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Les sociaux démocrates et la question du nucléaire civil




Les sociaux démocrates et la question du nucléaire civil
La catastrophe nucléaire de Fukushima, du nom de cette centrale japonaise qui n’a pas résisté au
tsunami du 11 mars 2011, n’a pas eu seulement des conséquences humaines et écologiques
incommensurables. Sa médiatisation et les débats qu’elle a
provoqués ont aussi pesé sur des choix
gouvernementaux de
politique énergétique : en Allemagne, Angela Merkel a ainsi imposé à sa coalition une sortie du nucléaire d’ici 2022; en Suisse, la fermeture de tous les réacteurs nucléaires est planifiée d’ici 2034; en Italie enfin, la tenue d’un référendum au mois de juin a contraint le
gouvernement à abroger un décret-loi prévoyant
la relance de l’atome dans la péninsule. Bien qu’évincée d’une grande majorité des
gouvernements de l’UE, comment la
social-démocratie
européenne se
positionne-t-elle
vis-à-vis du nucléaire civil ? A travers les
exemples du Parti
socialiste européen (PSE) et de quelques grands
 partis nationaux situés dans des pays dotés d’un parc nucléaire significatif, nous proposons un tableau sommaire de l’évolution du rapport social-démocrate à la «question nucléaire», et de ses déterminants.

Ce tableau méritera d’autant plus d’être complété et précisé à l’avenir, que les ressorts des choix «pro» ou «anti» nucléaire sont à la fois multiples et révélateurs. Multiples, car l’opposition au nucléaire civil peut relever de trois types d’arguments (au demeurant non exclusifs les uns des autres). Le premier est celui de l’impasse industrielle que constituerait un soutien public à la filière nucléaire (coûts cachés, effondrement des mises en chantier pour un parc vieillissant, décalage entre l’investissement nécessaire et les gains énergétiques obtenus…).
Plus classique, le second repose sur le risque lié à la technologie nucléaire, et dont le caractère «absolu» commanderait la renonciation pure et simple à son usage. Plus radical enfin, le troisième consiste en une remise en cause de la vision scientiste et productiviste qui se tapirait derrière le choix de l’atome. Par opposition à une énergie donnant l’illusion de pouvoir poursuivre une croissance infinie, et dont l’exploitation centralisée confère un rôle privilégié aux experts, une sortie du nucléaire impliquerait une transition énergétique fondée sur la sobriété et une exploitation décentralisée des ressources non fossiles.
Cette ligne d’argumentation est la plus déstabilisatrice, car elle remet en cause l’attachement de la gauche non-écologiste à la notion de « progrès » dans son sens le plus classique, c’est-à-dire orienté vers la maîtrise technologique de la nature et la production de biens matériels pour répondre aux besoins humains.
L’attachement au nucléaire civil, quant à lui, peut se fonder justement sur une foi dans le progrès et un rejet des thèses écologistes renvoyées à une forme d’obscurantisme. Il se justifie aussi en brandissant un des atouts majeurs du nucléaire, qui est de ne pas être une énergie directement productrice de gaz à effet de serre, et qui se révèlerait utile pour faire face au déclin des énergies fossiles et à la nécessité de diminuer les émissions de CO24. L’indépendance énergétique constitue un autre argument souvent avancé, basé sur le fait que l’uranium, dont les gisements peuvent certes se situer dans des zones géopolitiquement instables, a le mérite d’être stockable.
Révélateurs, les ressorts du choix « pro- » ou « anti- » nucléaire ne le sont toutefois pas seulement parce qu’ils traduisent une certaine « vision du monde », mais aussi parce qu’ils dépendent en partie de facteurs politiques et économiques propres à chaque nation. La présence ou l’absence de quatre d’entre eux nous semblent particulièrement intéressantes à repérer : la montée en puissance d’une concurrence partisane écologiste ; la pression d’une base militante ou d’un électorat plus attentifs aux enjeux environnementaux et de qualité de vie ; la défense de l’atome par des groupes de pression ; le degré de réversibilité des choix nationaux en matière énergétique.

Le choix initial du nucléaire et sa contestation
Durant la décennie 1970, les pays riches furent confrontés à deux pics pétroliers qui se traduisirent par une hausse importante des coûts énergétiques et révélèrent la dépendance du régime de croissance occidental vis-à-vis du pétrole (et de ses détenteurs !). Plusieurs gouvernements engagèrent alors la construction de centrales nucléaires, afin de gagner en indépendance énergétique. Ce fut le cas des gouvernements sociaux-démocrates allemand d’Helmut Schmidt, autrichien de Bruno Kreisky, et suédois d’Olof Palme. En Grande-Bretagne, les travaillistes dirigés par Harold Wilson entre 1964 et 1970 avaient déjà lancé un programme de construction ambitieux ; en France en revanche, les socialistes ne parvinrent au pouvoir qu’en 1981, mais assumèrent totalement le choix stratégique opéré sous Pompidou, et mis en œuvre par une élite d’ingénieurs et de hauts fonctionnaires issus pour bon nombre de l’Ecole Polytechnique.
Très vite pourtant, les partis sociaux-démocrates furent confrontés à une contestation de mouvements sociaux d’un nouveau type, exprimant un « radicalisme de classe moyenne », et qui contribuèrent à la formation des partis écologistes au tournant des années 1970-1980. Ces mouvements furent particulièrement forts, et l’enjeu environnemental particulièrement saillant, en Autriche, en Allemagne et en Suède.
Après une campagne marquée par l’enjeu environnemental, le SAP suédois fut ainsi défait aux élections législatives de 1976, tandis qu’en 1978, le chancelier Kreisky perdit un référendum portant sur la construction du premier réacteur autrichien à Zwentendorf. Le SPD allemand, quant à lui, fut profondément divisé sur la question nucléaire, entre le chancelier et des syndicats pro-atome, et une base militante hostile, au point qu’elle vota au niveau régional des résolutions de sortie du nucléaire (comme dans le Bade-Wurtemberg en 1979).
Sur la base d’un impératif économique – diversifier les ressources énergétiques –, et le plus souvent avec l’appui des syndicats liés au parti, les sociaux-démocrates européens campaient donc sur une position favorable au nucléaire civil il y a trente ans. Dès ce moment, toutefois, et en particulier dans les pays d’Europe du Centre et du Nord, une contestation interne et externe s’exprima contre la dangerosité de cette technologie, ce discours pouvant être articulé à une remise en cause plus profonde du modèle productiviste. Comment les positions sociales-démocrates ont-elles évolué depuis ?

* Allocataire de recherche en science politique (Pacte-PO, Grenoble)
(A suivre)

Fabien Escalona
Mercredi 28 Septembre 2011

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