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Lettre de Casablanca




Lettre de Casablanca
L’hiver est funèbre, ami, recueille-toi  à la lueur vive de l’amitié. Le nuage fane le soupir de la terre et le rêve de la semence s’étiole, le chant de la pluie tarit et au Maroc s’épandent des traînées de mélancolie.
«Qu’ont-ils tes yeux? L’eau s’en écoule/Comme si d’une outre raccommodée, elle fuit». Tu ne languis pas d’une main où scintille tatoué ton futur tourment ou d’yeux pareils à deux palmeraies ruisselantes d’aurores. Si l’amour ne vient pas à toi, la mort se hâte. Lentement, peut-être. Toujours. «Dans mon pays, on questionne pas un homme ému», chuchote René Char. Mais ton sanglot, si poignant, émeut les mots. Tu pleures au souvenir de visages disparus et nulle mélopée n’apaise ton larmier. Tu implores ton chagrin : tiens-toi plus tranquille ; il bat de plus belle. Tu songes au rire résonnant de l’élu. Humble comme une étoile ou un brin  de poussière. Loué soit-il. Son cœur, un violon aux accents constellés de joies paisibles. Tu songes aux promenades immobiles avec l’ami au prénom à préfixe indéfectible. Livre prodigue en rythmes et en rimes. Soigneux de la grammaire comme les doigts d’une bergère de  coquelicots. Près des violettes, tu chemines dans une sente trempée de deuils.
Qu’il t’en souvienne des noms de fleurs de champs et des voyelles colorées de « Tous à l’école », de l’odorant labourage des terres et de la pointe du printemps où s’égoutte la teinte des jours. Quelle belle nostalgie que la rencontre d’une plume sergent major et d’une gerbe de chardons sur une table d’écolier !
Qui exaltera Casablanca ton amour, dont tu n’as guère vu la parure ? Sa blancheur ardente s’est éteinte et l’océan n’y promène plus, le soir, sa senteur.  Casablanca pend comme une immense peine. Nos cent pas dans ses avenues étaient des hymnes à sa splendeur bleuie. Casablanca était un chant d’enfance odorant comme le basilic dans des demeures constellées de lauriers et de figuiers. Un ballon rond teinté de songes ondulants. Une promesse vive  comme une table d’écolier. Casablanca était une pomme à consommer jusqu’à l’aube bégayante au gré du murmure suave des vagues du vert océan. Un baptême d’odes et de mélodies, de gouttes de  pluie printanière, de souffles  scintillants d’été. Un havre de la volupté pourpre de l’eau de la vigne au cœur de la complicité.
Chaque week-end, Casablanca était un buisson nimbé d’une soif plurielle. Des midis dans la paume jaune du soleil. Des après-midi mauves d’enchantement. Poèmes et chants s’épandaient des coupes et des entrailles nouées aux voix de la diva de l’Orient, du chantre du Karnak ou du maître compositeur de l’épopée amoureuse du poète cordouan. Des éclats de rire et exercices de mémoire avec Rhamroun, prince sous les haillons. Sa tendre apostrophe «Où es-tu?» était une élégie à nos rêves envolés, les conjugaisons de sa mémoire nomade une invite à humer l’enfance mauve, sa douce ironie  un antidote à l’aigreur du temps. Des illuminations après la tombée du soir à l’ombre bienfaisante d’amitiés enlacées comme des grappes. Chaque thrène est un thrène sur un Casablanca en agonie.
A Casablanca, les moineaux ne se posent plus sur les fils électriques, les hirondelles ne picorent plus le ciel et les arbres meurent inclinés.

Par Rédouane Taouil
Samedi 2 Novembre 2013

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