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Mahmoud Darwich ou le nom de l’amour




Le septième anniversaire de la disparition de Mahmoud Darwich (1941-2008) coïncide avec la révélation de l’identité de Rita rendue très célèbre grâce au beau poème et sa mise en musique par Marcel Khalifé entrés dans la légende. Chantre de la terre et de l’amour, le poète palestinien est l’auteur d’une lyrique vibrante de sonorités et d’images époustouflantes de beauté.
Nul poète arabe contemporain plus que Mahmoud Darwich n’est parvenu à sceller une union si intime entre l’ode à la terre et les élégies amoureuses. L’œuvre de cette figure marquante de la poésie universelle du XXème siècle est si empreinte de cet idéal qu’il s’est opposé maintes fois à son assignation au rôle de héraut de la cause palestinienne. Son « lit de l’étrangère » (1999), recueil dédié dans sa totalité à la célébration du féminin, a à cet égard valeur de témoignage.
« L’amour est muet et la poésie le fait parler ». Cette sentence de Novalis, qui suggère que celle-ci est la forme d’esprit et la voix rythmée et rimée de celui-là,  s’applique à la perfection au grand livre des Arabes qu’est la poésie, où des poètes se confondent avec leur aimée jusqu’à porter leur prénom comme nom.Qays Ar-Ruqayyât, célèbre grâce à ses vers sur les rencontres guidées par le parfum des gracieuses bien-aimées, doit son appellation aux trois femmes homonymes qui l’ont séduit. Kuthayyîr, dont la fidélité va jusqu’au désir courtois de confusion avec Azza,est toujours associé à sa femme adorée. Le chantre de la promesse amoureuse qu’il compare à celle d’un nuage d’été, Jamil, est inséparable de Buthayna qui n’a pas tenu ses serments de communion. Outre ces épris de l’amour, il est une pléiade de poètes, emblématiquement évoqués par Ibn Arabi dans son « Interprète des désirs », qu’on ne saurait citer en omettant leur muse. Un bel exemple est donné par Dhû-Rumma poète de l’époque omeyyade qui possède une maîtrise sans pareil du verbe préislamique et de l’emploi de phrases coraniques : il doit son nom, l’homme à la cordelette, à Mayya dont il a contracté à vie une passion inextinguible. Comme en écho à cette égérie, Darwich chuchote dans sa danse avec la mort magnifiquement peinte dans « Murale » (Jidarya) : « Voici ton nom dit une femme/puis elle disparaît dans la spirale du couloir ». Ce faisant, il hisse l’acte de nommer l’aimé au rang de couronnement de l’acte d’aimer. N’a-t-il pas célébré le souvenir d’un baiser et la prière à l’adresse d’yeux de miel à travers le prénom de Rita qu’il attache à une jeune israélienne qui le ravit lors d’une danse d’amour que viendra briser l’irruption d’un fusil. A l’instar de ses prédécesseurs, le trouvère des commencements voit sa passion contrariée : sa muse doit porter les armes contre le songe de Palestine. Le sang et les roses des martyrs s’interposent alors entre la femme dont le nom était à lui seul une fête et le poète amoureux. Nombre de poèmes de Darwich sont marqués du sceau de cette expérience à travers une lyrique qui enlace étroitement, dans des chants élégiaques, la grâce et les tourments de l’amour autant que les disgrâces et les blessures de songe de la résidence sur la terre. Cet entrelacement,qui s’exprime sous le pouvoir majestueux de la langue, produit, par le jeu d’allitérations et d’assonances, et des accents et des résonnances,  une musique somptueuse. Les sonorités sensuelles émises par les images doublent l’effet de celles  des apostrophes de la bien-aimée et des anaphores comme dans  “l’art d’aimer” : « Attends-la /Et converse avec elle comme la flûte avec la corde craintive du violon/ Comme si vous étiez les deux témoins de ce que vous réserve un lendemain/ Attends-la/Et polis sa nuit, bague après bague,/Attends-la/ Jusqu’à ce que la nuit te dise : il ne reste plus que vous deux au monde/Porte-la alors avec douceur vers ta mort désirée/Et attends-la!».Fidèle adepte d’une écriture soucieuse de plénitude, le poète multiplie les métaphores et explore en profondeur leurs liens pour, à la fois, affiner l’harmonie des rythmes et étoffer l’allégorie de sens. Sauge, rose, violette, jasmin, hirondelle, chardonneret, amandier, figuier, olivier, ciel, tourbe,paradis, feu, ...sont autant de mots qui participent  de la communion thématique entre l’amour et la terre établissant ainsi une profonde symbiose : « Si je meurs d’amour, ne m’enterre pas/ Entre tes seins abrite-moi (…) Pour que je sème ta voix dans chaque argile/ O verdure des oliviers, ô miel des figues ». Cette symbiose, manifeste dans une image si subtilement érotique,  est à l’œuvre dans des méditations sur la nostalgie du temps éperdu et des lieux perdus et l’inquiétude de l’espérance, les baumes et les vertiges de la terre, les béances de l’amour et les miroirs de la mort.
Grâce à la hauteur du ton, l’intensité profonde et l’exigence intérieure de son verbe,  la lyrique de Darwich culmine dans un souffle épique où la fascination du féminin va de pair avec la création poétique et, partant, avec l’être au monde : « Chaque fois qu’une femme s’en va au soir à son secret/ Elle croise un poète arpentant ses obsessions/ Et chaque fois qu’un poète s’immerge en lui-même, il trouve une femme se dénudant devant son poème/Quels exils désires-tu/ m’accompagneras-tu ou partiras seul dans ton nom ».

Par Rédouane Taouil
Vendredi 21 Août 2015

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