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Ma dernière chronique sera pour vous




La rentrée littéraire sera riche cette année, avec notamment la sortie de “Lettres à Abel”, le nouveau roman de l’auteure franco-marocaine Maï-Do Hamisultane. Une mère séparée de son enfant trouve la rédemption dans l’écriture. Poignant.


Pour rendre compte de cette écriture épistolaire omniprésente dans votre nouveau livre, j’ai décidé de rédiger cette chronique, qui sera sans doute ma dernière, sous forme de lettre et de vous vouvoyer, même si dans la vraie vie on se tutoie. Je vais vous vouvoyer car l’écriture ce n’est pas la vraie vie. C’est quelque chose d’important pour moi, vous le savez. Au départ, j’avais pensé appeler cette chronique « Lettre à Maï-Do ». C’est joli. Je vous admire d’avoir trouvé un si beau titre pour votre roman. C’est pour cela que je vais arrêter de parler des autres écrivains, de valoriser les livres que je n’ai pas écrits, d’écrire des comptes rendus de lecture dont tout le monde se fiche (y compris parfois les auteurs concernés) et me concentrer sur mon prochain roman. Je l’ai commencé sur un lit d’hôpital en 2015, vous savez, mais je ne suis pas un écrivain très sérieux et il est loin d’être terminé. Je vais aussi retrouver le plaisir de lire un livre sans le chroniquer, c’est important. Je suis comme vous, j’ai assez donné à un monde où les enjeux de reconnaissance artistique sont parfois d’une violence terrible et d’une mesquinerie pathétique. Il faut maintenant penser à soi, avoir le souci de soi. Oui, je vous admire d’avoir trouvé un titre aussi beau, aussi simple, aussi fort. Lettres à Abel. Lettres avec un S, symbolisant à la fois la souffrance, le sordide et la solitude de cette femme qui écrit désespérément à son fils pour ne pas mourir de chagrin, comme la narratrice de « La Blanche » (La Cheminante, 2013) retourne dans la villa casablancaise de son enfance pour ne pas devenir folle. Il y a toujours un Eden perdu dans vos textes, un Eldorado dont on a été chassé, une madeleine dévorée durant l’enfance dont on cherche désespérément à retrouver le goût. Le passage où la narratrice repense aux jours heureux en compagnie de son petit ami et de son fils qui venait de naître sont très touchants : « Mais mon Dieu c’était lui et ma vie c’était toi ». J’aime lorsque la femme dont vous parlez se rappelle les jours heureux, lorsqu’elle est rentrée pour la première fois dans la chambre de son ex et qu’elle fut éblouie par les livres de sa bibliothèque, lorsqu’elle se rendit compte que cet homme aimait les fleurs, lorsqu’ils apprirent qu’elle était enceinte, lorsqu’il lui offrit la bague de fiançailles et qu’elle croyait qu’ils seraient toujours unis, lorsqu’elle accoucha et qu’elle le supplia de rester à la clinique, où il passa les plus beaux jours de sa vie. J’aime aussi lorsque vous dites qu’il y a eu un moment où « tout a basculé » et que vous savez rester à la fois pudique, en évitant les règlements de compte et les coups bas avec celui que vous avez aimé, et authentique, en vous mettant à nu dans l’évocation de ces émotions terribles, cette « fièvre de la réalité » (quelle belle expression, bravo) qui s’est emparée de vous lorsque la machine judiciaire a estimé que vous n’étiez pas une bonne mère et que la garde de votre enfant serait confiée au père. On imagine (peut-être, peut-être pas) à quel point vous avez dû souffrir. Lors d’une violente dispute, la police est intervenue. Vous avez été mise en garde à vue. Une des femmes avec qui vous étiez enfermée, une Roumaine qui mendiait le soir dans les rues de Paris, vous a pris dans ses bras et vous a dit que cette souffrance allait passer. Un peu comme l’a fait métaphoriquement Leila Pahlavi, la fille du Shah sur laquelle vous voulez écrire un roman (Leïla est le prénom que porte l’héroïne de mon prochain roman; je préfère avec le i avec tréma). Peut-être parlerez-vous d’un photographe dans l’un de vos prochains textes ? En tout cas, ce que vous écrivez est très fort. Votre façon de décrire la chambre d’enfant vide est magnifique : « Dans ton lit, blottie. Ton odeur. Ta présence. Le monde qui s’affole de moins en moins jusqu’au silence se réduisant à l’univers de cette chambre, de ta chambre. Je pourrai vivre recluse dans cette chambre d’enfant, limiter l’espace à ton odeur. La douleur serait peut-être anesthésiée, substituer ton absence à ton territoire. Certains errent dans le passé pour ne pas oublier, moi j’ai juste à traverser le salon ». Vous parlez de Tanger avec beaucoup de poésie dans le regard. Tanger, réel sans être actuel, entre la réalité et le fantasme. Tanger, cette ville entre deux mondes, entre la Méditerranée et l’Atlantique. Tanger, où la femme dont vous parlez aurait dû se marier et où elle erre sur la plage en se rendant compte de l’importance du rêve, de la violence de certains beaux souvenirs dont on n’arrive pas à se débarrasser. Il ne s’est rien passé à Tanger, dites-vous, sauf les merveilleux nuages qui flottent dans un ciel dont vous ne décrivez jamais la couleur (et vous avez bien raison, dirait sans doute Marguerite Duras, toujours là, entre vos lignes). L’important est cet amour que vous exprimez à l’égard d’Abel : « Je ne serais jamais tombée dans les ténèbres parce que ton visage si vivant m’aurait tenue dans la lumière et je me serais battue jusqu’au-dessus des étoiles pour arrêter la malédiction qui semble avoir été jetée sur nos vies à tous les trois ». Vous aimez Abel plus que tout. Préservez-le, dites-vous avec le cœur. J’aime ça. J’aime aussi lorsque vous citez Laure Adler (vous savez qu’elle a lu l’une des nouvelles de Zakya Gnaoui?) et Mylène Farmer. Vous êtes aussi mondaine que moi dans les citations d’auteur.e.s, cela me plaît beaucoup. Je ne suis pas d’accord avec vous lorsque vous dites que « tout est irréversible, sauf l’écriture ». L’écriture est réversible. Qui parmi nous, parmi ces « frères d’encre » (on parle peu de « sœurs d’encre »), n’a pas écrit des lignes qu’il donnerait cher pour effacer, des absurdités, des erreurs, des paragraphes remplies de fautes (je fais exprès de mettre un e à remplis), des émotions qu’il n’exprimerait plus de cette façon, et qui pourtant continue d’écrire, de travailler, de poursuivre le périple. Peut-être suis-je en train d’écrire que ma dernière chronique sera pour vous et le mois prochain, j’en rédigerai une autre, notamment pour des auteurs brillants tels qu’Ahmed Ismaili ou Lucile Bernard dont on ne parle malheureusement pas assez dans le champ littéraire marocain. La rentrée littéraire n’est-elle d’ailleurs pas un charmant poisson d’avril ? Je peux en faire de temps en temps moi aussi, entre ami(e)s. L’écriture est réversible, Maï-Do ; on peut revenir en arrière quand on écrit, oublier, améliorer, songer au nouvel amour, à l’avenir (jamais renier par contre, jamais). L’écriture est réversible, ce n’est que du papier et de l’encre, des lettres sur un écran d’ordinateur. C’est la mort qui n’est pas réversible, comme vous le dites dans « La Blanche » avec l’assassinat du grand-père encore présent ici, et je ne crois pas non plus avec vous que « l’irréversibilité de la vie est parfois plus pénible que celle de la mort », même si vous rajoutez que celle-ci peut reprendre le dessus. A l’époque de l’adolescence, j’étais amoureux d’une fille, je l’aimais plus que tout. Quand elle m’a plaqué, j’ai été fou de chagrin, je ne mangeais plus, je ne dormais plus. C’est comme si le monde s’écroulait sous mes pieds. J’ai songé, tout comme vous, à en finir, en mangeant des chips croustillantes et des tartines de Nutella devant la télévision. Aujourd’hui, je suis encore là, je mange moins de chips et de Nutella, et je ne sais même plus quel est le prénom de cette fille dont j’ai été amoureux. Je vous choque ? C’est fait exprès ! J’imagine votre sourire en lisant ce passage. Ne vous inquiétez pas, j’achèterai le format papier du journal et vous l’offrirai lors de mon prochain séjour parisien. J’en profite, même si ce n’est pas très académique, pour vous souhaiter un joyeux anniversaire, Maï-Do. Avec toute mon amitié. Et bon succès à ce nouveau roman.

Jean Zaganiaris, Cercle de Littérature Contemporaine.
Mardi 5 Septembre 2017

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