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«Mariage mixte», un roman d’Ahmed Hijaoui : Le «Je» qui ne parle pas de «Nous»




«Mariage mixte», un roman d’Ahmed Hijaoui : Le «Je» qui ne parle pas de «Nous»
Le titre du roman d’Ahmed Hijaoui « Mariage mixte », attire l’attention par sa simplicité.  Un éditeur, plus commerçant qu’éditeur ne l’aurait pas accepté et aurait demandé à l’auteur de le remplacer par un autre plus porteur.  Il se serait dit : voilà encore un triste récit sur cette douloureuse expérience que vivent en destins  croisés des couples que les origines, les identités, les cultures, les religions séparent.  Et il aurait répondu aimablement à l’auteur par un refus poli et aimable.  Le lecteur y aurait perdu.  Il y gagne cependant parce que ce roman ne participe pas de la veine autobiographique dominante en littérature de langue française au Maroc, depuis plus d’un demi-siècle.  Serait-ce parce que l’auteur est venu tard à l’écriture et à la création ou simplement parce que son dessein est de porter témoignage sur son temps et que les « autobiographes », eux, portent plus témoignage sur leur « moi » en prise avec leur temps ?    Eux ne se sont pas libérés des avatars du JE qui nous parle de tous les JE sans nous parler de Nous.  Ahmed Hijaoui, avec des mots justes, évoquant le destin de trois « couples mixtes », va hors de ce JE nous parler de ce que nous sommes, de ce que nous étions, de ce que nous risquons de devenir, de ce que nous sommes devenus.  Il y a certes dans ce récit comment naissent, évoluent et meurent ces couples, issus de «mariages mixtes» (Y aurait-il cependant un jour un auteur qui parlerait de ceux qui  réussissent, qui ne se sont jamais brisés, alors que tout les prédisposait au désastre.  Le bonheur, décidemment, n’a jamais été un sujet littéraire).  Toutefois le personnage central du récit d’Ahmed Hijaoui ne peut pas être ces couples mixtes  en particulier le couple «Moha – Lucie».  C’est de la société marocaine, qu’il s’agit aux lendemains d’une indépendance douloureuse, violentée dans ses premiers soubresauts.  Les parcours individuels ne sont que le prétexte à une illustration poignante d’une tragique destinée collective, qui broie les êtres, disloque les familles, détruit les espérances. C’est l’histoire d’un « désenchantement », de celui d’une génération confrontée à la défaite des idéaux et des valeurs.
L’auteur a choisi trois personnages, représentatifs de cette génération.  Un commissaire dont l’ambition est de rester commissaire et dont la tâche est de réussir ses investigations dans l’envers des vies, un médecin qui soigne les corps et les âmes et qui, désabusé soignera la sienne par la lecture des textes religieux, et un ingénieur Moha, que l’auteur décrira plus longuement, et dont l’ascension et la chute seront le fil rouge du roman.
Ascension et chute qui auraient du être la toile de fond de l’inexorable échec des trois «mariages mixtes», mais qui vont éclipser cette faillite pour ne s’intéresser qu’à la déliquescence d’une société en mal d’elle-même.
Moha nait dans la misère d’une campagne orpheline et oubliée.  L’instituteur veut l’aider,  convainc son père, et l’enfant part au collège du village voisin.  Là, c’est la maitresse qui s’empare de son destin.  On ne saura jamais pourquoi, de tels êtres, à un moment donné, comme des anges gardiens, œuvraient pour aider de jeunes dans les campagnes, et dans les villes à dépasser l’avenir que leur réservait le protectorat («facteur», «ouvrier agricole», «guichetier», «goumier etc.»).  Paternalisme ?  Altruisme ?  Humanisme ?
Toujours est-il, que Moha se retrouve dans une grande école parisienne, et fut séduit par l’attention toute maternelle et affectueuse de Lucie, que le destin cruel a plongée dans la vie nocturne de Paris.  Il unira sa vie, à celle qui aurait eu une vie de barmaid, si elle n’avait pas rencontré ce brillant étudiant appelé dans son pays, aux plus hautes destinées.
De retour, dans un pays démuni de compétences, au cours des premières années d’une indépendance euphorique, cet ingénieur, que les luttes politiques intéressaient peu, en jeune technocrate ambitieux, s’enrichira dans une administration que la  corruption minait déjà.  Puissant et riche, il délaissera son épouse étrangère, que son amante assassinera mais qui aura la préscience de le dépouiller de toute la fortune accumulée de délits en délits.  Moha paie d’avoir tout trahi, son pays, sa génération, l’institutrice altruiste qui en fit un ingénieur, son épouse «ancienne barmaid» méprisée et humiliée.
Il paie surtout d’avoir renié son père, sa mère, son frère, son village, ses origines.  
Deux scènes illustrent ce reniement brutal, exécuté de sang froid, lucidement: celle où le père, est présenté par Moha à son collaborateur comme un vague parent et qui a eu l’outrecuidance d’aller à la recherche du fils ingrat dans une espérance inouïe. Celle du frère, présenté aussi comme un vague cousin ayant eu vent de la réussite de Moha, et cherchant un travail qu’il ne pouvait lui octroyer. Tous deux, dépenaillés exhalant l’odeur nauséabonde des campagnes, du bétail et de la misère.
Ce n’est pas simplement parce que Moha avait honte de ses origines qu’il ne les accueillera pas chez lui, peu fier de leur faire rencontrer son épouse parisienne, mais parce qu’il était devenu «autre», et que cet autre ne reconnait plus ses origines, qu’il se veut «sans origines», «sans racines».
Tout l’intérêt de ce roman est dans une succession de «reniements» Moha reniera certes, ses racines, mais il reniera aussi, et surtout les valeurs de probité, de pureté, d’honnêteté de ses humbles origines.
Responsable de son destin, il ne lui faudra pas beaucoup de temps, pour accepter la corruption, apprendre à corrompre, et finir par tout corrompre.  Peu de tourments l’habiteront.  L’auteur qui ne raconte pas cette génération du reniement de l’intérieur, décrit dans un constat froidement « objectif » les illusions de cette âme que piègent l’orgueil, la suffisance et la morgue.
Le lecteur en oublie ces unions, appelées «mariages mixtes». Il en oublie le destin de ces femmes égarées dans des sociétés que personne ne les a préparés à affronter, qui n’étaient pas préparées non plus à les accueillir.   Il en oublie leurs discussions où elles cherchaient à inventer les subterfuges qui sauveraient leur couple l’éloigneraient des nuisances d’une culture qui leur apparaissait nuisible, qui les aideraient à habiller «leurs époux» des oripeaux de leur propre culture, d’en faire «des époux français» qu’elles n’ont pas su trouver, qui les ont peut être trahies, ou les ont abandonnées.
Le critique Mustapha Bencheikh à propos d’un récit du regretté Mohamed Leftah, commençait ainsi sa chronique «Comment lire un roman ?», et il ajoutait « nous n’avons pas de réponse compète et définitive à cette question, même si nous savons que toutes lectures ne se valent pas».
La lecture proposée du roman d’Ahmed Hijaoui, n’est certes pas la seule possible.  C’est celle qui m’a semblé la plus «actuelle», parce qu’elle ne restitue pas les tourments psychologiques du personnage, à peine effleurés, mais parce qu’elle est surtout «politique» dans le sens large de ce terme, parce qu’elle évoque le dévoiement de toute une génération, en charge du destin de la « Cité » et qui s’en est détourné pour cueillir les plaisirs éphémères d’une vie sans éclats.
Ahmed Hijaoui a su décrire cette trahison dans une langue sobre, de la sobriété de ceux qui n’ont jamais renié leurs origines.

Par Abdeljalil Lahjomri
Lundi 19 Mars 2012

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1.Posté par le marocain le 19/03/2012 12:42
C'est un roman qui va plonger le lecteur dans autre monde que celui où il vit.
La réalité,je suis contre les mariages mixtes,de part mon expérience avec nos compatriotes vivant à l'étranger.Au début c'est l'amour,la tendresse,la joie,un avenir radieux,puis les enfants,qui grandissent au moment où les parents vieillissent .Les enfants qui grandissent avec leur mère suivront sa religion sa culture(étrangère à l'islam.
Là commence les problèmes,et s'en suit une séparation douloureuse.Les enfants vont délaissés leurs parents et chacun suivra son chemin.
C'est une catastrophe ces mariages mixtes,qui sont toujours à l'échec.
Merci pour votre commentaire en ce qui concerne ce roman que j'espère l'acheter IN CHA ALLAH.

2.Posté par RACHID le 19/03/2012 17:24
Les clichés sont à bannir ,le problème majeur c'est le racisme des deux belles familles dans lequel est plongé le couple mixte.

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