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Les zones d’ombre d’une affaire non encore élucidée




Le dossier Mehdi Ben Barka finira-t-il par être fermé un jour et son deuil fait ? Cinquante ans après l’enlèvement, au coeur de Paris, et l’assassinat du leader de l’opposition marocaine d’alors, son souvenir ne cesse de tarauder les consciences avant autant plus d’acuité que la plupart des protagonistes de cette mystérieuse affaire ont disparu. Une affaire qui fit, un bruit énorme vu son caractère mystérieux, sa conclusion tragique, les caractéristiques de ses protagonistes, personnalités de haut rang ou vrais truands, ses conséquences, etc.
Octobre 1965. Le général de Gaulle achève son premier mandat de premier président de la Vème République. Au Maroc règne Feu S.M Hassan II, qui a succédé en 1961 à son père, S.M Mohammed V. Il s’appuie sur un homme à poigne, ministre de l’Intérieur et directeur de la sûreté, le général Mohammed Oufkir. Un ancien officier de l’armée française. Or, l’ennemi intime de Mohammed Oufkir s’appelle Mehdi Ben Barka. Issu d’une famille modeste, il est devenu, après des études brillantes, professeur de mathématiques au Collège Impérial, où il a eu comme élève le Prince héritier Moulay Hassan, futur S.M Hassan II. En 1959, il a fondé l’Union nationale des forces populaires (UNFP). Mis en cause en 1963 dans le “complot de juillet” qui a permis au pouvoir de décapiter ce parti, assimilé à un mouvement subversif, Ben Barka, absent, a été condamné à mort par contumace en mars 1964.
C’est alors que va se nouer la trame qui, pour cet exilé, deviendra vite mortelle.
Premier temps : le 13 avril 1965, S.M Hassan II proclame une amnistie générale. A des représentants de l’UNFP, il affirme son intention de confier des responsabilités politiques à Ben Barka. Deuxième temps : le beau-frère du Souverain, le prince Moulay Ali, rencontre Ben Barka à Francfort. Le chef de l’UNFP fait connaître ses exigences : un programme de gouvernement de deux ans, des garanties concernant sa sécurité personnelle. Et le limogeage du général Oufkir. Celui-ci, dont on ne parviendra pas à savoir s’il a outrepassé les instructions du Souverain ou s’il a obéi au désir le plus secret du monarque, engage dès lors une course-poursuite dont l’aboutissement sera la liquidation pure et simple de Ben Barka.
Ce dernier semble décidé à rentrer au pays. Une hypothèse inacceptable pour Oufkir, qui connaît le prix demandé pour ce retour. Au même moment, les ennemis de Ben Barka se multiplient. En effet, celui-ci est attendu en janvier 1966 à La Havane, à la conférence dite tricontinentale dirigée contre l’Occident capitaliste, les Etats-Unis en particulier. Pour les services spéciaux américains avec lesquels le général Oufkir entretient les meilleures relations, le nom de Ben Barka s’inscrit désormais sur la liste des hommes à abattre.
Intervient alors un pisteur nommé Larbi Chtouki, adjoint direct du commandant Ahmed Dlimi, lui-même bras droit du général Oufkir. Chtouki cherche à organiser le piège dans lequel tombera le leader de l’opposition marocaine. Le hasard va le servir en la personne de Georges Figon : un individu trouble qui fréquente assidûment les bars de Saint-Germain-des-Près et entretient des relations avec des intellectuels comme Marguerite Duras, fascinée par son personnage de révolté, et avec des truands.

Le rendez-vous devant la “Brasserie Lipp”, un piège bien monté

Par l’un de ces truands, Georges Boucheseiche, patron de maisons closes au Maroc, Figon apprend le dessein des autorités marocaines concernant Ben Barka et, dans un but lucratif, s’offre comme intermédiaire. Comment attirer Ben Barka à Paris ? Figon s’y emploie par le truchement d’un journaliste, Philippe Bernier – encore une relation de bar –, qui connaît bien l’exilé. L’appât, ce sera un projet de film sur la décolonisation, réalisé par le cinéaste Georges Franju, avec des dialogues de Marguerite Duras. Il faudrait faire vite, de manière à présenter ce film à la conférence tricontinentale, en janvier suivant.
Ben Barka va mordre à l’hameçon. Rendez-vous est pris pour le vendredi 29 octobre 1965 à la Brasserie Lipp. Ben Barka, qu’accompagne un jeune professeur d’histoire marocain, Thami Azemmouri, doit y rencontrer Franju, Figon et Bernier pour discuter du film dont le titre a déjà été trouvé : Basta!
La rencontre n’aura jamais lieu. Sur le trottoir, Ben Barka est interpellé par deux policiers. Au vu de leur carte professionnelle, il accepte de les accompagner. On ne le reverra plus. Un de ces deux policiers s’appelle Louis Souchon. S’il a accepté d’interpeller Ben Barka, c’est à la demande d’un de ses amis, Antoine Lopez, chef d’escale à Orly et “honorable correspondant” du Sdece, où son supérieur est Marcel Le Roy, dit Finville.
Le second policier s’appelle Roger Voitot. Il a suivi Souchon sans se poser de questions. Lopez est un ami personnel du général Oufkir, auquel il a déjà rendu de nombreux services. Et parmi ses amis d’enfance figure Boucheseiche, lui-même lié à d’autres truands nommés Jean Palisse, Julien Le Ny, Pierre Dubail…
Ainsi, en ce mois d’octobre 1965, tous les acteurs de la tragédie sont en place. Les uns parfaitement informés du “service” qui leur est demandé, les autres plus ou moins manipulés. Que s’est-il alors passé exactement? Que serait-il advenu du cadavre? A-t-il été transporté, comme on le dira, dans une malle au Maroc et dissous dans un bain d’acide? Les enquêtes consécutives à l’enlèvement ne pourront rien prouver.
L’enquête et deux procès en cour d’assises ne permettront pas, non plus, de faire la lumière sur l’affaire.
Rapidement interpellés, Lopez et Souchon seront condamnés respectivement à huit et six ans de réclusion criminelle et feront l’objet d’une libération conditionnelle, le premier en 1971, le second en 1969. Une indulgence bizarre concernant Lopez, si les juges avaient cru à l’hypothèse, avancée par Figon, selon laquelle sa villa d’Ormoy aurait abrité la dépouille de Ben Barka après sa mort chez Boucheseiche.  Dlimi se constituera prisonnier le 19 octobre 1966 et sera acquitté comme Le Roy-Finville, jugé seulement responsable de «non-dénonciation de crime», ainsi que Bernier et Voitot. Le général Oufkir sera condamné à la réclusion perpétuelle par contumace, Chtouki et les quatre truands également.

Beaucoup de morts parmi les protagonistes de l’affaire

Plusieurs d’entre eux seront rattrapés par le destin, donnant à l’affaire une dimension shakespearienne. Estimant que les commanditaires de l’assassinat n’ont pas tenu leurs engagements financiers, Figon, qui prétend avoir vu tuer Ben Barka et accuse nommément le général Oufkir, se répandra dans Paris en annonçant des révélations. On le retrouvera suicidé dans son studio de la rue des Renaudes. Boucheseiche et ses complices avaient cru trouver au Maroc une retraite dorée ; ils finiront (à l’exception de Palisse) dans une prison obscure. Le général Oufkir sera abattu après un coup d’Etat raté contre le souverain, Dlimi mourra dans un accident de voiture…
Le 22 février 1966, tout en condamnant vigoureusement l’action des Marocains sur le territoire français (les relations diplomatiques entre Paris et Rabat seront interrompues jusqu’à son départ, en 1969), le général de Gaulle expliquait devant la presse : « Ce qui s’est passé n’a rien eu que de vulgaire et de subalterne».
D’autres se battent encore pour démontrer le contraire, tant il est vrai que, dans cette affaire compliquée, d’épaisses zones d’ombre subsistent. Cinquante ans après, la clé de l’affaire Ben Barka se trouve non seulement au Maroc, mais dans les archives les plus secrètes de la République française.

C.J
Jeudi 29 Octobre 2015

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