. On gagnerait certainement à mieux connaître cette phase dans le parcours du jeune leader en herbe. On peut certes ventiler les grandes idées de son passage à Alger. Primo, la France n’est pas invincible ; elle aura présenté, après sa capitulation devant Hitler l’image d’un géant aux pieds d’argile. Secundo, il y a une similitude dans la situation des peuples dominés et le combat se devait d’être planétaire. Tercio, il y a lieu de s’inspirer de l’expérience nazie en matière d’organisation des jeunes. Cela ne voulait pas dire identification à son idéologie, même si, ici et là dans le monde arabe, par réaction, on faisait le pari sur l’Allemagne. Le mouvement nationaliste marocain sera édifié par Ahmed Balafrej qui s’est rendu à Berlin, pour mettre ses pairs en garde contre une quelconque alliance avec l’Allemagne. Mehdi gardera de son séjour à Alger des amitiés et une affection. Ces deux sentiments se mueront par la suite en alliance objective, qui fera peu de cas aux considérations subjectives, dans une perspective globale de combat des déshérités de part le monde contre « l’impérialisme », ses « avatars » et ses « suppôts »..
Encore une fois le hasard décidera non seulement du parcours de ce jeune dont le caractère commence à se forger par son impétuosité, mais aussi sur le devenir du Maroc. Sur son chemin vers Alger, en mars 1941, il s’arrêta à Fès pour donner une conférence sur les méthodes d’encadrement des jeunes menées par l’Allemagne nazie. A la faveur de cette conférence, il rencontra un jeune instituteur qui officiait dans la ville « savante ». Le jeune instituteur répondait au nom d’Abderrahim Bouabid.
Le grand jeu avait commencé. Les empires coloniaux ont perdu de leur lustre, et les Etats-Unis œuvraient à leur ravir leur rôle. Au Moyen-Orient d’abord, où les Etats-Unis lorgneront la place de la Grande-Bretagne, qu’ils finiront par avoir, et au Maghreb où ils s’évertueront à gêner la présence française. Il y eut la déclaration de bonnes intentions « la Charte atlantique » en 1941, puis la conférence d’Anfa en 1943. Or ce grand jeu, traduit localement, voulait dire des contacts d’approche, et des angles d’attaques. Comment peut-on concevoir la prouesse des jeunes nationalistes qui osent réclamer l’indépendance, terme qui s’apparente chez les maîtres de la Résidence générale à l’apostat, sans cette nouvelle insertion de l’Amérique dans le jeu, peut-être même avec sa couverture ? Le syndicalisme n’était-il dans les années 40 et 50 qu’une simple revendication ouvrière ? Pourquoi le syndicaliste tunisien Ferhat Hachad fut-il assassiné ? Non, le syndicalisme dans cette phase n’était pas politiquement « innocent » et les autorités coloniales françaises ne devaient pas s’y tromper. Mais revenons à cet acte fondateur du nationalisme marocain, le Manifeste du 11 janvier 1944 présenté par des membres du Parti de l’Istiqlal. Mehdi était, avec Abderrahim Bouabid les plus jeunes signataires du Manifeste. C’était à Mehdi qu’échoit la charge de remettre une copie du texte au consul américain.
Le lien est désormais coupé entre ce jeune esprit cartésien et l’administration coloniale. C’est pendant cette même période, à partir des années 43, qu’il fera la connaissance du jeune Prince Moulay El Hassan. Mehdi sera son professeur de mathématiques au collège Royal. Qui mieux que Hassan II, pour parler de celui qui était son professeur et confident : « Mais ce (Mehdi Ben Barka) n’était pas un tribun des bas-fonds qui maniait le verbe avec désinvolture. Il savait s’adresser à mon Père, en tant que Roi, avec respect ; tout en étant avec moi familier dans le langage, il ne s’est jamais montré désinvolte. Il fallait vraiment que j’insiste pour qu’il enlève sa veste et sa cravate. C’est à Ben Barka que je dois de m’habiller avec soin. Je ne sais pourquoi, mais au collège j’étais toujours débraillé. Le dimanche après-midi, je travaillais en tête à tête avec lui en cours de rattrapage. En fait, nous passions une heure à faire les mathématiques et, le reste du temps, nous parlions de nationalisme. Un jour, brusquement, il m’a dit : « Mais enfin, Monseigneur, pourquoi êtes-vous négligé ? » (..) Une semaine après, j’avais totalement changé d’aspect. Vous comprenez l’intimité qui existait entre nous. Plus tard, nous avions le même tailleur, M. Kamps ». (Hassan II, La mémoire d’un Roi).
Le problème était le tailleur en effet, qui a changé de nom et qui s’appelle désormais le pouvoir, et qui n’avait qu’une seule pièce pour un seul client.. N’est-il pas dit dans ce beau proverbe arabe qu’un fourreau ne peut contenir deux épées? Mais combien l’intimité était grande entre le professeur et l’étudiant.

Mehdi le militant : 1944 - 1956
Pendant la période qui a succédé à la deuxième guerre mondiale, marquée par un fléchissement des autorités coloniales vis à vis des « indigènes », dont le sang avait coulé pour le camp de la liberté, Ben Barka se fera remarquer par son intérêt pour des projets avant-gardistes, d’abord la situation de la femme, deuxièmement, les établissements éducatifs privés, avec d’autres acolytes bien sûr, qui porteront désormais le nom des écoles Mohammed V, nouvelle appellation du Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef, et puis une presse du Parti, dont Mehdi sera l’initiateur, le journal Al Alam.
Le 9 avril 1947, le Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef se rendit à Tanger. Branle-bas entre fonctionnaires de la résidence générale et leurs homologues espagnols au commissariat à Tétouan pour que ce voyage, moult fois reporté, puisse avoir lieu. Le choix du Sultan pour Tanger n’était pas anodin, il pourrait parler librement, puisque Tanger était zone internationale, et puis il pouvait par ce geste faire entendre l’unité du pays.
Les durs parmi l’administration coloniale, ou les ultras selon le terme consacré à l’époque, dont le célèbre préfet de Casablanca Philippe Boniface, avaient œuvré pour que le voyage n’eût pas lieu, deux jours avant le voyage, en machinant des soulèvements, tus dans le sang. Un carnage. On ne saura pas le nombre de victimes, mais c’était par centaines qu’elles se chiffraient. Allal Al Fassi parle de milliers. Ce que le Sultan avait dit à Tanger n’était pas du goût de l’administration coloniale française, puisque le Maroc, avait-il dit fait partie de la nation arabe. Passe le fait qu’il n’ait pas remercié, comme c’était l’usage la magnificence de la France (Addawla Al Fakhma), mais remettre en cause l’alliance verticale au profit de celle horizontale, voilà le sacrilège.
Mehdi sera du voyage. Il en sera le pivot. L’histoire retiendra, un fait, mais est-il anodin ? celui du discours de la Princesse Lalla Aïcha, en marge du discours du Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef : Une jeune fille qui s’adresse aux foules à visage découvert. Or l’émancipation de la femme à l’époque, passait par un geste du genre de celui commis par Houda Chaaraoui, cette jeune Egyptienne qui osa dans les années 30 enlever publiquement le voile sur la grande place de la gare du Caire, la Princesse le dispensa à son tour à Tanger. Celui qui a rédigé le discours de Lalla Aicha n’était autre que Mehdi Ben Barka.
Dans le triangle du pouvoir composé de la Résidence et ses affidés, du Sultan et des nationalistes, les deux derniers se rapprochaient autant qu’ils s’éloignaient de la Résidence. Les autorités de Paris voulaient parer à cette nouvelle donne en nommant un « Sabra », résidant général, à la place du diplomate Erik Labonne jugé trop timoré par celui qui était à l’époque général, le maréchal Alphonse Juin, natif de Annaba en Algérie, et qui parlait l’arabe. Il était à même de comprendre les « bougnoules », leur parler dans les yeux, leur dire leurs vérités et leur rentrer dedans le cas échéant… L’incartade du Pacha El Glaoui contre le Sultan, c’était lui, et l’ordre des tribus, des caïds, des chefs des confréries, c’était encore lui… Les plus durs dans la mise en œuvre de cet ordre, seront ceux qui avaient une relation intime avec les « indigènes », le général Juin d’abord, puis le général Augustin Guillaume qui parlait relativement bien le dialectal marocain et qui avait juré de faire manger la paille aux
nationalistes, et puis le général Pierre Boyer de Latour, marié à une Amazighe, et qui parlait l’amazigh couramment. « Moha U La tour », comme on l’appelait en pays amazigh. La chape de plomb s’abattit sur les nationalistes et n’épargnera pas le Sultan, déposé de force et exilé. Depuis mars 1951, Mehdi comme d’autres traînera d’exil en exil, de Ksar Essouk (l’actuelle Errachidia) à Boudenib, de Boudenib à Talsint, puis Imilchil et enfin Aghbalou N’kardouss, dans une région, celle d’où est issu l’auteur de ces lignes, à qui les autorités coloniales avaient assigné une vocation : une région d’exil et de détention. Aghbalou N’kardouss est toujours loin et l’était à coup sûr au début des années 50 quand Mehdi et une quarantaine d’autres nationalistes y étaient exilés. La localité, toujours d’un accès difficile, dont la piste traversait la montagne par des voies escarpées la reliant à la route principale par le col d’Iffegh, n’a été goudronnée que récemment. Aghbalou était loin parce qu’isolé du monde. Le site est féerique certes, sur une colline qui surplombe des champs, avec les cascades d’eau de source qui se déversent dans leurs cours impétueux ; qui alimentent les rigoles et altèrent la monotonie du lieu, mais au milieu de nulle part… Les détenus étaient isolés de la population. Nous avons un très beau témoignage sur cette phase par le grand âlim Mokhtar Soussi dans son œuvre « le centre de détention du Sahara » ( mu’taqal assahra), Soussi avait relevé la vivacité du jeune Mehdi qu’il destinait à être le chef de la diplomatie dans le Maroc indépendant. Au-delà de l’aspect anecdotique, Mehdi se fera une idée du Maroc. Il y a une conscience d’appartenance à la nation qui transcende les clivages régionaux, ethniques ou linguistiques. C’était vrai, à coup sûr, parmi l’élite détenue, mais quid de ceux qui étaient dans l’ighrem (le hameau) à quelques encablures du pavillon, ou n’importe quelle autre ighrem dans les parages ? On ne pouvait les inviter tous à la colline magique où se trouvait l’élite nationaliste s’égosillant comme dans la montagne magique de Thomas Mann. Il aurait fallu aller chez le peuple, dans sa langue. On ne pouvait souscrire à la définition toute courte et erronée : un Amazigh est quelqu’un qui n’est pas allé à l’école. Cessera-t-il de l’être s’il apprend donc à lire et à écrire ? Or, comme le dit Dostoïevski, ce rationaliste repenti, le peuple c’est sa religion. Entre autres. Mehdi n’était pas dans cette conception. Il était plutôt jacobin. On forge une identité nationale par volontarisme, à pas forcés, quitte à laminer les diversités... Il était fils de son temps. Peut-on le tenir comptable de ce que nous avons compris, au fil du temps, suite à des tâtonnements, à des fourvoiements et à des souffrances ? … Retenons une chose de ce passage, Mehdi découvrira l’excellent travail mené par les officiers des affaires indigènes, c’est-à-dire, ce qu’on appelait communément, la sociologie coloniale, et rêvait que les nationaux pussent à leur tour leur emboîter le pas pour connaître, comprendre, leur réalité, en vue de la changer…Cette idée est toujours d’actualité.
A l’aube de l’indépendance, Mehdi le réformiste : 1956 - 1959
Mehdi méritait l’appellation qu’on lui avait accolée au lendemain de l’indépendance, « le dynamo ». Il était de tous les combats. A trente six ans : président du conseil consultatif, président de la commission sur l’éducation, responsable des questions d’organisation du Parti de l’Istiqlal avant sa scission en 1959... La liste est longue et il serait fastidieux de s’arrêter à toutes ses séquences. On retiendra quelques jalons. Mehdi était dans l’action, mais aussi dans la réflexion. Les hommes politiques de cette phase étaient, peu ou prou de cette trempe. Mais Mehdi avait un style propre qui le distinguait et qui tranchait avec ses pairs. Il eut une grande idée qu’il voulait un laboratoire entre la pensée et l’action, un ferment du nouveau Maroc, un Maroc en devenir : la route de l’unité (Tariq Al Wahda), l’unité entre les deux parties du Maroc dépecés par les deux forces occupantes, la France et l’Espagne. C’était l’été 1957. Il fallait relier les deux parties par une route aux travaux de laquelle participeront des jeunes des quatre coins du Maroc, avec la bénédiction du Roi Mohammed V acquis au projet. On retiendra que parmi ces jeunes, il y avait le jeune Prince Héritier Moulay El Hassan, qu’on voit sur une photo avec une pioche casser un roc. La route était une école du patriotisme où toutes les sensibilités, voire les différences devraient se fondre, dira Mehdi aux jeunes pour leur expliquer la portée de ce travail collectif qui puise dans une tradition séculaire, la twiza et l’expérience collectiviste de pays socialistes. Mehdi aura des phrases courtes mais enflammées. Il dira plus tard cette phrase très chargée : « Nous avons fait la route et la route nous a faite ». Elle n’est pas sans rappeler la célèbre phrase de Ben Gourion « we saved the book and the book saved us. » (nous avons préservé le Livre, et le Livre nous a préservés). Vingt ans après, le Maroc vivra une autre marche de l’unité, vers le Sud cette fois-ci, à l’initiative de ce jeune volontaire désormais Roi, Hassan II, qui appellera les volontaires des différents coins du Maroc à participer à la Marche Verte. Son appel « cher peuple, demain tu fouleras une terre qui est la tienne », avait la même ferveur, la même tonalité, la même intonation, que celle de Ben Barka vingt ans auparavant.
Mais Mehdi se doublait d’un homme de réflexion. Ses conférences et ses discours qui portaient ses idées déclinaient sa conception du Maroc. Beaucoup de ses analyses restent d’une pertinence déconcertante jusqu’à nos jours. Il était certes partisan et tablait sur le Parti pour changer la société par son rôle d’avant-garde. On pourrait gloser là-dessus, mais c’était une idée datée, en vogue à l’époque. Sa conférence «nos responsabilités» qu’il avait donnée à Casablanca le 17 mai 1957, est un réquisitoire contre ceux qui voulaient faire de leur engagement pour l’indépendance, une rente. L’indépendance n’est qu’une phase, et il ne faut pas s’endormir sur ses lauriers. Des dangers guettent, et ceux là peuvent être résumés aux trois catégories de gens : les rentiers, les rancuniers, et les attentistes. Il n’y a de choix que celui de la voie difficile, non pas celle de caresser le peuple dans le sens du poil. Mehdi donne l’exemple de trois nations qui ont fait des choix difficiles, et qui, un demi-siècle après, nous pouvons en témoigner, ont réussi : la Turquie, la Chine et l’Inde. Une telle œuvre nécessite de grands hommes, des hommes avec une vision, et de la ténacité, c’est-à-dire, de vrais révolutionnaires. La voie du succès ne peut se faire sans l’unité du pays, et sans organisation : ce sont les deux béquilles sans lesquels, il ne peut y avoir de marche. L’organisation est une affaire humaine, trop humaine. Malheur à ceux qui la placent dans le ciel. « Il est de notre devoir de faire sentir à ceux qui placent dans le ciel leur réalité, de les secouer vigoureusement pour qu’ils reviennent sur terre parmi nous, » dira Mehdi sans ambages. Lisons ce passage, qui nous parle d’outre tombe :
« ..La force potentielle que recèle notre peuple est une force vive qui ne s’éteindra jamais. Elle est profondément enracinée et restera animée par la même flamme, quel que soit son tassement ou son repli provisoire qui ne peut durer que l’espace d’un matin. Tout indique que cette force potentielle attend l’occasion de s’exprimer et le moyen de le faire, démentant ainsi ce qui pourrait paraître comme de l’immobilisme, du recul et de l’inaction». Tout est dit.
Mehdi dresse un portrait du militant type, à qui il s’adresse, par le terme chargé de « camarade ». Un véritable bréviaire pour une révolution culturelle à l’adresse des militants. L’abnégation d’abord, l’immersion des cadres (médecins, ingénieurs, professeurs..) dans le peuple, le sens de l’écoute, le calme, la maîtrise de soi…et par-dessus tout, l’humilité ou ce que Mehdi appelle par la lutte contre tout individualisme. Mais un cadre est en devenir. Une tâche continue d’apprentissage, à la fois à travers l’expérience des autres, le savoir par la lecture et la recherche et celle de soi même, sur le terrain. Point de dogmatisme ni d’immobilisme. Si le miracle existe c’est celui que les peuples forgent. Au risque d’altérer la pensée de Mehdi, je lui cède la parole : « Nous ne promettons pas de miracles. Leur époque est révolue. C’était un don que Dieu a réservé à certains prophètes. Ce qu’on appelle aujourd’hui un miracle, c’est ce que réalisent les peuples par leur travail constant, avec abnégation et des sacrifices continus et selon des programmes planifiés avec rigueur. »
Un homme nouveau pour société nouvelle. Mehdi est peu amène dans son diagnostic de la société marocaine qui traîne à la fois son archaïsme d’avant le protectorat, et les séquelles du colonialisme dont l’œuvre moderniste n’a fait que l’effleurer. Il faut la changer et au plus vite, par une direction, ou disons une élite, forte et sincère, avec un sens de l’organisation ou la planification et enfin par la participation du peuple. Les trois conditions sont les maillons d’une même chaîne
A plus d’une occasion, Mehdi dira que le problème de l’éducation n’est pas seulement important mais capital pour ce renouveau auquel il œuvre.
Dans une conférence donnée au monastère de Tioumliline en août 1957, qui avait coutume d’abriter des rencontres de haute facture, devant un parterre de grands érudits de tous acabits, Mehdi s’intéressa à la conception qualitative de l’enseignement. Une conception attelée à un projet de société, à une nouvelle société avec l’appel d’ouverture à l’autre. La langue française ne semblait pas dans la conception du leader marocain pâtir d’un vice rédhibitoire, mais plutôt un atout qui enrichira la langue arabe.

Il n’y a d’option que révolutionnaire : 1959 -1965
Aux grandes idées et aux grandes promesses se suppléent désormais d’amers constats, et de continuelles déceptions. Le Parti (l’Istiqlal à l’époque) n’est pas si soudé, et ce qui était un front commençait à se craqueler sous les convoitises des intérêts et les coups de boutoir des manigances. Il y eut la scission du Parti en 1959… Il y a désormais une aile progressiste qui se détachera du courant conservateur en prenant l’appellation de l’Union nationale des forces populaires (UNFP). Dans le gouvernement d’Abdallah Ibrahim en décembre 1959, Mehdi qui était pressenti pour être ministre de l’Education est débouté, mais le gouvernement lui-même est renvoyé par ce que Mehdi appelle un coup d’Etat, quatorze mois après… Mehdi préfère s’envoler pour prendre du recul. Il se trouvait avec Abderrahim Bouabid à Paris le 26 février 1961 quand ce dernier s’est mis à taquiner son copain, aigri par la tournure des choses. « Imagine que le Roi meurt, dans ces conditions, interpelle Abderrahim, ce serait, à n’en pas douter, le scénario de la catastrophe ». Le soir, ils apprennent par la radio, que ce qui n’était qu’un scénario était désormais réalité. Abderrahim rentre pour présenter ses condoléances au nouveau Roi, Hassan II. Mehdi envoie un télégramme de condoléance et de fidélité signé « votre serviteur »…
Mehdi était suffisamment intelligent pour saisir la portée des nouvelles structures qui se sont mises en place bien avant le décès de Mohammed V, au lieu de personnaliser les rapports entre l’UNFP et les maîtres du Palais. A l’occasion du deuxième congrès de l’UNFP en 1962, il livre une analyse, tenue pour interne dans les instances du Parti, qui sera la trame de ce qui va être l’option révolutionnaire, rendue publique trois années après. L’ordre prévalant est un avatar du néocolonialisme, ou un Protectorat reconduit. Les nationalistes, ou du moins la branche progressiste, ont été les dindons de la farce depuis les accords d’Aix-les Bains qui ont consacré l’indépendance du pays. Ce n’était qu’un piège qu’ils n’ont pas pu dénicher au nom du pragmatisme. Nous reviendrons sur ce texte, encore secret, mais sa teneur pouvait-elle échapper à la vigilance des services secrets? Mehdi échappa de justesse à une tentative d’assassinat en novembre 1962. Il préféra s’exiler encore une fois entre Paris, Genève et le Caire. Il s’est trouvé une vocation internationaliste… En 1963, deux événements terniront les relations entre le chef de l’opposition, puisqu’il l’était, et le Palais, le premier était le démantèlement par la police de ce qui était un complot ourdi par une aile de l’UNFP, et le deuxième, la guerre des sables entre le Maroc et l’Algérie, où Ben Barka, du Caire, dénoncera la guerre fratricide. Pouvait-il faire l’économie de cette déclaration, jugée de trop, même parmi des militants de son parti ? Quelle marge de manœuvre garde un acteur politique quand il s’exile ? Dans un contexte de conflits, on ne peut être dans la nuance, et l’armée lui tiendra grief pour sa déclaration. Mehdi sera condamné à mort par contumace…Le proscrit chez lui, est prophète ailleurs, et devient le chantre d’un front anti-impérialisme.
Ce qui m’interpelle en premier chef, dans cette phase de sa pensée, est sa nouvelle vision politique qui tranche avec le réformisme d’avant. Mehdi est un révolutionnaire et le choix qu’il prône est « l’option révolutionnaire », certes le terme n’est pas sien mais l’un de ses apôtres, qui comme pour le sermon de la montagne se sont rassemblés après l’ascension du maître pour rassembler ses idées.
La paternité de l’expression revient à un jeune intellectuel originaire d’Oujda qui avait connu Mehdi quand celui-ci faisait ses études à Alger, et descendait chez sa famille. Il avait signé la préface de l’opuscule par Bachir Belbachir, pseudonyme, on s’en doute. Il veillera avec d’autres au fignolage de la vulgate. Mais le texte, abstraction faite de l’exercice de rewriting, porte la marque des idées de Mehdi. La notion de la patrie s’éclipse au profit de l’infiniment petit : les masses ouvrières, et l’infiniment grand : le bloc anti-impérialisme. L’histoire retient cette phrase qui fera date, dans l’analyse qu’il fait de ce qu’il appelle le tournant de l’imposture depuis le renvoi du gouvernement d’Abdallah Ibrahim : « …mais la réalité se venge de toutes les illusions et la seule vraie politique est la politique du vrai».
Ce réquisitoire, inédit dans les annales de la littérature politique marocaine, fait une analyse incisive sur l’ordre socio-économique prévalant et des structures qui le sous-tendent. Cette analyse se double d’une autocritique sans ménagement du mouvement nationaliste. Que dit Mehdi en somme, dans ce texte qu’on ne connaît souvent que par son titre ?
D’abord le régime pâtit de deux travers, d’être le continuum de l’ordre du protectorat ou ce qu’il appelle par l’ordre néocolonial et l’usurpation des mots d’ordre de la gauche. Mais encore faut-il qu’il sache le faire, ponctue Mehdi. « Très souvent, dit-il, il (le régime) dénature le projet et le rend impropre à assurer un développement accéléré, quand il ne tombe pas simplement dans la gabegie et le brigandage ». Mehdi pouvait décrypter la force du régime, et les rapports de force ou ses appuis, pour ne pas tomber dans un angélisme romantique, ni jeter aux orties la principale force sur laquelle reposait le régime, l’armée. « Le pouvoir n’a jamais laissé l’armée être en contact avec le peuple et s’est toujours opposé à toute forme de service populaire civique susceptible de créer ce lien indispensable entre l’armée de métier et le peuple qu’elle est censée protéger. » Est-ce sans risques ? Non, dit Mehdi, le régime risque de perdre la direction de cet instrument qui pourrait se retourner contre lui.
Mehdi était peu amène contre les compagnons d’antan dans la bataille pour l’indépendance, les bourgeois. La bourgeoisie a capitulé en contrepartie d’avantages politiques et économiques en s’accointant même avec la semi-féodalité qu’elle critiquait auparavant. Le jugement de Mehdi sur la bourgeoisie est sans équivoques :« Il serait erroné de croire pouvoir rendre cette bourgeoisie fidèle à sa vocation démocratique, comme il serait illusoire de la voir assumer sa tâche de libération économique ». En enfant du peuple, doublé désormais d’une casuistique marxiste, il jette son dévolu sur la classe ouvrière seule capable de mener la lutte économique. Il était conscient des manœuvres du régime de délier le mouvement de libération nationale, représenté par l’UNFP de son arme de combat l’Union marocaine du travail (UMT).

Par Hassan Aourid
Mardi 29 Octobre 2013

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