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Les roseaux du Maroc “inutile”




Ce texte est le récit d’un voyage réalisé au mois de juillet 2011 vers Béni-Tadjit, une localité de la province de Figuig, au fin fond du centre-sud-est marocain. Il peut être, avec quelques infimes variantes, celui de centaines de personnes qui, tels des saumons, se rendent, au moins une fois par an, dans ce coin reculé du Maroc. Toutefois, à la différence des fameux salmonidés qui fuient la pleine mer pour aller féconder leurs œufs avant de mourir à l’endroit exact où ils sont nés, les ressortissants de cette région s’y rendent pour se ressourcer et recenser les survivants tadjitis !
Le périple commence à Casablanca et exactement à Aïn Sbaâ, un quartier plutôt huppé de la capitale économique du pays. Autrement dit, le point de départ est une ville qui foisonne de vie, de richesses et d’opportunités de plaisance. Le trajet choisi nous a amené à emprunter le périphérique de la ville avant de regagner l’autoroute en direction de Meknès. La route est belle et confortable en dépit de quelques « ovnis », d’apparence humaine ou animale, qui traversent la chaussée asphaltée d’une façon inattendue et dangereuse. A Meknès, on quitte l’autoroute pour se lancer à la conquête du Moyen Atlas par le biais de la nationale 21. Cette historique route censée relier les plaines du Maroc atlantique et en particulier la capitale politique avec le Tafilelt, le creuset de la dynastie alaouite, accueille les voyageurs agréablement jusqu’à la ville d’El-Hajeb. Au-delà, la route se dégrade subitement sans devenir pour autant dangereuse. La topographie de la région où se succèdent les montagnes jusqu’à Rich impose néanmoins un doublement des voies pour réduire au maximum les zones de dépassements périlleux.
Ceci étant, c’est en arrivant à Kerrendou  dont l’origine toponymique est le kilomètre 42 que le chemin de croix commence ! Il faut vraiment aimer la région ou du moins quelqu’un qui y habite pour oser parcourir les 130 km qui séparent  ce village de la localité de Béni-Tadjit. Ainsi, en quittant la nationale 21, on est vite accueilli par un chapelet de petites collines. La route y est tellement remuante qu’on a l’impression d’être sur une montagne russe d’une fête foraine. Il faut, littéralement, s’accrocher pour ne pas rendre son repas ou pour éviter de s’écraser contre le flanc d’une colline ou le tronc d’un olivier. A la sortie de Kerrandou, on est surpris par l’irruption d’une signalisation routière : une plaque indiquant le chemin vers  l’ex-bagne de Tazmamart. Les habitués de la route ont relevé ce détail très signifiant. Il est le symbole édifiant d’un pays en évolution  démocratique ascendante. Alors qu’on dissimulait l’évidence jusqu’à la fin du siècle dernier, le Maroc d’aujourd’hui a opté pour la transparence, quitte à indiquer ce qui n’existe plus !      
La route, si on peut la qualifier ainsi, ne dépasse guère deux mètres et demi de large. On peut l’assimiler à une lame qui va, en rétrécissant, jusqu’à disparaître dans le sol caillouteux de la région. C’est une sorte de « tamjart » (un terme berbère pour désigner une serpette destinée à faucher la luzerne) tellement rongée sur les flancs qu’il est plus sage de s’arrêter en cas de croisement avec un autre véhicule pour éviter la désintégration des pneumatiques. Pourtant  et en dépit de toute la vigilance, nous n’avons pas pu empêcher la crevaison.  Ce fut l’occasion aux enfants de découvrir la flore de la région sous un soleil de plomb. Alors que je m’activais à changer la roue, une femme sortie de nulle part s’est rapprochée de nous. Drapée de noir et accompagnée de son fils d’à peine six ans, elle portait d’une  une main un panier en plastique contenant une vieille théière et des verres et de  l’autre un bidon d’huile converti en cruche d’eau. Elle nous a offert le verre de l’hospitalité, un geste essentiel et complètement désintéressé dans ces régions d’une modicité alimentaire extrême et d’une générosité unique.
Après quarante minutes d’efforts, la roue fut remplacée et nous reprîmes la route en priant Dieu de nous épargner de nouveaux soucis mécaniques et la mauvaise surprise de se retrouver nez-à-nez avec une chaussée coupée. En effet, outre la dangerosité de cette route « gruyère », il faut prendre en considération les crues inopinées et éphémères des oueds qui croisent  la route.
Comme la majorité des localités de la région, Béni-Tadjit vous accueille par un arc de triomphe marquant le «40» de la commune. Il s’agit d’une construction en ciment peinte à la chaux teintée d’une couleur ocre. Le tronçon menant au centre « ville » est plutôt agréable malgré la dégradation avancée de la route. Les rangées d’oliviers qui le délimitent semblent ouvrir les bras pour accueillir le visiteur et lui offrir une impression de fraîcheur en guise de bienvenue.
Construite au pied du mont Bou Dhar, Béni-Tadjit est une de ces nombreuses localités fondées, en majorité sous le Protectorat, pour des raisons économiques (ici minières) et surtout militaires. D’ailleurs, on continue à parler de centre de Béni-Tadjit, centre de Rich, centre de Zaïda, centre de Talsint, etc. comme si rien n’avait changé depuis le Protectorat !  Pourtant, il serait bien qu’on parle autrement de Béni-Tadjit compte tenu de son rôle régional. La sécheresse récurrente, l’étroitesse des moyens de subsistance et les quelques services publics qu’elle propose attirent sempiternellement des centaines de nomades, ce qui octroie à la localité une importance vitale.   
C’est dans la pénombre de la nuit tombante que nous fîmes notre entrée à Béni-Tadjit. Les rues étaient pleines de monde. C’est normal. On profite de la fraîcheur du soir pour sortir de chez soi, faire des courses et surtout se retrouver dans les cafés pour refaire le monde et jouer aux cartes et au domino. Les ruelles étroites sont en chantier en raison du programme de réhabilitation urbaine. L’éclairage public, pourtant assez dense, illumine à peine les poteaux électriques. La fréquence des vents de sable a eu raison de la luminosité des lampes.
Le lendemain, cest le jour du marché. Une forte majorité de la population se rend, rituellement, chaque dimanche, dans un espace vaste sans aménagement particulier pour faire les courses hebdomadaires. Le souk grouille de vendeurs qui proposent pêle-mêle des articles en plastique, des denrées alimentaires, des potions magiques censées guérir de tout, de la vaisselle et surtout des légumes. Seulement, comme Béni-Tadjit est située au bout de la chaîne, on a l’impression que les commerçants commencent à liquider leurs produits en sortant de chez les grossistes pour venir vendre à prix d’or des marchandises de moindre qualité dans ce fin fond du Maroc ! Mais il faut bien manger….
Les gens vivent de culture maraîchère, d’élevage de caprins et sont surtout comme journaliers dans les mines de Bou Dhar. Mais les sécheresses cycliques détruisent régulièrement l’équilibre fragile entre la population et les moyens de subsistance.  Heureusement, l’apport des enfants ayant intégré la fonction publique ou sont installés dans les grandes villes ou en Europe permet à de nombreuses familles de mener un semblant de vie normale.
Ici, le dénuement est, malheureusement, très répandu. Certes, il existe quelques familles aisées en raison de leurs activités minières, mais l’impression globale impose la remise du certificat d’indigence à la quasi-totalité des habitants. Cette fragilité économique n’entame en rien la fierté de ces roseaux du Maroc « inutile ». Leurs principes d’hommes du désert et leur passé glorieux comme résistants de la première heure au conquérant français grâce à l’action du cheikh darquaoui Moulay Ahmed Ou Lahcen As-Sab‘î et surtout à l’épopée de la tribu des Aït Hammou et leur situation actuelle en tant que « pourvoyeurs » assidus  de volontaires engagés dans l’armée incitent les habitants à rester debout et à continuer à vivre et souvent à survivre dans ce milieu hostile et oublié. Il est à souligner ici, que cette région n’a eu la joie d’accueillir, officiellement, un Souverain marocain qu’à deux reprises : la première en 1894, durant la harka que mena le sultan Hassan 1er vers le Tafilelt et la seconde, plus d’un siècle plus tard, lorsque Sa Majesté Mohammad VI effectua, en 2009, une tournée dans la région pour lancer de nombreux projets de développement.
Le Maroc peut-il se passer de ces régions excentrées en réservant les gros travaux d’aménagements routiers, de développement urbain et de progrès économiques au Maroc « utile » ? La réponse est indubitablement non. Outre le droit légitime de ces contrées à bénéficier de leur part de l’effort national relatif au développement humain et économique, il existe d’autres facteurs qui doivent, d’urgence, inciter les décideurs à mettre en œuvre un vrai programme de développement. On peut en citer deux :
Le premier concerne la nécessité incontestable de fixer ces populations dans leur région en leur proposant de réels opportunités d’améliorer leur condition  économico-sociale sous peine de voir le Maroc périphérique envahir le Maroc intérieur, acculé à cela par la misère et la l’inactivité. En effet, lorsque dans les grandes métropoles du pays, des jeunes Marocains désœuvrés tentent de regagner l’Europe sur des pateras ou accrocher aux châssis des camions, ceux de Béni-Tadjit aimeraient bien « ihargou », non vers l’Eldorado européen, mais seulement vers Tanger, Casablanca ou toute autre ville de l’ouest du pays.
Le deuxième est relatif à la position stratégique de Béni-Tadjit à quelques heures de route de la frontière est. Ceci n’a d’ailleurs pas, échappé à l’état-major de l’armée  qui a installé des troupes dans la ville.
Le Maroc actuel est emporté par un formidable élan de progrès économique, social et politique. Cette réalité incontestable ne doit pas nous empêcher de penser aux trop nombreuses régions négligées. La régionalisation avancée ne peut être juste et efficace que si des pans entiers du territoire y prennent part malgré un handicap criant. A l’heure où des progrès infrastructurels se superposent sur le triangle Tanger-Oujda-Marrakech (le dernier en date est le TGV en chantier), de nombreuses régions du pays souffrent d’un réseau routier rudimentaire et d’une absence inquiétante de structures médicales, scolaires et sportives. La solidarité nationale doit, à mon sens, soutenir un vrai et intense plan de développement pour aider ces contrées à réduire leur retard en la matière.
Pour ce qui est du cas de Béni-Tadjit, on peut suggérer plusieurs axes d’action :
– L’ouverture d’un vrai centre hospitalier capable d’accueillir les centaines de patients, nomades ou sédentaires, qui se rendent chaque mois au dispensaire de Béni-Tadjit dans l’espoir de voir un médecin qui, faute de contrôle hiérarchique et profitant de l’illettrisme ambiant, organise son emploi du temps à sa guise.  Dans ces coins reculés, tomber gravement malade implique de facto une triple peine : la souffrance pathologique, une dépense financière exorbitante et cerise sur le gâteau, un interminable et pénible voyage vers Errachidia, Meknès ou Fès.
Il est grand temps de réaliser un vrai axe routier territoire capable de réduire le temps du voyage entre ces régions et la façade atlantique. Cette réalisation aura l’avantage d’inciter les populations à œuvrer pour le développement de leur espace et d’encourager les porteurs de projets à venir s’installer dans ces zones excentrées.
Outre l’activité minière et pourquoi pas la mise en valeur des richesses solaires et éoliennes pour développer la production agricole et produire de l’énergie, cette région peut devenir une destination touristique prisée par les amateurs du trekking, des sports mécaniques, de la marche et du tourisme dit solidaire. Ceci ne peut cependant se réaliser sans infrastructure routière et hôtelière. De nombreux habitants m’ont fait part, autour d’un verre de thé, de leur envie de proposer des chambres d’hôtes, de louer leurs animaux de bât pour des expéditions à travers les chapelets de ksours qui jouxtent les rives des oueds, en un mot de leur volonté de prendre part à une vraie politique de développement. Il suffit qu’on leur mette le pied à l’étrier.
L’espoir certainement commun à des centaines de citoyens issus de Béni-Tadjit et autres localités du centre sud-est marocain, est de ne plus être contraint de partager avec le lecteur un récit aussi ténébreux et de lui offrir, au contraire, un « medley » des richesses culturelles et naturelles locales. Hélas, les atermoiements pour ne pas dire l’indifférence des autorités continuent à maintenir les habitants de ces régions hors du temps. Cela ne les empêche pas pour autant de vivre debout.
Ils sont, tels des roseaux, capables de plier sans rompre et d’aller puiser l’eau nourricière dans les profondeurs du sol rocailleux. Fidèles aux vertus immuables des gens du désert, ils ont fait de la patience, de la générosité et de l’espérance une règle de vie. Ils mettent en pratique, à chaque instant, la maxime du philosophe grec Héraclès : « si tu n‘espères pas, tu ne trouveras pas l’inespéré ». Alors de grâce, ne laissez pas les sempiternelles vents qui soufflent sur la région déraciner les roseaux du Maroc «inutile» ! 

Par Mohamed LMOUBARIKI
Vendredi 11 Novembre 2011

Lu 2003 fois


1.Posté par mohamed bouanouz le 22/12/2011 03:34
salam

merci Mohamed sur cet article je suis tt à fait d'accord avec vous,on a besoin plus d'efforts pour développer notre région
et je propose de créer des associations et de travail en groupe à fin de sortir de cette situation où se trouve notre petit village. je suis à votre disposition pour toute information.
mohamed bouanouz technicien 31ans habite à casa

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