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Média et démocratie : Déficits, potentialités et bouleversements de la médiasphère arabe : cas du Maroc (I)




Média et démocratie :  Déficits, potentialités et bouleversements de la médiasphère arabe : cas du Maroc (I)
Les médias arabes et leurs professionnels, comme le citoyen arabe, vivent la «mediasphère globale» à partir d’une cosmogonie bien particulière. Exceptée, dans une certaine mesure, la poignée de pays du golfe arabo- persique qui sont bien rivés politiquement et culturellement au monde anglo-saxon, le grand reste des pays de cette région vit une «cosmogonie médiatique» tournée vers la Méditerranée, perméables que sont ces pays, fondamentalement, aux standards et pratiques médiatiques de mise sur la rive Nord de la «Mare Nostrum». Cette «pesanteur médiatique» de la rive Nord sur la rive Sud, influe sur les rapports et tensions politiques que la chronique médiatique, mais aussi diplomatique, nous donne à voir tous les jours. Il suffit de suivre à la trace les connexions et les corrélations entre l’ «actualité», traitée de par et d’autre, et les prolongements qui en découlent sur les relations entre les pays des deux rives et qu’ils ne maîtrisent pas toujours, qu’ils anticipent encore moins. Un éclairage à ce sujet : l’affaire dite des «caricatures du prophète Mohammed» ou le sempiternel sujet du «voile» et de la «burqa» qui est un irritant constant entre États des deux rives.
Les médias arabes, comme leurs peuples, avancent péniblement sur la voie de l’affranchissement de l’expression médiatique, mais avec moult et sérieux handicaps comme le mythe de l’ «unité» de ce monde dit «arabe», comme l’inéquitable célébration de leur événementiel par leurs confrères du Nord. Car il y a un indéniable échange médiatique inégal entre le Nord et le Sud, entre les deux rives de la Méditerranée.
Aujourd’hui, nul ne peut nier que le monde dit arabe a changé fondamentalement de carte au plan médiatique. Non seulement, les frontières entre ces pays, même les plus hermétiques entre certains voisins ennemis, ont succombé aux images satellitaires et à la marche irréversible du cyberespace, mais toute la cosmogonie de l’Homme arabe a été bouleversée au point que les médias l’intègrent et la désintègrent dans un mouvement paradoxal, improbable il y a à peine deux décennies. Pour ceux qui ont vécu une cosmogonie où le monde arabe était une idée, un concept («l’Arabité»), un horizon quasi biblique, cet espace (de «l’Océan au Golfe») était dessiné dans les esprits et les cœurs plutôt qu’il n’était palpable dans des objets, des supports matériels, marchandises, machineries, technologies…Il était encore moins saisissable concrètement dans le champ de l’expression, excepté le livre et le cinéma, encore que ces deux médias ne nourrissaient pas des échanges multiples et croisés entre tous les pays de la région, n’étant estampillés que dans deux capitales : la quasi monopolistique Le Caire et sa petite consœur, multiculturelle et multilingue : Beyrouth. Bien sûr, il ne faut pas oublier la musique et la chanson comme formes d’expression qui participaient elles aussi à cette cosmogonie intégrationniste du sentiment de ces populations d’appartenir à une même culture, à un même monde. Mais, ces expressions, elles aussi, consacraient cette diversité limitée à deux sources parmi des dizaines que compte la région.
Ni la presse écrite (à quelques rares, timides et irrégulières percées transfrontalières, au profit, majoritairement, encore, de l’Égypte et du Liban), ni la télévision n’ont pu, des années durant, élargir  le spectre intégrateur de ce monde, du Golfe à l’Océan… La radio, avec «La Voix des Arabes» (la «Voix du Caire», en fait, sous le régime panarabiste de Nasser), n’a été qu’un porte-voix épisodique d’une unité impalpable, juste célébrée, soit sur des airs de glorioles (du passé lointain de ces peuples, le plus souvent, avec l’emblématique passé de l’ «Andalousie arabe»), soit dans une atmosphère de pleurs et de frustrations (à l’occasion de guerres, au nom de l’unité - sans unité - pour la cause réputée forgeuse d’un destin commun et uni : la Palestine).
Bref, le monde arabe ne se forgeait ni par les marchandises, ni par les inventions ou les technologies, très faiblement par la circulation des personnes, mais encore moins par la liberté d’expression et ses voix : les médias de masse. Or, voilà maintenant que ces médias, héritant de technologies conquises par d’autres peuples que ceux de la région (le satellitaire, l’Internet, le numérique) permettent de multiples faisceaux et croisements, d’échanges de réalités et de discours depuis de nombreux points de cette carte dite «arabe» vers d’innombrables points de réception, de l’Océan au Golfe. La cosmogonie arabe perd en mythique ce qu’elle gagne, avec les médias et leurs nouvelles propriétés et capacités technologiques, en expressions variées, instantanées (en direct), institutionnelles (chaînes satellitaires), mais aussi individuelles (internautes et blogueurs). Ce qui, on s’en doute, change fondamentalement la donne des rapports entre gouvernants et gouvernés, posant de véritables défis et enjeux aux politiques publiques, en matière de communication, à la gouvernance même, en général. Gouvernance dans laquelle la communication et la médiasphère occupent désormais une place déterminante, voire nodale.

Le mythe de
l’ «unité arabe»
De nos jours, l’expression médiatique arabe a conquis de grands espaces et d’innombrables fréquences de communication entre les pays, entre leurs élites, entre leurs citoyens. Une expression qui va «Dans tous les sens et leurs opposés», qui porte «L’opinion et son contraire» (titres de certaines émissions phares de la chaine «Al Jazzera» ,perçue ailleurs, au Nord, bien naïvement, comme «La chaîne» du monde arabe)…Une évolution qui est désormais au cœur des bouleversements, plus ou moins profonds, qui agitent la scène politique dans ces pays
.On ne mesure pas toujours assez ces bouleversements dans une cosmogonie arabe toujours férue de se dessiner un univers uni et commun, de l’Océan au Golfe! En fait, on ne mesure pas les leçons qu’il faut en tirer pour le futur.
Chaque réalité nationale, dans cette carte arabe, a été délivrée ou est en train de se délivrer du mythe unioniste d’antan qui ne pouvait dominer les esprits qu’en l’absence d’une   diversité de voix, de discours et de visions, d’expressions et de médias, et qui a perduré pendant longtemps à la faveur du règne de politiques et de gouvernances centralisatrices, monopolistiques, autocratiques et oppressives de la liberté et de l’indépendance des médias. Or, le chantier de l’expression et de sa liberté, dans plus d’un pays de cette région, est en mutation, offrant ici et là, un pluralisme inédit de médias et de tribunes, des réorganisations plus ou moins profondes des pôles publics de l’audiovisuel, des investissements de capitaux privés sans précédents dans les médias, des équipements en TIC soutenus et conquérants dans tous les médias et nouveaux médias, un engagement plus ou moins systématique, selon les pays, sur la voie du numérique, une véritable révolution des télécommunications, avec une option pour la privatisation et le partenariat avec de grands opérateurs étrangers ou internationaux (Vivendi, Telefònica, Portugal Telecom, Orange, France Telecom …). Sans parler, pour quelques pays, d’un démantèlement timide, contrôlé, mais progressif, du monopole d’État sur l’audiovisuel. Sauf, qu’il semble que tous ces changements n’ont pu, à ce jour, convaincre totalement et durablement les professionnels eux-mêmes de ces pays, ni la société civile et ses ONG spécialisées dans la défense des médias, que la liberté d’expression est désormais en marche, voire normalisée, dans ces pays, comme la règle qui ne souffrirait plus, à l’occasion, que d’exceptions marginales et négligeables.
Qu’est-ce qui fait que, malgré tous ces bouleversements des champs médiatiques arabes, générateurs, relativement mais substantiellement quand même, de pluralisme, de diversité, de libéralisation de monopoles, de modernité dans les technologies comme dans les produits offerts au public et les usages de ce public, ne suffisent toujours pas à combler tous les déficits qui plombaient, jadis, et plombent encore, la liberté d’expression dans tous ces registres de manière quasi similaire et quasi systématique? La réponse n’est pas uniquement dans l’interpellation des choix idéologiques ou politiques des gouvernants.
Certes, une partie de la réponse est à examiner à travers les politiques adoptées dans chacun de ces pays pour gérer et gouverner/réguler le champ médiatique. Mais les choix de réforme que nous relevons ici et là, témoignent de volontés politiques de ces États pour le changement (assez timides et hésitantes, il faut le reconnaître), car elles ont été bousculées par une forte poussée de pressions libératrices de la parole, des paroles, que portent en elles-mêmes les nouvelles technologies et les nouveaux médias (télévisions satellitaires transfrontalières, l’Internet et la blogosphère) et qui doivent être prises en compte dans l’analyse de la faiblesse de la liberté des médias arabes comme de ses timides avancées qu’on ne doit pas au seul vouloir de ces régimes politiques. Toutes les donnes (politiques, technologiques, économiques, professionnelles et même sociétales) participant aux mutations en cours dans la région, concourent, en fait, à rendre l’évolution de la liberté d’expression irréversible comme nouvelle et inévitable option de gouvernance. Nul État arabe ne pourrait plus contenir l’actuelle avancée de cette évolution vers plus de liberté pour les médias et pour leurs pratiques.

«Net Agora»
et «printemps arabe»
Il y a à peine quelques mois, moins d’un an, on laissait tous libre cours à notre fascination face à la marche conquérante du cyberespace dans notre vieille «médiasphère» mondiale, avec ses traditionnels moyens et supports de communication collective. On s’inclinait devant ces TIC, tous médusés que nous étions devant le génie de leurs inventeurs, leurs «Steve Jobs», leurs entrepreneurs et holdings, acteurs de cette nouvelle «économie de l’information». Ces TIC nous envoûtaient, juste par elles-mêmes, jusqu’à l’apparition des images de la fuite des Ben Ali, Moubarak, Saleh…De simples «quincailleries» de la communication ont mû en sources de pouvoir, en acteurs politiques majeurs dans le monde dit «arabe», en l’occurrence.
Voilà que, des contrées qui n’ont pas connu l’origine de ce cyberespace ni ses inventions technologiques, nous sont venues des secousses quasi-sismiques  sur notre perception du réel et du cours de l’histoire des hommes et de leurs usages des moyens de communication. De Tunisie, puis de l’Égypte, Bahreïn, Yémen, Jordanie, Arabie saoudite, Syrie, Maroc…un séisme de l’histoire et de l’acte de prise de parole, individuelle et collective, décontenança et déstabilisa gouvernants et gouvernés, communicateurs professionnels (journalistes) et citoyens ordinaires, institutions politiques et organisations civiles, systèmes de valeurs et régimes politiques, projets individuels et projets collectifs. L’épicentre de ce séisme se situe donc au Sud, le Sud de la Méditerranée, dans le monde connu comme «monde arabe» où l’Égypte ajouta à ses faits de leader de la région (culturel et médiatique), la décision de couper ses citoyens du Net du 27 janvier au 2 février 2011. «Une première mondiale» dans l’histoire du cyberespace, vieux de vingt ans au moins. Mais une 1ère que le congrès américain risque de dupliquer cette année avec le projet de loi porté par l’influent sénateur Libermann prévoyant un pouvoir au Président de couper l’Internet aux américains ou de le censurer pour le reste du monde au nom de la sécurité des USA! Moubarak a-t-il montré le chemin au congrès américain?
Sur cette année 2011, indéniablement, le «monde arabe», occupa en peu de semaines le devant et l’actualité de ce cyberespace, c’est-à-dire du monde moderne. Mais si une fois n’est pas coutume, ce monde du Sud, structurellement à la traîne cybernétiquement par rapport  au monde du Nord, il a vite fini par imposer de nouveaux paradigmes à toutes les sociétés et à tous les régimes de gouvernance actuels, celles et ceux du Nord de la Méditerranée comme celles et ceux de la «mosaïque» arabe. Des «places de la liberté», à la cairote, firent vite leur apparition à Madrid, à Athènes, à Rome, à Londres, avant Santiago du Chili, New York, Montréal… Des indignés, virtuellement connectés, réellement présents et manifestant, jour et nuit, déboulonnèrent sur toutes les places publiques de leurs capitales, occupèrent l’espace public, investirent la «sphère publique», comme à Tunis, au Caire, à Damas, à Sanaa, à Rabat… La sphère médiatique se confondit avec la sphère publique, elle s’y substitua même, ses réseaux socio-cybernétiques déménagèrent l’espace politique et ses agoras institutionnelles vers un nouvel espace : l’espace virtuel, la «Net agora». À Tunis, au Caire, à Sanaa, avant Tripoli, Manama, Damas, ces réseaux reconfigurent le politique, au point même de provoquer des changements plus ou moins radicaux des régimes politiques. Ce séisme dégagea le ciel d’un «automne de patriarches» (arabes) pour lui faire céder la place à un ciel «de printemps de révolutions».
Au-delà du lyrisme qui peut s’en mêler, s’agit-il d’un «printemps révolutionnaire arabe»? Cette question, telle que formulée, ne procède-t-elle pas d’une lecture de l’histoire humaine et de ses péripéties qui date, qui n’a plus lieu d’être… Car les données sont nouvelles, à leur tête la donne du cyberespace, du virtuel qui transforme le réel, s’y projette, le reconfigure, pas nécessairement avec des objectifs et des projets de société mesurables ou identifiables par les schèmes habituels d’appréhension du réel tel qu’il se déroulait avant que le Net ne fasse place nette des théories politiques et sociales d’antan. Quelles nouvelles donnes? Quelle légitimité conceptuelle nous permettrait de faire le lien entre les cyber- activistes Khalid Saïd d’Égypte,  Line Mhenni de Tunisie et les indignés de Madrid ou de la colline du Panthéon grec, ou de la «Colline parlementaire» d’Ottawa?
Par Jamal Eddine NAJI
Expert. Fondateur de la Chaire Unesco/Orbicom «Communication publique & communautaire». Maroc.
(A suivre...)


Cette «sphère cybernétique», en lieu et place de la «sphère publique», au Nord comme au Sud, met en cause, par une «guérilla numérique», la gouvernance politique. Elle aboutit même, dans cet objectif, à réussir une articulation conséquente entre le virtuel et le réel (Tunisie et Égypte, Yémen et Syrie en cours). Cette fronde numérique ou cybernétique prend d’assaut des déficits de la gouvernance au Nord comme au Sud : la finance et ses spéculateurs et traders, les ministres et les PDG, la corruption et ses barons, l’oppression et ses leaders et nervis…
Cette nouvelle donne, à l’intersection entre le politique et le médiatique, entre le monde réel (la rue, les institutions, les régimes politiques) et le monde virtuel (les médias interactifs, Smartphone et Androïde compris, les réseaux socio-cybernétiques du Web 2.0), est source d’interrogations inédites, aux plans sociologique, sociopolitique et socio-médiatique tant pour les sociétés du Nord que pour celles du Sud de la Méditerranée.
Au Nord, les «indignés» ont encore du mal à braver ou à remettre en question les vieux remparts d’une démocratie aguerrie davantage qu’au Sud. Ils sont encore généralement rivés aux slogans dénonçant le global et son redéploiement destructeur que sont les délocalisations. Alors qu’au Sud, au monde arabe, la prédominance est à l’agenda revendicatif local : dignité, démocratie, liberté, intégrité, justice, etc. … Au Sud, le maître mot «dégage» s’adresse à la gouvernance locale. Au Nord, le maître-mot «solidarité», «mondialisation sociale ou du social» interpelle l’État régulateur, régalien et séculier, les riches et les spéculateurs boursiers…. Loin s’en faut encore pour que le 2ème cri de Stéphane Hessel à ces indignés du Nord -«Agissez!», après son «Indignez-vous!»- fasse écho à l’engagement fort coûteux des insurgés des places arabes. Entre les «indignés» du Nord et le «dégage» du Sud arabe, y-a-t-il une possible et inédite passerelle quant à l’interpellation systématique et conséquente de la gouvernance sur les deux rives de la Méditerranée? Entre le haro sur le global au Nord et l’assaut qui s’attaque au local dans le Sud, y-a-t-il place pour une «globalisation» réunissant les deux types de places publiques, les deux types d’indignation et de révolte? La «grande marche» du «printemps arabe» finira-t-elle, à terme, par faire modèle au Nord? Au point de répondre à la mondialisation de l’injustice par une mondialisation du «dégage»? Au point, subsidiairement, de réduire fortement la «fracture numérique» Nord/Sud?
Le Sud, monde arabe en tête, par la progression exponentielle de ses facebookers et bloggeurs, par ses multiples et bruyants réseaux socio-cybernétiques, semble avoir enjambé utilement – au plan politique dumoins- cette fracture, ayant donné des preuves tangibles de l’impact substantiel de son monde virtuel sur son monde réel. Ce qui, en soi, compte le plus, après tout, au stade d’aujourd’hui dans l’intégration sociale des TIC et dans la marche de la «société de l’information». Intégration sociale inattendue pour les gouvernants puisqu’elle bouleverse l’établi et provoque/porte changement plus ou moins radical. Assistons-nous à un stade de «relance de l’histoire» dans le monde arabe, la «fin de l’histoire» de Fukuyama étant bien enterrée. Il y a un siècle, la «renaissance» («Annahda», la «Movida» arabe des années 20/30) par la culture (roman, poésie, théâtre, traductions…) poussait à la reconfiguration/changement du régime arabe. La renaissance actuelle, par les manifestations politiques et l’occupation des rues et des places sonne le glas de ce régime hérité depuis.  
A l’occasion de la crise de tous les indignés, au Nord comme au Sud, force est de constater qu’on retrouve sur les deux rives, le même «casting» de la rébellion, en ces années : une «foule virtuelle» qui s’organise et se solidarise dans des réseaux cyber-sociaux, menée/initiée par des «commandos pétitionnaires», avant de faire descendre dans les rues et sur les places publiques des hordes réelles et plus ou moins décidées, n’usant généralement que de la contestation pacifique, sans recours à la violence   (il y a un siècle, la rébellion des «mouvements anarchistes» y avaient recours). En face, au Nord comme au Sud, on assiste à de comparables pratiques et velléités d’OPA de la part de vieilles structures, cadres et chapelles, pour tenter de contenir/récupérer ces mouvements d’indignés : appareils d’État, partis politiques, vieux leaderships de gauche…Mais le plus souvent, au profit du populisme et de l’extrémisme : l’intégrisme religieux au monde arabe, le néofascisme au Nord (France, Italie, Autriche, Scandinavie, …).
Et la médiasphère dans tout ça ?
Au Nord, cette question n’arrive pas encore à se trouver une place importante, une colonne de journal, un temps d’antenne, une tribune académique de recherches, tant la boucle et le tourbillon des «news» sur les bourses et la dette souveraine, les sommets de la finance, les «mea culpa» des économistes et des gouvernements chancelants obstruent la place publique, l’Agora du débat public. Au Sud, au contraire, la médiasphère est au cœur de la tempête, à cause de sa pesanteur néfaste, passée et présente, sur la gouvernance, sa myopie sur le séisme en cours (cas des pratiques des chaines TV aux mains de l’État). Mais à cause aussi de ses promesses bien réelles d’aider au changement, voire de lui donner le tempo depuis le cyberespace, depuis la «Net agora» que prolongent et transforment en réalités irréversibles la rue et, espérons-le, les urnes et les isoloirs du vote, dans une réelle et complète transparence en ces contrées, arabes en particulier.
Cette perspective d’un «link» inédit au monde arabe entre la médiasphère et le changement politique par les urnes, à l’aune du projet d’une démocratie réelle et apaisée, se dessine maintenant à l’horizon, avec plus ou moins de force, en Tunisie en Egypte, en Libye, au Maroc… Dans tous ces pays «printaniers» de la démocratie annoncée, on parle de «processus démocratique» en cours, chaque pays annotant son processus par des «spécificités», des particularités de tempo ou de rythme, des singularités attribuées à des acteurs en particulier : l’armée, les «islamistes», les «laïcs», voire les tribus… Sur l’ensemble de la mosaïque arabe, on nous annonce des dynamiques variées, les unes plus rassurantes que d’autres, les unes plus inquiétantes que d’autres…
Or, il demeure, que   toute analyse de la dynamique propre au régime démocratique, débouche sur une incontournable réalité structurante de cette dynamique : le champ de la liberté d’expression. Champ naturel et nourricier pour les médias et les journalistes, champ déterminant pour l’éclosion de la démocratie, pour son ancrage dans la vie collective d’une nation, comme pour la pratique et l’exercice de tous les droits et libertés constitutifs du régime démocratique et de l’État de droit sur lequel ce régime se construit et évolue, par étapes, par à coups, par réformes, par bouleversements ou, tout simplement, par une logique de «processus», justement.
Autrement dit, le champ de la liberté d’expression où le journaliste exerce cette liberté de manière privilégiée et ce, avec légitimité reconnue dans la démocratie, est véritablement le champ de la mise à l’épreuve réelle, sérieuse et des plus pertinentes qui soient, de toute intention démocratique ou tout serment clamé au nom d’une foi en la démocratie. La liberté d’expression, de par l’exercice démocratique qu’on peut en faire, interpelle et impacte toutes les autres libertés comme tous les autres droits que comporte, promeut, octroie et défend la démocratie. C’est une évidence qui ne peut se prêter à quelconque confusion ou malentendu.  
N’est-il pas dans ce cas hautement stratégique sinon logique de réserver à cette liberté la meilleure des attentions, les approches les plus audacieuses, la mobilisation la plus large possible de tous ceux qui se proclament adeptes de la démocratie et de ses libertés et droits ? Il faut la privilégier parce que l’irréversibilité et l’ancrage de la démocratie la privilégient : toute régression ou agression contre cette liberté démocratique est un pas vers l’enterrement de la démocratie, qu’elle soit bien établie, émergente, balbutiante ou simple «processus en cours». C’est donc hautement stratégique que de privilégier la liberté d’expression dans le projet démocratique
.
Les défis décisifs pour l’avènement et la consécration de la démocratie, de ses valeurs et de ses différents exercices et pratiques, prennent la liberté d’expression pour scène et pour champ de bataille. Dans ce champ, l’enjeu est tout simplement le destin de la démocratie. Or sur cette scène ou dans ce champ, médias et journalistes sont des acteurs titulaires, attitrés, détenant le plus souvent les premiers rôles et décidant même du dénouement final à chaque intrigue ou conflit mettant en jeu un droit ou une liberté démocratiques…Et tout d’abord la liberté d’informer et le droit à l’information qui s’y attache intrinsèquement. Il est clair, d’ailleurs, que la liberté d’expression est, en définitive, l’originel déclic (avec des «clics» d’ordinateurs) de ce qui est communément désigné par «printemps arabe» comme des sittings d’occupation des «indignés» du Nord. A l’origine comme au fila de ces mouvements, il y a la liberté rebelle d’informer et de s’informer, entre citoyens, entre mouvements, entre jeunes, entre «indignés», entre révoltés sur la gouvernance caché des dictateurs, des gouvernants, des spéculateurs financiers... Dans les pays arabes, cette pratique rebelle de la liberté d’expression, cette appropriation du droit à l’information et du droit d’informer, a été indéniablement l’énergie décisive qui a déclenché le bourgeonnement du dit «printemps» et ce qui y a constitué l’enjeu déterminant.    
 
Le cas du Maroc

Dans le Maroc de 2010/2011, de nombreuses affaires de confrontation entre les médias et les pouvoirs publics, entre les journalistes et l’État, entre les journaux et les tribunaux, témoignent de l’existence déjà de la pesanteur de cet enjeu décisif, pour peu qu’on veuille bien anticiper sur l’avenir du projet démocratique, du dit «processus démocratique» au Maroc depuis plus d’une décennie (…) Dans notre histoire nationale, au Maroc, ces dix dernières années, des accrocs de ce type ont défrayé la chronique politique, parfois de manière incompréhensible ou surprenante pour plus d’un analyste, car, souvent, ces conflits entre la presse et l’État dénaturaient d’emblée la traditionnelle confrontation, de mise dans toute démocratie vivante, entre certains droits et libertés (droit à l’information versus liberté d’informer, liberté d’informer versus le droit à l’image, à la vie privée, droit au respect des fondamentaux de la collectivité et de sa cohésion, liberté de recourir à la justice, liberté de l’État de défendre ses prérogatives et obligations légitimes comme la préservation de l’intérêt général ou l’ «ordre public»…).Mais à y voir de près, ce type de confrontations ou accrocs deviennent symptomatiques d’un grand péril pour le projet démocratique, quand ils révèlent des dysfonctionnements organiques dans la constitution même du projet démocratique, qu’il soit à un stade embryonnaire ou à un stade avancé d’un «processus» d’installation ou d’ancrage.
Quand, à l’occasion, on assiste à des télescopages entre la liberté d’expression et d’autres libertés fondamentales, entre le droit d’informer et d’autres droits humains aussi fondamentaux, on découvre que l’édifice projeté, un État de droit fondant une démocratie, est lézardé dès ses premières bases, déséquilibré dans ses premières fondations par, notamment, dans le cas du Maroc, s’entend :
Une législation moulée dans un carcan dépassé tant par l’évolution du credo démocratique (ou son «processus») que par l’exponentielle progression et diversification des médias, des supports, des technologies, des contenus, des publics, des usages des publics, des jeunes particulièrement.
Des pratiques médiatiques et journalistiques toujours de moins en moins rigoureuses au plan professionnel, de moins en moins indépendantes au plan de leurs liens avec les mondes politique, économique, religieux, avec les services de l’État les plus connus comme les moins connus…Des pratiques de moins en moins respectables et de moins en moins convaincantes au plan de leur éthique et de leur déontologie; des médias et des journalistes de plus en plus coupables de violations graves de droits humains et de valeurs démocratiques universelles
Des tribunaux et des magistrats qui, quand ils ne sont pas déphasés par rapport à la nouvelle exigence induite par la démocratie, à savoir le «procès de délit de presse», en place et lieu du traditionnel et fort longtemps usité au Maroc «procès d’opinion ou procès politique», sont les témoins agissants qui laissent planer tous les doutes imaginables quant à leur subordination à divers pouvoirs, les anciens (politiques) comme les nouveaux (lobbies économiques…). Situation qui ne peut conforter quelconque prétention à l’existence de la règle d’airain en régime démocratique : l’indépendance de la justice
 Des politiques qui, à la faveur d’un jeu relativement plus ouvert quant aux opportunités d’accéder à quelques manettes du champ médiatique (via des alliances ou convergences d’intérêts politiques, de clans, de familles, ou via des convergences d’intérêts de lobbies économiques ou groupes de pression politique), se donnent de plus en plus au jeu d’inféodation et de dévoiement, sinon de manipulation de tribunes médiatiques et de journalistes. Situation qui menace dans l’œuf l’une des naissances attendues par l’avènement du régime de la démocratie pour la presse : l’indépendance et l’intégrité qui siéent au journalisme dans l’édifice de la démocratie en tant que vigie d’alerte sur les manquements à la bonne gouvernance par les gouvernants (presse, «Watch dog») comme sur les déviations de la société et des citoyens par rapport au credo démocratique et au respect des droits humains qu’il porte comme obligation pour tous, gouvernants et gouvernés, élites des différents pouvoirs (politique, économique, symbolique…) ou simples citoyens
Des citoyens qui, devant une scène où règne l’incertitude et les inattendus en matière d’échanges entre la presse d’un côté, l’État, la justice et divers genres de pouvoirs de l’autre côté, face à une confusion et une opacité entre les postures, les légitimités revendiquées (presse partisane qui se dit responsable face à une presse qui se dit indépendante de tout, des partis et de l’État en premier), entre les glorioles affichées des uns et des autres, entre les satisfecit et les blâmes venant de l’étranger notifier aux Marocains qui est le bon journal, le bon journaliste, le mauvais journal, le mauvais journaliste, le mauvais décideur, etc. Face à la sempiternelle situation bien démotivante de l’audiovisuel public national qui n’arrive pas à juguler l’émigration vers les satellitaires moyen-orientaux et européens, qui est indéniablement peu outillé, en tout genre de moyens adéquats et suffisants, pour espérer s’acquitter valablement de sa mission de «service public» et relever les défis de contenus, de proximité, de pluralisme et de diversité, défis découlant de la conception de ce type de médias publics dans une démocratie… les citoyens semblent s’inscrire définitivement aux abonnés absents concernant tout ce qui peut concerner le présent comme le futur des médias nationaux : 1% de lectorat, propension à ne consommer, avec goût friand, que le fait divers, vrai ou faux, la rumeur, le lynchage, c’est-à-dire d’abord et avant tout des contenus qui sacrifient à la «fait- diversification», à la spectacularisation du fait politique comme de la rumeur sur quelconque registre de l’actualité, nationale ou étrangère, qu’elle soit un crime crapuleux ou un schisme politique agitant les tréfonds d’une formation politique.
La défiance, pour résultante logique qu’elle devienne parmi les Marocains à l’endroit de leurs médias est, in fine, un dysfonctionnement gravissime pour la perspective de la démocratie. Nulle démocratie ne fonctionne de façon productive (de valeurs démocratiques, de citoyenneté, de performances et avancées de l’État de droit), sans une relation positivement dynamique, sans une confiance raisonnable, entre les citoyens et les médias de leur pays. La crédibilité des médias est une exigence indispensable dans la démocratie.  Autrement, comment se forgerait et où logerait l’ «opinion publique», acteur avec lequel la démocratie et sa dynamique comptent, parfois, selon le pays, de façon quasi exclusive pour le devenir de la gouvernance (par la voie des élections périodiques  et l’alternance aux commandes du pouvoir qu’elles supposent et qu’annoncent avec anticipation plus ou moins relative les sondages d’opinion, autre exercice d’expression libre d’opinion propre au régime démocratique et qui est encore absent sur la scène marocaine)? Devant cette somme de dysfonctionnements, la progressive et irréversible appropriation de la médiasphère par le grand nombre des citoyens, grâce aux espaces et outils satellitaires, cybernétiques et numériques (TIC, blogosphère, Web 2.0), l’équation ne peut plus être réduite à la seule confrontation entre les médias et l’État. De par cette atrophie de la médiasphère et ce qu’elle est en mesure désormais de déclencher avec ses TIC, dans l’ensemble de la société, cette question de l’appropriation des médias par le citoyen est d’actualité partout dans le monde, après s’être imposée comme perspective pour l’ensemble de la communauté mondiale lors du SMSI (2003/2005). Une équation qui, par essence, peut permettre d’aller au-delà d’une confrontation conjoncturelle entre un État et ses médias, pour aller interroger la dimension stratégique, durable, profonde, structurante entre les médias et la société toute entière, dans une société donnée. Ce qui forcément, ne peut-être entrepris que par un dialogue, le plus large et le plus démocratique possible.
Que de confrontations réduites aux deux acteurs élitistes, l’État et les médias, ont ignoré, par le passé, le point de vue du citoyen, de la société. Aujourd’hui, on ne peut plus le faire. Le devenir des médias et de leurs devoirs ne dépend plus de l’État de nos jours, ils dépend de la société qui, désormais, partout dans le monde, dans les démocraties avérées, comme les dans démocraties en marche ou en gestation, remet en question la place et le rôle des médias en son sein, à l’aune du credo démocratique promoteur de participation, d’appropriation citoyenne

Libé
Mercredi 21 Décembre 2011

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