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Manifestations sur le continent africain : L’insoutenable légèreté du prophétisme médiatique




Dans un de ses derniers livres, Edward Saïd affirmait que l’intellectuel est constamment acculé à choisir son camp : soit il est une muse enrôlée, soucieux de se ranger du côté du pouvoir et de glorifier les vainqueurs, soit il est du côté des vaincus et exprime son indignation face aux injustices. Ce qui se passe actuellement sur le continent africain, particulièrement au Maroc, nous amène à nous positionner. Pour ce qui nous concerne, nous sommes soucieux de la liberté d'expression, du débat, de la place active des citoyens au sein de la cité. Il ne s’agit pas de dire que le Maroc est un pays d’analphabètes et que la démocratie n’est pas «encore pour nous ».
Cela est d’ailleurs grave lorsque ces propos sont tenus par des intellectuels, c’est-à-dire des gens que les médias consultent en tant «qu’experts» et à qui on accorde une certaine légitimité. Bien entendu,  nous ne croyons pas en l'utilité d'actions violentes. Dans Il était une fois la révolution, le réalisateur italien Sergio Léone affirmait que la révolution n’était ni de la broderie, ni un épisode littéraire de l’histoire mais un acte violent, qui a un coût humain. Même s’il ne s’agit pas de cautionner les despotes, comme on l’a longtemps fait avec Ben Ali par exemple, il ne faut donc pas employer ce mot à la légère et ne pas le confondre avec « revendications » ou « prise de parole publique ».
La plus grande défaite pour le Maroc serait que la portée de cet appel du 20 février soit gâchée par des actes de violence, quel que soit le bord d’où qu’elles viennent. Nous croyons en un espace public démocratique marocain qui se construit et qui avance aussi grâce aux interventions responsables de la société civile.
Chaque groupe et chaque citoyen, national ou étranger, animé par une rationalité et une éthique qui lui sont propres, a le droit de communiquer publiquement ses idées à condition qu'elles contribuent au bien commun de la cité démocratique. Elles peuvent être dérangeantes, voire dissidentes car, comme le rappelait Abdelkébir Khatibi, la politique n’est pas uniquement constituée de soumission docile et respectueuse à l’autorité mais aussi de contestations et d’opinions critiques.
Elles doivent être communiquées publiquement, sans qu’il y ait entrave à la liberté d’expression. Bien entendu, il ne faut pas être relativiste et  confondre le 20 février 2011 et le 16 mai 2003. Les manifestants ne sont pas des terroristes mais des mouvements très hétérogènes réclamant chacun à leur façon plus de démocratie, plus de justice sociale, plus de liberté. Les foules ne sont pas les mêmes à Tanger, Casa, Marrakech ou Rabat. Dans la capitale, dimanche dernier, nous avons pu voir dans le même cortège, les jeunes d’ATTAC, les partisans des libertés individuelles, les militants amazighs, les associations féministes (elles-mêmes constituées de courants progressiste et traditionaliste) et les personnes de Justice et Bienfaisance. Difficile de dire que toutes ces personnes ont les mêmes revendications. D’ailleurs, la démocratie n’est-ce pas cela ?
Le pluralisme, le débat, la confrontation pacifique de points de vue. A ce niveau, les échanges d’arguments entre les partisans de ces manifestations et les opposants constituent un exemple intéressant de débat public, notamment sur le net 2.0. Ce dernier est loin d’être le catalyseur de ces manifestations mais plutôt un outil dont se sont servis les partisans et les opposants pour communiquer à des gens dont on ne sait pas grand-chose des usages sociaux réels qu’ils ont fait de cette communication et qui doivent compter peut-être également en leur sein un nombre de personnes qui restent indifférentes à tout cela.
A un hebdomadaire marocain qui amenait les intellectuels à réagir (en ne donnant malheureusement la parole ni aux femmes marocaines, ni aux intellectuels étrangers vivant au Maroc et aimant ce pays), nous dirions que le rôle de ces derniers est justement de  se méfier des illusions du savoir immédiat sur ces manifestations hétérogènes qui ont lieu sur le continent africain.
Nous ne sommes pas en ce moment dans un quelconque résultat final, à partir duquel il s’agit de tirer des bilans. Nous avons été effaré de voir la légèreté avec laquelle ce même hebdomadaire titrait en couverture « Cela ne fait que commencer ». Cette tentation du prophétisme peut non seulement tourner au ridicule lorsque l’avenir nous donne tort au sujet de nos prophéties mais a aussi l’inconvénient de verser dans la volonté auto-réalisatrice de ce que l’on a prophétisé et d’amener le journaliste à faire de tout sauf de l’information.
Très vite, il peut être amené à construire partiellement celle-ci pour donner raison à sa prophétie et risquer de limiter son travail de rédaction à des arguments de cadrage allant dans le sens de ce qu’il a prophétisé. Comment est-ce que les manifestations de ce week-end seront traitées ? Vont-elles servir rétrospectivement à « démontrer » que la prophétie journalistique était bonne, quitte à laisser de côté toute information ou tout discours « démontrant » que l’on s’est peut-être trompé sur ce que l’on prophétisait n’être « qu’un début » ?
Nous ne prophétiserons pas sur les productions médiatiques de la semaine prochaine… Comme nous le rappelait un bon ami stéphanois, les gens des médias ne sont pas là pour donner leur avis, pour militer mais pour rendre compte de l’actualité et restituer les réactions de leurs personnes ressources sur les événements, en y cherchant des points de vue contradictoires afin d’aider le lecteur à se faire son propre avis. Méfions-nous donc des illusions de la connaissance spontanée et de l’anthropocentrisme au sujet d’un phénomène politique et social qui n’est, pour l’instant, qu’un processus dont les conditions sociales de production ne sont guères connues et dont l’avenir reste incertain.

* Chercheur au CERAM (Ecole de gouvernance et d’économie de Rabat) 

Par Jean Zaganiaris *
Mercredi 2 Mars 2011

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