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Livre: Théocratie populiste


L’alternance, une transition démocratique?



Livre: Théocratie populiste
Tout Etat fondé sur un ordre moral ou religieux implique la minorité des citoyens, et donc leur mise en tutelle. La politique de la vertu religieuse nécessite d’armer son bras ; celle-ci ne se contente d’être une spiritualité que lorsque les forces sociales en sont lassées, après tous les abus occasionnés en son nom. La morale est affaire de famille et d’individu ; l’État ne peut être une instance éthique comme Platon, Aristote, al-Farabi, Rousseau ou Hegel le pensèrent. A noter que celui-ci voyait cette éthique dans une garantie des droits et de la liberté et nullement dans des valeurs qui assoient la théocratie. Les islamistes marocains sont partisans d’Ibn Taymiyya et de la littérature islamique de combat. 
La stratégie islamiste vise à propager une doctrine religieuse et à la faire adopter par la majorité des Marocains de sorte que le fondement religieux actuel du pouvoir paraisse dénué de toute légitimité. Tous les islamistes, modérés ou radicaux, abhorrent le régime des Oumeyyades et donc ne peuvent accepter une monarchie que comme un pis-aller. Voici, à titre d’exemple, le plan de réforme politique d’un membre influent du PJD et qui fut désavoué. 
Ce que l’on a appelé le « plan Ramid » pour réformer la constitution consiste essentiellement en une référence soutenue au califat islamique avec la possibilité de sanction automatique du calife pour transgression des principes islamiques, disposition que ni Ibn Hanbal ni Ghazālī n’adoptèrent. Quelles sont les thèses que ce plan soutient ? « 1- L’islam est la religion et le référentiel de la nation. Ainsi, toute réforme constitutionnelle ou politique se doit d’être fondée essentiellement sur la religion de la nation, comme elle est tenue de se conformer aussi bien à ses valeurs qu’à sa civilisation. (…) Ainsi, l’Etat islamique consiste en des institutions à établir, des législations à appliquer et des valeurs à observer. 
Par voie de conséquence, le devoir exige de considérer la sharia islamique comme la source suprême de la législation et d’annuler tout autre texte non-conforme à ses bases et à ses préceptes catégoriques. Le système politique marocain a fondé ses bases sur la monarchie qui est profondément et fortement enracinée dans l’esprit et le coeur de la nation. 2- L’institution monarchique est fondée sur l’hérédité : cette situation n’accorde nullement à la nation la politique de choix et de changement. 
Les attributions Royales, aussi bien législatives qu’exécutives, posent au niveau de la pratique plusieurs contraintes et problèmes liés à la responsabilité portant sur l’exercice de l’autorité. 3- La qualité de Commandeur des croyants n’attribue pas à celui-ci des pouvoirs absolus et ne fait pas non plus de lui quelqu’un d’infaillible qui n’a pas à répondre de ses actes du point de vue islamique, au cas où il assumerait l’une des responsabilités législatives, exécutives ou autres. (…) Il va de soi que la démocratie dans un pays islamique qui prône la sharia islamique comme référentiel suprême n’est pas la même que celle appliquée dans un pays laїque. »1 L’idée novatrice est qu’un roi qui gouverne s’expose à être jugé tandis que s’il se limite à être un arbitre, cela protégerait davantage l’institution monarchique. Lahsen Daoudi, membre du secrétariat général du PJD, se démarqua du plan Ramid en affirmant : « Il n’empêche que le document de Mustapha Ramid n’engage que lui et pas du tout le parti. J’insiste, c’est une initiative personnelle. » 
Le PJD ne voulut pas utiliser le langage abrupt mais clair de Mustapha Ramid au sujet de la sacralité du monarque et essaya d’arrondir les angles. La monarchie peut plus facilement convaincre les démocrates que les islamistes de sa légitimité. Il n’y a pas d’assise plus solide à la prérogative de désigner un prince héritier que la monarchie constitutionnelle. On sait qu’une telle désignation suscita une controverse dès l’époque des umeyyades. Quand ils référaient au précédent d’Abū Bakr qui désigna nommément Omar et de Omar qui restreignit l’éligibilité aux compagnons encore en vie, les adversaires des Umayyades faisaient observer que ni Abū Bakr ni Omar ne désignèrent un parent. 
On constate au Maroc la même efflorescence de mouvements islamistes que celle qui caractérisa l’Iran du Shah : à côté du clergé et de ses tendances, les Mujahidīn Khalq, la mouvance de Sharicati, et d’autres encore. Au Maroc, du Badil Hadari au PJD en passant par Ansār al-Mahdi, il y a profusion ; on dirait que ça se bouscule au portillon. Aujourd’hui, le pouvoir est infiniment moins sévère avec Al Adl qu’il ne l’était avec l’UNFP et ce relativement au même motif : déni de légitimité. Ce n’est pas que le risque de déstabilisation est moindre mais les données géopolitiques présentes ne permettent plus des répressions génocidaires. 
On peut adopter l’attitude d’Ibn Khaldūn qui observe que les mauvais gouvernements ont une fin déplorable, mais le musulman doit tendre vers le meilleur et si d’autres que lui ont découvert un moyen non pas infaillible mais tangible pour sauvegarder les droits, il faut qu’il l’adopte. La séparation des pouvoirs mérite de faire partie du débat politique au Maroc et peut atténuer ses maux. C’est le rôle de l’homme en tant que législateur qui n’est pas encore bien compris. C’est la notion de l’utilité publique, du développement social et humain qui en est le corollaire, qui est négligée. Au Maroc, la notion de peuple, dans un sens occidental a été nouvellement introduite ; elle date des premières décennies du XXe siècle. Même aujourd’hui, il y a un consensus parmi les dirigeants des pays islamiques pour considérer le peuple en état de minorité. 
Certains diraient qu’il y a un manque d’options politiques : entre des pouvoirs autoritaires pro-occidentaux et des mouvements islamistes, le choix est difficile mais les options sont celles que permet la structure sociale. Les libéraux peuvent juger qu’ils sont près de leur but avec des pouvoirs autoritaires ou être tentés par une alliance avec les islamistes ou encore construire patiemment le futur. Les régimes autocratiques jugent la démocratie comme une non-option et les islamistes la perçoivent comme une abomination ; les libéraux doivent éviter d’être manipulés par les uns et les autres. Ceux qui souhaitent par colère voir s’établir un régime islamiste feraient bien de réfléchir à ce qu’ils désirent parce qu’une fois en place, tout changement devient impensable : on n’est pas près de voir une option libérale se développer en Iran ou au Soudan. 
Les libéraux doivent maintenir le cap, être fixés sur leurs demandes d’un Etat de droit selon les valeurs démocratiques authentiques ; ils ne doivent pas, par désespoir ou par tactique, se rallier à des mouvements théocratiques. Contrairement à Khomeiny, Abdeslam Yassine eut l’honnêteté ou la maladresse de révéler comment il comptait traiter les démocrates en mentionnant puis en rectifiant par la suite la formule des «langues coupées». Les démocrates savent à quoi s’en tenir, sauf que les conditions économiques, sociales et politiques l’emportent souvent sur la mémoire. Maintenant, il faut considérer ceci : au plan de l’adoption sélective des traits de la civilisation occidentale, quelle différence y-a-t-il entre l’islamisme et les autocraties pro-occidentales ? Aucune. Les uns et les autres adoptent les élections, l’organisation partisane, les fast-foods, l’usage des médias, etc. Le seul critère de distinction est l’adoption ou non de la séparation des pouvoirs et les uns et les autres ne veulent pas s’y résoudre. Ce qui fait sens pour l’Occident, entre ces non-partisans de la séparation des pouvoirs, c’est uniquement la différence des options géopolitiques.

Mustapha Hogga
Mercredi 20 Août 2014

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