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Maroc en transition : Une société sous pression (2)


Libération propose à ses lecteurs des articles éclairant les composantes essentielles de celle-ci qui sont en phase de mutation critique : la famille, la classe moyenne, les migrations, les jeunes, jusqu'au lien social dont la transformation prend des formes multiples qualifiées parfois de «pathologiques».




II- La classe moyenne

Parler de « classe moyenne », au Maroc ou ailleurs, revient en général à aborder la question de sa définition en termes économiques. Elle est tantôt approchée par le niveau de rétribution1,  tantôt repérable en se référant à la possession d’un ordinateur et d’un abonnement à une ligne ADSL2, elle est définie par sa position intermédiaire dans les hiérarchies sociales et professionnelles, ainsi que par des qualifications. Elle correspondrait aux «professions intermédiaires» qui en forment le noyau central, auxquelles s’ajoutent de larges fractions des «cadres et professions intellectuelles supérieures», et éventuellement les groupes d’employés les plus qualifiés et des agriculteurs (propriétaires d’une certaine superficie foncière).
Souvent, le choix de l’approche trouve sa justification dans la nature même des couches moyennes, que l’on préfère désigner au pluriel et que les chercheurs en sciences sociales ont du mal à identifier comme un groupe homogène porteur d’un projet social, voire d’une culture monolithique3.
Cette perception est partagée par d’autres auteurs4 qui parlent d’une catégorie sociale demeurée limitée en nombre et en potentiel et qui est identifiée de différentes manières : pouvoir d’achat, accès aux valeurs et images culturelles mondiales, et surtout inspirant des valeurs positives (ascension sociale par le travail), compétences linguistiques, aspirations, éducation et désaffection politique5 .
L’enquête conduite par le Haut Commissariat au plan sur « les niveaux de vie des ménages » a défini sur la base des dépenses annuelles moyennes par personne, 5 catégories sociales6 . L’exploitation et l’analyse des données de l’enquête sur les revenus et les niveaux de vie de 2007 ont permis de situer les classes moyennes dans la fourchette centrale de la distribution sociale des revenus ou des dépenses de consommation. La population concernée est estimée à 16,3 millions de personnes, soit 53% de la population totale du pays, vivant pour une large part dans les villes 7.
Ce repérage, basé sur une approche économique et financière, reste tout de même limité par comparaison avec des travaux effectués en Europe et aux Etats-Unis sur la classe moyenne. Ceux-ci privilégient une définition de la classe moyenne en termes de comportements : « Faut-il rappeler l’importance des habitudes de consommation et des ségrégations qu’elles entraînent car elles sont distinctives et ségrégatives, plus que porteuses d’effets de masse  8?»

A.    L’identification grâce aux attitudes et comportements 
De plus, la classe moyenne se caractériserait davantage par son ambition à accéder à la classe sociale supérieure, pour elle et/ou pour sa descendance. Dans cette perspective, elle se distingue par des modes et des styles de vie qui agissent comme des vecteurs de distinction sociale 9 : « Mimétisme à l’égard de la classe supérieure (consommation de haute technologie et adoption des signes extérieurs d’appartenance à la grande bourgeoisie, investissement important dans l’éducation des enfants, etc.) »10. 
Parce qu’il s’agit d’un sentiment d’appartenance, moins statique que dynamique, que le comportement mérite tout l’intérêt notamment lorsqu’on identifie le sort de cette catégorie — ou par extension celui de ses propres enfants — à celui d’un groupe intermédiaire, dans une croyance générale au progrès. Car, au moins dans les représentations, celui qui rentre dans les classes moyennes n’en sortirait pas, sinon par le haut, exception faite des périodes inquiétantes ou dramatiques.
Cet acharnement à se surpasser, à sortir de son milieu, peut aller dans certains cas, visibles au Maroc, jusqu’à adopter un mode de vie au-dessus de ses moyens, ou une recherche de fonds tous azimuts pour satisfaire cette représentation de soi11 . Cependant, cette frustration symbolique ou sociale aiguillonne, stimule cette classe sociale et la pousse vers une amélioration de sa condition. C’est ainsi que cet espoir de promotion sociale met la société en mouvement et fournit l’énergie nécessaire à la mise en route de l’ascenseur social. Dès lors, la promotion des couches moyennes est un élément fédérateur qui fait entrer toutes les autres catégories sociales en synergie et apparaît comme le moteur principal de cet ascenseur12 .
Au Maroc, où l’intérêt officiel porté à la classe moyenne n’est pas tout récent, chercheurs et décideurs en sont encore à vouloir saisir la diversité de cette frange de la population et pouvoir cadastrer ses domaines. Rappelons que dès 1964, le Roi Hassan II exprimait l’intérêt du pays à favoriser une classe moyenne pour permettre un développement harmonieux du Maroc 13. Ainsi, avec la marocanisation de certaines entreprises, les pouvoirs publics, à la recherche d’un certain équilibre politique, ont tenté de distribuer des rentes et des privilèges à une élite à laquelle il était demandé un appui politique. Mais, cet objectif a montré ses limites au milieu des années 70, car il est entré en contradiction avec la concentration des rentes et des privilèges entre les mains d’une élite de plus en plus réduite. 
 

Par ailleurs, les contraintes économiques de l’effort de guerre au Sahara ont détourné les flux d’investissement étatiques vers des postes budgétaires destinés aux équipements lourds, ne permettant pas dès lors l’émergence et l’épanouissement d’une classe intermédiaire stable entre une « grande bourgeoisie » et une classe modeste, voire pauvre.
Ainsi, depuis la fin des années 70, la promotion sociale au Maroc s’est ralentie. Ceci a attisé la frustration d’une classe urbaine éduquée, qui s’est vue en danger de constante déchéance sociale. Les réformes libérales adoptées au Maroc au début des années 1980 par le Plan d’ajustement structurel ont conduit l’Etat à privilégier les équilibres macro-économiques au détriment de l’humain. Ceci va conduire à la stagnation, voire à la régression du pouvoir d’achat de la classe moyenne, favorisant également le développement de l’emploi précaire et du chômage urbain.
Recrutements dans les secteurs de la fonction publique et de l’éducation permettaient jusqu’au milieu des années 1970 de tirer vers le haut des pans entiers des couches populaires. Avec l’émergence, dès le début des années 80, du phénomène des «diplômés chômeurs», l’école ne sera plus en mesure de favoriser une ascension sociale massive et qui est nettement suspendue depuis vingt ans 14. Cette situation a empiré durant les années 1990, puisque les enquêtes montraient que « les jeunes ayant des diplômes semblaient vulnérables par rapport à ceux qui en sont dépourvus »15 . Succèdent à cette période, un doute tangible puis une claire remise en cause de la dynamique passée. Ainsi, à la croissance univoque de la classe moyenne, à sa démocratisation — en quelque sorte — se substitue une évolution en demi-teinte, marquée visiblement par le détournement de cette classe sociale de la culture du progrès et son enfermement parfois progressif, dans l’intolérance et ou le rejet du pays16 . 

B.    Un élargissement sur des fondements fragiles 
Dès lors que l’avantage de l’éducation, espoir de promotion sociale par le mérite, pour ceux pouvant y bénéficier, s’émoussait au profit d’autres activités, les relations entre la classe moyenne et l’école se sont détériorées, laissant ces couches sociales face à de nouvelles incertitudes. Une telle situation est à mettre en corrélation avec une montée de l’emploi informel comme l’a souligné l’enquête menée à l’échelle du territoire marocain en 1999-2000 et qui attire l’attention sur deux éléments : 
- L’importance du nombre d’unités de production informelles non agricoles, estimé à 1.233.240 dont une grande partie (71,6 %) est localisée en milieu urbain17, 
- La présence remarquable de jeunes prenant en charge ces unités dont 35,3% ont moins de 35 ans, et près des deux tiers (64,7%) ont moins de 45 ans. Cette présence faut-il le souligner est à lier avec le taux de chômage élevé que rencontre cette frange de la population.
Les diplômés chômeurs préfèrent ainsi le statut d’indépendant à celui de « sans-emploi », d’autant qu’un tel statut n’exige, généralement, ni formation spécifique ni un important capital.
L’assurance d’une promotion sociale ne semble plus jouer pour une frange de salariés à cause du ralentissement des gains du pouvoir d’achat. L’augmentation des prix de l’immobilier au cours des dix dernières années, entame davantage le pouvoir d’achat des jeunes actifs, lesquels affrontent de bien minces espoirs de promotion sociale et la perspective d’une retraite dont le financement est hypothétique. D’où la tentation d’un repli sur des stratégies d’adaptation personnelle et immédiate. Même le revenu, jadis déterminé par un niveau de diplôme et d’ancienneté bien défini comme perspective de carrière, obéit désormais à une part croissante d’aléas et d’arbitraire.
L’apparente modernisation du monde rural avec le développement de centres au sein de grandes régions agricoles, ne favorise pas l’avènement d’une classe intermédiaire solide et pérenne. En effet, ces bourgades souvent promues administrativement en centres urbains, leurs habitants s’inscrivent davantage dans une logique économique informelle, avec ses corollaires de remises de MRE, de contrebande et de blanchiment d’argent (particulièrement dans les provinces du Nord, de Khouribga et de Beni Mellal).
Une telle évolution a été amplifiée dans les années 70 et surtout 90 et 2000 par l’étalement d’une richesse ostentatoire liée, entre autres, au développement de la spéculation foncière et aux jeux boursiers. Si certains groupes et individus ont pu bénéficier, grâce à ce contexte, d’une « promotion » dans la hiérarchie sociale, d’autres subissent a contrario un déclassement social relatif.
Sans parler véritablement d’une « crise » de la classe moyenne, on peut néanmoins pointer quelques indicateurs qui soulignent la fragilité de cette catégorie sociale : 
-    la faible progression du pouvoir d’achat (pour ne pas dire sa stagnation),  
-    le déclassement de nouvelles cohortes de diplômés (notamment des jeunes issus des catégories moyennes ou populaires), 
-    la précarisation des intellectuels, 
-    le décrochement statutaire d’une partie des cadres, 
-    le sentiment de dévalorisation de certaines professions (professeurs, ingénieurs, personnel intermédiaire de la santé, …).
Dans le sillage de cette dynamique, il y a lieu d’évoquer les effets ou les contre-effets d’une «informalisation» de l’économie et de ses conséquences sur l’évolution de la société, notamment sur les stratégies des couches moyennes. Différentes enquêtes témoignent d’une dynamique particulière du secteur informel (avec une contribution à hauteur de 17% au PIB), perceptible à travers une floraison d’activités et de métiers montrant de réelles initiatives pour les populations à revenus modestes et intermédiaires, pour améliorer leurs conditions de vie. Rappelons que les activités informelles emploient quelque 1,9 million de personnes (soit 46,8 % de l'emploi non agricole, hors administration et collectivités locales18 , dont 72,7 % en milieu urbain). La contribution de ces services au PIB est passée de 33,4% à 34,7% entre 1999 et 2004, au détriment des secteurs agricole et industriel, dont l’apport a baissé respectivement de 0,4 point et 1,3 point au cours de la même période19 .
L’informel illicite pourrait à son tour avoir des impacts, même limités, sur les comportements sociaux. D’abord parce qu’il anime et alimente par ses flux d’argent plusieurs secteurs économiques et de services. Ainsi, les flux qui sont issus de la culture de cannabis sont estimés par l’enquête de l’ONUDC à environ 12 milliards de dollars 20, dont une part importante trouve des voies vers des secteurs tout à fait formalisés au Maroc. Faut-il rappeler que le revenu annuel d’environ 300.000 familles de la région Nord (soit les deux tiers de la population rurale de cette région) est directement lié à cette culture.
Les flux qui en sont issus, ajoutés à ceux de la contrebande, favorisée par le développement d’un commerce transfrontalier, estimés dans le seul cas de Mellilia à 670 millions d’euros en 2006, contre 544 millions d’euros en 2004, retrouvent en toute légalité des secteurs « formels » ayant de fortes plus-values (conserveries de poissons, conditionnement de produits agricoles, matériaux de bâtiment, constructions, commerce, clubs de foot, projets touristiques, etc.).

 

En matière culturelle et identitaire, la classe moyenne marocaine semble s’être 
détournée progressivement du «modèle» incarné 
par «la grande bourgeoisie», au profit d’un modèle 
conservateur aux références idéologiques nationalistes

 
S’il est difficile de faire une lecture des données chiffrées pour évaluer toutes les potentialités (capitaux, transactions souterraines, change au noir), qui nourrissent les activités financières assez diversifiées, bien des analystes évoquent, dans les cas similaires au Maroc, des « externalités négatives » 21 ou des « effets sociaux », induits par le développement du blanchiment d’argent sale.  Ce dernier participe de la contamination de l’activité bancaire et de la dissémination de la corruption à plusieurs échelles. 
En outre, le cumul des activités de plus en plus répandu parmi certaines catégories sociales (enseignants, agriculteurs) reste très sous-estimé. Les recensements et enquêtes classiques ne nous informent que sur l’«activité principale», « rémunérée » ou « effectuée pour la famille », alors que la pluriactivité pratiquée notamment parmi certaines catégories, comme les enseignants, reste largement sous-estimée. L’exemple des cours particuliers semble être, selon le dernier rapport du Conseil supérieur de l’enseignement, une pratique répandue dans les cycles d’enseignement primaire et secondaire, particulièrement en milieu urbain. Plus de 50% des enseignants du secondaire affirment la pratique courante parmi leurs collègues 22 de cours à des particuliers ou dans des établissements privés.
Il faut dire que le revenu horaire moyen issu de cette activité secondaire, exercée en marge ou en dehors des obligations réglementaires, reste supérieur au revenu perçu dans la fonction publique. 
3. Comportements et stratégies par défaut des classes moyennes
Lors des élections législatives de novembre 2007, les forts taux d’abstention dans les quartiers habités par la classe moyenne, (exemple de l’Agdal ou de Hay Ryad à Rabat), pourraient être interprétés comme un décrochage partiel de cette classe sociale de la vie politique. Cette quasi indifférence pose au pouvoir politique la question de l’adhésion à son projet de société et donc de l’appui d’une frange importante de la société marocaine. Opportuniste, tacticienne, la classe moyenne demande une clarification de ce projet et notamment des « gains » matériels ou symboliques qu’elle pourra en retirer, d’abord pour sa survie en tant que classe et ensuite pour sa pérennité future, via ses enfants.
La croissance des inégalités, observée depuis une vingtaine d’années, cache en réalité une recomposition des écarts de conditions de vie. Les revenus les plus modestes concernent plus les jeunes (souvent issus de la classe moyenne) que les personnes âgées. Mais, la lecture du rapport du Haut-Commissariat au plan sur les indicateurs sociaux indique un creusement des disparités sociales. L’examen de l'évolution de la concentration de la masse des dépenses entre 1998 et 2007, montre que la répartition des dépenses est devenue plus inégalitaire. L’écart inter-décile serait ainsi passé de 11,8 fois en 1998 à 12,7 fois en 2007 23.
Si l’évolution des « rubriques de consommation» indique une progression des standards modernes de consommation, les clivages sociaux persistent toujours. L’alimentation, toujours en tête, est en baisse. Elle représente 40,1% des budgets des ménages contre 41% en 2001 ; le logement suit une tendance similaire et ne pèse plus que 20,2% des ressources des ménages contre 22,1% en 2001 ; l’habillement et l’équipement de la maison sont également orientés à la baisse, puisque la part accordée aux biens d’équipement du foyer est passée de 3,9% à 3,6% 24. 
 Un doute croissant semble s’installer au sein de cette classe depuis des années. Il est lié aux difficultés rencontrées par les nouvelles générations et l’apparition de phénomènes nouveaux de déclassement social. Le nombre croissant des candidats diplômés chômeurs, les difficultés d’accès au logement, les interrogations vis-à-vis des modes de régulation, tous ces éléments représentent les symptômes d’un malaise de la classe moyenne.
Ces dynamiques sociales ont eu des répercussions négatives comme le désenchantement vis-à-vis de l’école et le sentiment d’injustice. Leur contre-effet a été amplifié par l’étalement d’une richesse rapide et ostentatoire, liée entre autres au développement du commerce de la drogue, de la prostitution de luxe, de l’enrichissement par les jeux boursiers, de la contrebande et de la spéculation foncière. Les vecteurs traditionnels de l’ascension sociale, tels que le travail, le sérieux et l’abnégation de soi, ont été discrédités au profit de comportements opportunistes et parfois amoraux (Hamza).
En matière culturelle et identitaire, la classe moyenne marocaine semble s’être détournée progressivement du « modèle » incarné par «la grande bourgeoisie», au profit d’un modèle conservateur aux références idéologiques nationalistes 25 et/ou moyen-orientales, désormais plus accessible économiquement mais aussi socio-linguistiquement. Cette prise de distance culturelle traduit une conscience aigue de la part de la classe moyenne de son incapacité à rejoindre cette classe supérieure qu’elle était théoriquement appelée à atteindre. Consciente d’un blocage social, elle contourne l’élite locale pour imiter une élite moyen-orientale dont elle adopte les comportements (le voile à la mode), les valeurs (le conservatisme social) et les convictions (la primauté du conflit israélo-palestinien et la question irakienne ou syrienne sur les problématiques politiques nationales). Cette classe tente de « récupérer » indirectement le rang auquel elle aspire, via l’adhésion symbolique à une société transnationale.

Dans un contexte politique marqué par l’absence de démarcations idéologiques, les comportements électoraux des classes moyennes restent difficiles à prévoir comparés à ceux des autres classes sociales (bourgeoisie, classes ouvrières…).
Le flottement politique des classes moyennes lors du vote devient un facteur décisif dans la détermination des résultats du scrutin. C’est pourquoi, certains partis attrape-tout, tel le cas du PJD, élaborent des stratégies pour capter cet électorat « volatil».
Les politiques publiques mises en œuvre par l’Etat doivent prendre en compte les équilibres sociaux et humains et veiller à relancer la dynamique de l’ascenseur social. Sa Majesté le Roi est persuadé de la nécessité de revivifier les classes moyennes en vue de favoriser la mobilité sociale. Dans son discours du trône, du 30 juillet 2008, le Souverain a exprimé sa détermination à propulser l’émergence des classes moyennes marocaines : « Nous sommes, donc, fermement déterminé à œuvrer pour que les classes moyennes constituent désormais l'épine dorsale de la société équilibrée que nous nous employons à construire ».
Qu’est-ce qui pourrait aider à déclencher une dynamique sociale durable ou une mise en marche de l’ascenseur social, sachant que les sociologues identifient le processus ascendant des couches populaires, empruntant l’ascenseur social par le biais de l’acquisition d‘un capital scolaire ? Quelle serait l’approche adéquate pour favoriser l’émancipation de classes moyennes citoyennes à même de renforcer le processus de modernisation du pays, de lutter contre la marginalisation sociale et de prémunir la société contre les extrémismes de tout bord ?
Quelles sont donc les perspectives d’évolution de la classe moyenne au Maroc ? Dès lors que l’ajustement structurel puis l’ouverture libérale ont affecté sérieusement ses composantes subissant une marginalisation générale par rapport à d’autres groupes sociaux, comment limiter un tel sort ?
Plutôt que d’incriminer la mondialisation il vaut mieux parler ouvertement des responsabilités propres à notre système et reconstruire « un projet social de long terme favorable à tous ». Avoir réduit la création d’emplois publics et ne pas mener une politique de logements à bon marché, expliquent aujourd’hui toute la difficulté à transmettre aux jeunes générations les progrès passés tout en leur faisant payer le prix d’un « État providence » qui ne leur bénéficie guère. Sans les formes privées et informelles de la solidarité intergénérationnelle, la situation serait « intenable ». Mais cette solidarité bénéficie avant tout aux enfants des classes moyennes supérieures, accédant eux-mêmes à des positions sociales viables. 
Les stratégies préconisées pour renforcer la classe moyenne portent sur l’élargissement du marché et l’espoir de promotion sociale, le tout, fondé sur un effort de formation scolaire et supérieure, l’élévation des revenus, une réforme des taux d’intérêt, une politique du logement… mais aussi une meilleure équité dans les rapports sociaux. Ces mesures impliquent une réforme ou une réorganisation de la « Balance of Power » au sein de la société marocaine en faveur d’une plus large redistribution des richesses. Celle-ci devra peut-être, dans un contexte de rareté des ressources, se faire en réduisant momentanément la part des plus privilégiés, ce qui impliquerait la négociation d’un «contrat social» préalable non seulement avec les classes moyennes mais aussi avec la grande bourgeoisie.



 

1- On parle d’un seuil de revenu de 15.000 dirhams par mois, Voir. – « Les statistiques du HCP sur la classe moyenne suscitent la polémique» Aujourd’hui le Maroc, 15 mai 2009 http://www.aujourdhui.ma/couverture-details68979.html 
 2- Le nombre d’abonnés ADSL n’a pas connu de progression notable (seulement 1,34% de croissance annuelle) (21,9% en 2007 et 57,6% en 2006). Il est passé de 476.414 en décembre 2007 à 482.791 en 2008, chiffres à comparer avec le nombre d’abonnés en France 16 millions contre 526.080 au Maroc (soit 32 fois) 
  3- Ksikess Driss ; Peraldi Michel ; Colsado Elsa. « Invisibles, discrètes et méconnues », in  Economia, n° 5, février-mai, 2009, p.36. 
  4- Cohen Shana. « Les classes moyennes au Maroc : insécurité économique et difficultés d’émergence », in La Société marocaine. Permanences, changements et enjeux pour l’avenir, Haut-Commissariat au plan, Rabat, 2005, pp.91-96
5-  Cohen Shana. « Classe mondialisée et ignorée », in Economia, n° 5, février-mai 2009, p.55
6-  Selon l’enquête réalisée en 2000/2001, la population est partagée en cinq classes après rangement des individus suivant les valeurs croissantes de la dépense annuelle moyenne par tête. Ces classes sont les suivantes :
1 : Moins de 3.542 dirhams (20% les moins aisés de la population)
2 : De 3.542 Dh à moins de 5.032 Dh
3 : De 5.032 Dh à moins de 7.046 Dh
4 : De 7.046 Dh à moins de 10.881Dh
5 : 10.881 Dh et plus (20% les plus aisés de la population)
7-  Haut-Commissariat au plan. « Les classes moyennes marocaines : caractéristiques, évolution et facteurs d’élargissement » - Conférence-débat sur les classes moyennes au Maroc, Rabat, 6 mai, 2009
 8- El Mezouaghi Adil ; Ksikess Driss ; Peraldi Michel ; Rahmi Ahlam -« La Classe moyenne, c’est qui : plus un sablier qu’une montgolfière », Economia, n° 5, février-mai 2009, p. 47
9-  Weber Max. L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Pocket Agora, Paris, 1989
- Halbwachs Maurice. La mémoire collective. Les Presses universitaires de France, Paris,  1967 Chapitres 3 et 4
- Mills C.W. Les cols blancs, essai sur les classes moyennes américaines, Maspéro, Paris, 1964
- Bourdieu. Pierre. La distinction. Éditions de Minuit, Paris, 1979
10-  Cette description n’est pas particulière à la classe moyenne au Maroc
 11- Cette attitude est source de prédation et de corruption. 
  12- Galland. O. ; Lemel. Y. Article de synthèse tiré de l’ouvrage la société française, pesanteurs et mutations : le bilan, Paris, Armand Colin, 2006. 
13-   Discours du Trône, 3 mars 1964.
14-  Vermeren Pierre. Ecole, élite et pouvoir au Maroc et en Tunisie au XXème siècle. Rabat, Editions Alizés, février 2002, p. 526
15-  Mellakh Kamel. « Les lycéens et la socialisation au Maroc : enquête auprès des élèves des classes de terminales à Rabat », Thèse de doctorat en Sociologie, Université d’Aix-en-Provence, 1997
 16- Bouderbala Najib. « Les classes moyennes comme moteur de l’ascenseur social. L’hypothèse des classes moyennes », in Prospective Maroc 2030, Haut Commissariat au Plan, pp. 97-118, 2006.
17-  Cette enquête, menée en 1999-2000, a touché pour la première fois toutes les composantes du secteur informel (unités localisées, unités sans local et unités exerçant à domicile). Elle ne concernait pas le secteur agricole, la production non marchande pour compte propre, ainsi que le personnel domestique employé moyennant une rémunération. La distinction opérationnelle utilisée pour la reconnaissance du secteur informel se réfère à la non-tenue d’une comptabilité complète. Direction de la Statistique. Enquête nationale sur le secteur informel non agricole 1999-2000. Rapport des premiers résultats, Ministère de la Prévision économique et du Plan, Rabat. 2003. 
La définition même du secteur informel fait que toutes les unités non soumises à la réglementation en vigueur appartiennent à l’agent économique « ménages ».
18-  39 % de l'emploi non agricole et 20,3 % de l'emploi total, ... Direction de la Statistique. Enquête nationale sur le secteur informel non agricole 1999-2000. Rapport des premiers résultats, Ministère de la Prévision économique et du Plan, Rabat. 2003.
19-  Réalisations macro-économiques du plan 2000-2004
20-  Voir Office des Nations unies contre la drogue et le crime, Maroc, « Enquête sur le cannabis 2003 », Décembre 2003, p. 7 
21-  Wolf Martin. – « The profit of prohibition », « A case for legalising drugs » et « Over the Counter », Financial Times 22, 29 juillet et 12 août 1997.
22-  Conseil supérieur de l’enseignement. Etat et perspectives du système d’éducation et de formation, « Métier de l’enseignant », Volume 4, Rabat 2008, p. 80 
23-  Haut-Commissariat au plan. – Les indicateurs sociaux au Maroc en 2007. – Rabat, p. 42
24-  Jaîdi Larabi. – « Consommation : les inégalités persistent », La Vie Economique, n° 4 470, 11 juillet 2008, p. 38
25-  Laroui Abdallah. Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain. Paris : Maspero, 1978

 
A suivre 
Dans notre prochaine édition
III- La jeunesse

Par Mostafa Kharoufi Sociologue, diplômé de sciences politiques
Lundi 27 Juillet 2015

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