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Les sociaux-démocrates et la question du nucléaire civil : III - Les déterminants des positions actuelles




Les sociaux-démocrates et la question du nucléaire civil : III - Les déterminants des positions actuelles
Suite et fin

Parmi les facteurs évoqués au début de cette note, quels sont ceux qui semblent le plus peser sur les positions des sociaux-démocrates vis-à-vis du nucléaire civil ?
Le fait que les positions sociales démocrates les plus antinucléaires se concentrent en Europe du Nord et du Centre, est sans doute lié à la présence de partis écologistes capables de peser dans des majorités parlementaires. L’historien John Callaghan relève que dans un premier temps, ce sont ces formations qui ont contraint les sociaux-démocrates à prendre en compte sérieusement les enjeux environnementaux, et en particulier celui du nucléaire. Le SAP suédois, par exemple, n’a embrassé une position clairement anti atome que lorsque les Verts entrèrent au Riksdag après leur percée aux élections législatives de 1988. En Allemagne, la montée en puissance des écologistes a contribué à précipiter l’évolution du SPD (la campagne de 1987 prétendant se distancier fortement des Verts ayant d’ailleurs donné de piètres résultats). L’évolution des socialistes français peut aussi se lire sous ce prisme, dans la mesure où le PS, face aux bons résultats électoraux d’Europe-Ecologie-les-Verts (EELV), envisage de faire de cette formation son allié privilégié. Or, les écologistes ne cachent pas leur intention d’imposer la sortie du nucléaire comme condition d’un contrat de gouvernement.
Cela dit, la capacité de négociation d’EELV dépendra en partie de son score à l’élection présidentielle. On remarquera qu’en Grande-Bretagne plus encore qu’en France, le mode de scrutin législatif et le système politique sont particulièrement défavorables aux écologistes, restés marginaux dans le système partisan britannique. Or, ce pays semble justement être le dernier bastion européen où les travaillistes ne se départent pas de leur orientation pro-nucléaire.
La nature des autres facteurs étudiés permet de mieux comprendre encore cette résistance britannique aux vents antinucléaires. Nous l’avons mentionné, le courant « gauche écolo » du Labour a été neutralisé grâce à l’argument de la lutte contre le réchauffement climatique. Le lobby nucléaire est par ailleurs structuré et a ses entrées auprès de l’administration d’Etat, comme l’ont illustré les révélations du Guardian sur les échanges de courriels entre des hauts fonctionnaires et les groupes EDF, Areva et Westinghouse. Enfin, si la part du nucléaire dans la production d’électricité est faible (inférieure à 20 %, soit moins que l’Allemagne), le Royaume-Uni est en revanche fortement dépendant du charbon. Or, dans le but de respecter ses engagements européens, tout gouvernement se devra de réduire fortement la part de ce dernier dans le bouquet énergétique. A contrario, le cas allemand – celui où les sociaux-démocrates sont le plus anciennement et le plus fermement hostiles au nucléaire civil – rassemble les caractéristiques inverses. Les Verts allemands sont devenus un parti important, ayant atteint plus de 10 % des suffrages aux législatives de 2009, bénéficiant de sondages leur annonçant le double de ce score lors du prochain scrutin, et remportant de francs succès lors des élections régionales les plus récentes. Par ailleurs, le nucléaire fit l’objet d’un débat interne féroce, lors duquel la gauche du SPD, liée aux nouveaux mouvements sociaux, obtint la marginalisation des leaders les plus favorables à l’atome et contribua à « verdir » le programme du SPD. Une telle évolution n’aurait pas eu lieu sans la pression « par le bas » de franges importantes du corps militant. Deux éléments supplémentaires ont été favorables au maintien d’une posture antinucléaire ancienne.
D’une part, le lobby nucléaire est concurrencé par d’autres lobbies industriels, dont certains considèrent les renouvelables comme un marché en expansion et ne voient pas d’un mauvais œil la sortie du nucléaire. Le patronat allemand, jusque dans ses instances représentatives, apparaît en tout cas très divisé sur la question de l’atome.
D’autre part, le choix du nucléaire apparaît relativement réversible, dans la mesure où le bouquet énergétique est beaucoup plus diversifié qu’en France, sans compter que le pays ne dispose pas de la technologie militaire de l’atome, contrairement au Royaume-Uni et à la France. En ce qui concerne le PS, outre la concurrence accrue de la part d’EELV (telle qu’elle s’est cruellement manifestée lors des élections européennes de 2009), joue peut-être aussi une évolution du corps militant, relayée par un activisme accru de la minorité des membres de l’appareil favorables à une sortie du nucléaire. Récemment, le secrétaire national adjoint à l’environnement, Philippe Martin, affirmait déceler « mouvement profond » à l’intérieur du parti, conduisant de nombreux militants à envisager favorablement « une transition énergétique, […] une société de moindre consommation ». Ce qui reflèterait une des évolutions des soutiens électoraux du PS, de plus en plus recrutés dans la classe moyenne diplômée, et notamment les centres villes des métropoles régionales insérées dans l’économie de la connaissance. La difficulté du PS à franchir le pas du « tout-nucléaire » se comprend toutefois mieux en prenant en compte la puissance du lobby nucléaire français, qui peut faire valoir que dans de nombreuses circonscriptions socialistes, beaucoup d’emplois dépendent de la filière de l’atome. Enfin, le PS au pouvoir devrait engager une transition à partir d’une situation où les 3/4 de la production électrique sont dus au nucléaire, ce qui selon l’horizon temporel envisagé suppose un changement de modèle d’une ampleur considérable.
Quant au SAP suédois, il se trouve dans une situation contrastée. Outre les écologistes, le parti de Gauche et le parti du Centre (avec qui il s’est allié dans les années 1990) plaident eux aussi pour une stratégie de sortie du nucléaire. A la base du parti, les intérêts des militants issus du secteur industriel ont été concurrencés par une coalition d’organisations de jeunesse et de membres de la classe moyenne poussant à la prise en compte de la thématique environnementale. En revanche, les syndicats et les industriels ont protesté contre les tentatives du SAP d’appliquer ses promesses, par exemple lors de la grande fronde de 1997 contre la décision du gouvernement Persson de fermer un des douze réacteurs du pays. Surtout, la Suède n’a pas encore développé d’alternative réellement crédible dans le remplacement des capacités du nucléaire, qui compte tout de même pour un peu moins de la moitié de la production électrique du pays. D’où le non-respect par le SAP de la borne de 2010 comme abandon du nucléaire civil.

 Conclusion
Dans le rapport des sociaux-démocrates européens au nucléaire civil, on peut donc identifier une évolution générale tendant à privilégier une sortie programmée du nucléaire. Tous les partis sont toutefois parcourus par des doutes sur les modalités de la transition énergétique à opérer, et troublés par l’argument d’une énergie faible en carbone. C’est ce que confirme une enquête en cours du politologue Robert Ladrech, consacrée aux socialistes européens face au défi climatique. Cette tendance générale ne doit évidemment pas occulter la diversité des positionnements, qui s’explique par différents facteurs, dont en particulier la nature de la concurrence écologiste et l’ampleur des évolutions au sein de la base militante (et électorale) vers la New Politics.
Enfin, relevons que si de nombreux partis sociaux-démocrates se sont engagés contre l’atome, c’est le plus souvent en raison de doutes sur la sécurité de cette technologie et sa viabilité économique à long terme, mais très peu dans une logique de remise en cause réelle du paradigme productiviste.
Par Fabien Escalona
(Allocataire de recherche en science politique - Pacte-PO Grenoble)
Fondation Jean-Jaurès

Libé
Vendredi 30 Septembre 2011

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