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Maurice Laquière : Cette belle vallée de Debdou, près de la source abondante et fraîche




Maurice Laquière : Cette belle vallée de Debdou, près de la source abondante et fraîche
Comme nous le découvrons peu à peu, au fil des pages de ce roman «Fortunée la juive», le Maroc n’était que le creuset de cultures, où se fondaient les masses venues de l’étranger. Il offrait vraiment un espace fertile à la découverte. Le Maroc des années trente et quarante avait conservé son aspect hospitalier et humain. Les exilés trouvaient asile dans les innombrables villes. Ainsi, les juifs étaient venus errer de ville en ville, campant ici, s’installant ailleurs. Le roman «Fortunée la juive» de Maurice Laquière est passionnant et plein de vie.
Dans ce roman, Maurice Laquière nous rappelle les moments principaux de la vie des juifs marocains pendant l’ère  coloniale. Il a esquissé les portraits de juifs vivant au Maroc à cette époque. Il a dépeint leur vie sociale et psychologique, avec ses contradictions parfois tragi-comiques. Son récit ne poursuit aucun but racial ou politique. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est le côté social afin de saisir et comprendre leur vie.
Ce roman se compose, en majeure partie, des pages écrites sous la pression des événements. L’écrivain a révélé les souvenirs des juifs du Maroc et a donné au temps le soin de juger l’histoire du passé avec une entière sérénité. La quintessence de ce roman est là. Il contient un récit d’un Maroc fidèle à son histoire et qui restera toujours lié aux souvenirs de l’occupation coloniale.
Les juifs se sont installés à Debdou durant les années vingt, «la beauté du site ajoutait encore à l’attrait de Debdou». C’était lors de ces années que s’est renforcé ce sentiment profond d’une liaison entre ces juifs marocains et cette ville orientale : «Pendant que l’on avance, la montagne semble miraculeusement s’entrouvrir et on pénètre avec surprise dans l’admirable vallée de Debdou.» L’idée de cette admiration était ancienne :«Les Marocains qui, fidèles à leurs engagements, avaient laissé les juifs en paix pendant les travaux d’installation, ne tardèrent pas à se montrer exigeants».
Les juifs du Maroc avaient aimé cette ville, admiré sa tranquillité et sa beauté :«Mais la beauté, la perle, le cœur de  Debdou, c’est la fameuse source qui amène des profondeurs de la montagne une eau claire abondante et glacée. A l’ombre d’un immense figuier, venu certainement là pour en garder la fraîcheur, cette eau jaillit et pulvérise en mille feux les quelques rayons indiscrets qui ont réussi à se faufiler parmi le feuillage épais». Dans ce site, ils avaient admiré aussi l’œuvre des espaces qui incitaient à la rêverie dans le silence.
Le roman «Fortunée la juive» nous plonge dans le passé du Maroc et nous fait faire une promenade riche en émotions. Evoquant dans ce roman l’histoire des juifs, Maurice Laquière écrit : «Ils étaient venus, ces juifs, dans ce Mellah de Debdou, traqués par les rigueurs du Saint-Office et par le fameux édit  de prescription qui, en 1492, au lendemain de la prise de Grenade, chassa d’Espagne 70.000 familles israélites. Le XVIIe concile de Tolède, tenu en 694, avait déjà, par crainte de voir les juifs livrer l’Espagne aux Maures, ordonné non seulement la confiscation de leurs biens, mais aussi l’enlèvement de leurs enfants pour les instruire dans la religion catholique».
C’est dans cet esprit que Maurice Laquière relate quelques points forts d’une époque riche en enseignements. A Debdou ainsi que dans toutes les bourgades du Maroc, les juifs conservaient leurs coutumes et leurs cultures. La familiarité avec la population de ces bourgades, contribuait à maintenir un contact ancestral avec cette population elle-même : «Les gens de la Moulouya  et de l’Atlas, ceux de Midelt et des plaines de M’Goun y venaient apporter les produits  de leurs régions : la terre de «rassoul», naturellement savonneuse, les peaux brutes, les cuirs artistement travaillés, les lourds tapis aux larges points, les «djellabas», amples manteaux à capuchon, tissé de soie et de poils de chameaux, de fines étoffes de laine».
Tous les personnages que Maurice Laquière dépeint dans ce roman, il les crée en les tirant de la réalité. Il cherche sans cesse à percer d’une manière plus précise les secrets de leur vie, de même que, par son analyse, il a observé les juifs du Maroc, et ce qu’il a trouvé et appris a de nouveau émergé en lui : «C’était donc là, Fortuné était née, au grand désappointement  familial. Mais elle n’avait pas tardé à faire la conquête de tous et, en grandissant, à resserrer autour d’elle ce faisceau d’affections. Le père, «sopher» toujours plongé dans la confection méticuleuse des «Thoras», était assez lointain et indifférent : il abandonnait quelquefois  ses passionnants travaux pour suivre sa fille d’un œil amusé.
Le vieux Rebb, lui, s’était bien vite rendu compte: la présence de cette enfant, dont l’intelligence précoce l’émerveillait, lui était devenue indispensable, et se reprochait parfois de trop penser, même à la synagogue, à ce petit bout de femme vif, fureteur et gai».
A Debdou, le mode de vie juif était banal et suffisant. Les juifs l’aimaient et se sentaient heureux : «Les juifs étaient heureux de pouvoir garder leur foi et certains d’obtenir un  plus juste sort.» Debdou était leur refuge le plus sûr. L’ambiance y était fort sympathique. Ils n’avaient aucune raison de douter des bons sentiments que les Marocains de Debdou portaient à leur égard : «Comme dans toute circonstance importante, les amies, les voisines vinrent apporter leur concours, par tendance naturelle d’entraide et aussi par besoin de se réunir, de jacasser, de commenter interminablement et bruyamment la nouvelle».
Parmi les images qui lui restent de son voyage à Debdou, Maurice Laquière écrit : «Ils étaient arrivés à se rendre utiles d’abord, ensuite indispensables, à ces populations marocaines. Utilisant leurs connaissances, guidés par leur don inné du commerce, ils s’étaient fait les pourvoyeurs de toutes les substances nécessaires à ces hommes : ils leur vendaient le grain pour leurs semailles, les teintures pour leurs tapis bariolés, les médicaments pour malades et les fards pour leurs femmes.
 Ils avaient fait venir des marchandises : le sucre et le thé des pays lointains, les épices des Indes». Laquière  écrit aussi dans ses souvenirs : «Payant largement leur droit de passage, ils formaient d’immenses caravanes qui apportaient à Debdou toutes ces richesses».
Témoin de son temps, Maurice Laquière restera toute sa vie marqué par l’ancienne époque. Son œuvre «Fortunée la juive» sur les juifs de Debdou, embrasse une période coloniale et décrit avec beaucoup de fidélité l’intimité des juifs. Laquière a compris l’importance des circonstances de leur vie, des détails intimes et des traits qui caractérisent leur personnalité et mettent en lumière leurs aspects culturels : «Lorsqu’il apprit que la femme de son fils avait mis au monde une fille, il eut un premier mouvement tout instinctif de révolte. Quoi ? La lignée était donc interrompue ? Serait-il obligé, alors qu’il n’avait plus que quelques brèves années à vivre, de faire cette pénible constatation ? Lui faudrait-il partir avant d’assurer la pérennité de son nom, la continuation de son sang et surtout le maintien, dans sa descendance, de son patrimoine religieux ?»
Les juifs de Debdou ont vécu, ainsi, dans l’harmonie et en totale communion avec la population de cette bourgade. Debdou était, pour eux, une merveille où chaque détour révèle des paysages à rendre fou un peintre : «Elles ont vécu leur vie de princesse : maintenant, une place minuscule, un grand figuier, quelques rayons de soleil qui troue une ombre apaisante, suffisant à leur éternité.
- Voyez-vous, Mademoiselle, dit Pierre Malessis en s’asseyant à côté de Fortunée sur le tronc argenté du  vieil arbre, cela représente bien la douce philosophie enviable de nos musulmans».
Le roman de Maurice Laquière est aussi un tableau d’une  époque lointaine que les événements postérieurs ont fait oublier. Laquière était venu au Maroc dans l’intention d’écrire des articles. Mais à peine arrivé, il s’est intégré dans cette atmosphère marocaine. C’était bien la première fois qu’il se trouvait dans un pays où les arabes et les juifs s’étaient réunis pour raffermir leur attachement à ce pays.
Dans cette atmosphère coloniale tendue, ces Marocains aspiraient ardemment à l’indépendance du Maroc et à se libérer du joug colonial. Laquière était enclin à penser que cette fraternité des Marocains (arabes et juifs) était au fond une cause juste. Les juifs du Maroc n’étaient pas loin de cette cause nationale. Laquière décrit dans son ouvrage cet esprit d’indépendance : «Les juifs n’aimaient pas confier leurs secrets à la poste des Français  et ils préféraient  colporter eux-mêmes leurs nouvelles».
Durant les années quarante, Debdou était jolie, riante et son charme renaissait avec ses paysages orientaux. Maurice Laquière ne se lassait pas de parcourir ses lieux.  Ses habitants n’avaient pas des mines de vaincus. Malgré les déceptions, ils ne paraissaient aucunement malheureux parce que Debdou était le refuge de la fraternité et de la douceur de vivre : «Chênes immenses, pins aux longs troncs droits et rugueux, thuyas verts de feuillage et de bois roux, cèdres odorants, mélèzes somptueux, lui donnent une diversité remarquable».
Par l’ampleur du sujet, le roman «Fortunée la juive» ressuscite des souvenirs et saisit le lecteur par la simplicité de son histoire. Dans ce roman, Maurice Laquière passe en revue les grandes valeurs humaines des Marocains (arabes et juifs) et montre que ces valeurs ne prennent toute leur signification que si elles se rattachent à la tolérance et à la fraternité.
Ce qui semble avoir le plus fortement marqué Maurice Laquière, au-delà de ses préjugés, ce sont ses recherches qui ont jeté la lumière sur l’histoire d’une époque  caractérisée par des événements historiques. Aujourd’hui, avec du recul, l’on peut s’interroger sur la portée de cet ouvrage. Dans ce contexte, «Fortunée la juive» est une vitrine qui nous invite à la flânerie et à la réflexion.  
Debdou, cette grande bourgade débordante de vie dans laquelle les Marocains (arabes et juifs) se donnaient la main et fraternisaient, est tombée aujourd’hui dans un profond oubli.
Seul cet ouvrage  nous permet de nous remémorer cette bourgade : «Après un rude voyage, ils arrivèrent enfin, dans cette belle vallée de Debdou où, près de la source abondante et fraîche, ils installèrent leur campement en psalmodiant un des plus antiques morceaux de poésie sémitique, le Chant de la Source de Beer : «Monte source ! acclamez-là ! Ce puits, que des princes ont creusé, que les Grands du peuple ont ouvert, avec le sceptre, avec leurs bâtons, est un don du désert!».

Par Miloudi Belmir
Mercredi 13 Novembre 2013

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