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Les sociaux-démocrates et la question du nucléaire civil : II- Les positions actuelles




- L’absence d’une position tranchée du PSE sur la question du nucléaire civil reflète l’absence de consensus entre ses membres. Toutefois, le parti s’engage dans plusieurs documents pour des économies d’énergie croissantes (en volume et en intensité par unité produite) et la progressive substitution des énergies renouvelables à toutes les autres. Le PSE affiche en effet un objectif de 95 % de renouvelables dans le « mix énergétique » en 2050 ! L’ensemble des membres est donc favorable à une orientation massive des investissements dans ce secteur, même si à court terme des ressources seront nécessaires pour une augmentation des standards de sécurité des centrales existantes. Cela dit, de plus en plus de partis nationaux défendent une sortie du nucléaire. Après le drame de Fukushima, et en prévision d’un Conseil de l’environnement à Bruxelles, les ministres sociaux-démocrates chargés de l’environnement se sont réunis et ont fait des déclarations sans ambiguïtés : tandis que le secrétaire d’Etat portugais Humberto D. Rosa a jugé que le nucléaire n’était « ni une option sûre, ni une option durable », le ministre belge Paul Magnette a appelé à ce que « des objectifs clairs [soient] mis en place pour remplacer les énergies fossiles et le nucléaire d’ici 2050 ». Selon Jan Kreutz, conseiller au PSE en matière d’environnement, les événements de Fukushima pourraient provoquer de nouveaux débats sur l’énergie nucléaire entre les socialistes européens.
- Le SPD, en Allemagne, arbore depuis longtemps un engagement de sortie du nucléaire, pris clairement lors de son congrès de 1986. Au moment de l’accession au pouvoir de la coalition rouge-verte dirigée par Gerhard Schröder (1998), les sociaux-démocrates et les écologistes s’étaient d’ailleurs mis d’accord pour un arrêt définitif des centrales d’ici 2020. Lorsqu’il était ministre de l’environnement de la coalition CDUSPD, Sigmar Gabriel souhaitait fermer les centrales les plus âgées et avait décliné une invitation du lobby Deutsche Atomforum, en le qualifiant de « fossile vivant de l’âge de pierre atomique». Devenu leader du SPD, Gabriel a annoncé quelques jours après la catastrophe japonaise vouloir lancer une initiative citoyenne européenne avec l’Autriche, pour sortir du nucléaire à l’échelle de l’UE. Le SPÖ a en effet accepté avec les autres forces politiques autrichiennes que la renonciation au nucléaire soit inscrite dans la constitution du pays. Fukushima n’a ainsi fait que conforter les choix du SPD, dont la conversion antinucléaire s’est jouée sur la question du danger de cette technologie et des déchets qu’elle produit, tout autant qu’elle traduit un doute sur sa viabilité économique à long terme.
- Si le SAP a eu un rapport plus compliqué au nucléaire, il lui est aujourd’hui clairement opposé. A la fin de son dernier mandat, le parti avait certes renoncé à respecter la date de « sortie » de 2010, fixée par le Parlement après le référendum de 1980 emporté par les opposants à l’atome. Cela pour des raisons très pratiques de difficulté à compenser la « perte énergétique » par des renouvelables encore trop peu développés. Depuis, les conservateurs au pouvoir ont cependant décidé de revenir sur les fermetures annoncées, en déclarant vouloir remplacer les centrales devenues obsolètes. L’ex-leader sociale-démocrate Mona Sahlin avait alors exprimé son désaccord envers ce tournant radical. Plus récemment, en réaction aux événements du Japon, quatre responsables du SAP (dont deux anciens ministres de l’écologie) se sont prononcés dans la presse suédoise pour un démantèlement des centrales, en le justifiant notamment par les « conséquences irréversibles » que créerait un accident nucléaire.
- Le Labour Party, en Grande-Bretagne, n’a guère revu sa position depuis l’accident de mars 2011. Et celle-ci est résolument pro-nucléaire. L’actuel leader, Ed Miliband, fut même chargé du climat dans le gouvernement Brown. Or, la présentation de l’énergie de l’atome comme un outil de lutte contre le réchauffement climatique fut un argument fort pour construire une majorité pro-nucléaire au sein du Labour. De fait, une gauche « verte » à l’intérieur du parti contestait le choix de Blair de relancer la construction de centrales pour remplacer les plus anciennes. Le Premier ministre connut donc une première déconvenue en 2003, lorsque le Livre Blanc qu’il avait commandé sur la politique énergétique s’abstint de se prononcer sur une relance du nucléaire. Blair parvint cependant à ses fins en 2006-2007, en réunissant derrière un nouveau document des syndicalistes « Old Labour » traditionnellement favorables à l’atome, les promoteurs du « New Labour » les plus inquiets de la possibilité d’un « gap in electricity generation » en 2015, et enfin un courant de gauche poursuivant un agenda climatique. La plupart des spécialistes ne croient pas que Fukushima soit de nature à briser cet engagement du Labour pour le nucléaire, sauf à ce que des expertises remettent radicalement en cause l’efficacité des dispositifs de sécurité des centrales.
- Le PS français campait jusqu’à très récemment sur une position pro-nucléaire, mais a évolué de façon significative vers un objectif de réduction de la part du nucléaire dans le « mix énergétique ». En 2007, la candidate Royal s’était pourtant fait tancer en interne sur sa volonté de réduire la part du nucléaire à 50 % de la production électrique d’ici à 2029. Les premiers jours de l’après-Fukushima ont d’ailleurs été marqués par un bureau national lors duquel fut retoquée la proposition d’un moratoire sur les nouvelles installations, émise par le groupe des députés PS. L’idée fut néanmoins ressuscitée, comme en atteste la mise au point de la secrétaire à l’environnement Laurence Rossignol, dans une tribune publiée par le site Rue 89 : reconnaissant qu’à « Fukushima vient de s’effondrer le mythe de la maîtrise du risque nucléaire », Rossignol indiquait que le PS a réagi en réclamant un audit du parc nucléaire, mais aussi un moratoire sur les capacités nouvelles, complété par un engagement en faveur d’une « réduction de la part du nucléaire dans notre bouquet énergétique ». Début avril, trois députés PS et l’animateur du Pôle écologique allèrent plus loin en publiant une tribune intitulée « Sortons du nucléaire ». Arguant que « le risque nucléaire n’est pas, à l’évidence, un risque comme les autres », les signataires appelaient à y renoncer pour mieux réorienter les investissements vers les alternatives connues : la réduction de la consommation énergétique et le développement des énergies renouvelables.
De façon inattendue, Martine Aubry les avait néanmoins précédés le 21 mars, en affirmant à la télévision vouloir sortir du nucléaire sur 25 ou 30 ans, une position compatible avec celles des Verts. Pour l’instant, cette position reste toutefois celle de la candidate à la primaire, dans la mesure où le projet commun adopté par le parti se contente de prévoir une augmentation de la part des renouvelables, afin de sortir de la double dépendance du nucléaire et du pétrole. Les autres candidats aux primaires se sont exprimés sur cette question délicate. François Hollande ne parle pas de sortie du nucléaire, mais propose de réduire de 75 % à 50 % la production d'électricité d'origine nucléaire, d’ici 2025. Cela représente, argumente-t-il, l’équivalent de l’effort que l’Allemagne a récemment choisi de s’imposer. Arnaud Montebourg se montre lui aussi prudent, estimant à la fois que le nucléaire peut être « dépassé » (et qu’il le sera) mais que la complexité du dossier exige de se concentrer pour l’instant sur une réduction de sa part dans le bouquet énergétique. Ségolène Royal, en revanche, a choisi de défendre la mise sur agenda d’une sortie du nucléaire « en 40 ans ». Manuel Valls, quant à lui, a surpris en se prononçant aussi pour un abandon progressif et maîtrisé du nucléaire civil, proposant de soumettre cette lourde décision à référendum, et mettant en avant l’opportunité économique que représenterait désormais la maîtrise des technologies de démantèlement.

La gauche de la
social-démocratie
 et le nucléaire
Les cas français et allemand Les dissidents sociaux-démocrates et les (néo)communistes alliés contre une social-démocratie jugée à la dérive sont-ils plutôt old left ou new left ? Défenseurs des emplois liés à l’atome ou sensibles à des préoccupations post-matérialistes ? En raison de leurs discours mêlant des positionnements anticapitalistes et une défense des acquis de l’Etat social issu des Trente Glorieuses, on pourrait penser que le Front de Gauche et Die Linke incarnent bien une gauche ancienne, une social-démocratie « qui n’aurait pas trahi » de leur point de vue. Pourtant, l’identité idéologique de ces deux nouveaux acteurs politiques est plus complexe que cela, comme en atteste leur position sur le nucléaire civil.
S’agissant du cas allemand, Die Linke est un parti qui a su faire cohabiter des tendances différentes, à savoir principalement l’ex-PDS (principalement implanté à l’Est) et l’ex-WASG (petite formation à la gauche du SPD créée à l’Ouest). Si la question sociale reste le cœur de son discours, Die Linke porte aussi de nombreuses revendications de facture « nouvelle gauche », culturellement libérales et antiautoritaires. Concernant l’environnement, le parti plaide depuis au moins 2007 pour une sortie la plus rapide possible du nucléaire (voire un arrêt immédiat des centrales) et une concentration de l’action publique sur les économies d’énergie, les renouvelables, et des réseaux de production décentralisés sous contrôle des citoyens. Le parti a mené une campagne antinucléaire intensive après Fukushima, notamment lors des élections régionales de Bade-Wurtemberg, mais surtout en réclamant (par la voix de Gregor Gysi) l’inscription de l’interdiction du nucléaire dans la Constitution.
La situation française est différente dans la mesure où le Front de Gauche n’est pas un parti mais une alliance entre formations politiques. Il est toutefois significatif que la résolution de la question nucléaire soit renvoyée à un référendum, façon de prendre acte des différences de vues entre le Parti de Gauche (PG) et le Parti communiste (PC). Ce point de désaccord a d’ailleurs pu nourrir l’hostilité de certains cadres et militants du PC envers la candidature de Jean-Luc Mélenchon.
En effet, le PC a toujours été favorable au nucléaire civil, sous condition d’une maîtrise publique de la filière industrielle. Bien que le parti estime nécessaire un débat (tout comme la CGT, qui compte beaucoup dans cette tradition pro-atome), il est loin de s’engager en faveur de la sortie du nucléaire prônée par Mélenchon.
Plus proche de Die Linke que les communistes eux-mêmes, le PG affirme ainsi la dimension écologiste de son identité idéologique, que traduit le statut de coprésidente attribué à Martine Billard, venue de l’aile gauche des Verts. Comme dans le cas du grand frère allemand, l’option antinucléaire s’inscrit dans la revendication plus large d’une rupture avec le productivisme, via une « planification écologique » qui organiserait le grand tournant vers la sobriété énergétique, la relocalisation productive et les circuits courts d’échange.
La question du nucléaire illustre donc que le PG et Die Linke, en partie issus d’une dissidence sociale-démocrate et appartenant à la gauche anticapitaliste européenne, ne peuvent se réduire à une résurgence de la « Old left ».
Revendications matérielles et post-matérialistes sont en effet combinées dans un positionnement qui reste radical, et laisse d’ailleurs entrevoir des rapprochements avec la composante  rouge-verte» de la famille anticapitaliste en Europe.

* (Allocataire de recherche en science politique - Pacte-PO Grenoble)
Fondation Jean-Jaurès

Par Fabien Escalona
Jeudi 29 Septembre 2011

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