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Les pionnières du cinéma arabe : Haydee Chikly Tamzali La première “Princesse de l’écran”



Haydée était assurément douée pour le cinéma, car en plus de l’écriture et l’interprétation, elle s’occupait également de la production



Fille du cinéaste Albert Samama Chikli, Haydee est connue pour être la première actrice du monde arabe

On l’a ainsi surnommée parce qu’elle est entrée, très jeune,  dans l’histoire du cinéma, comme la première actrice et scénariste de Tunisie, du Maghreb et du monde arabe.

Le cinéma, une passion de famille

Haydée est née à Tunis en 1906, de parents juifs, le Tunisois Albert Samama Chikly et l’Italienne Bianca Ferrero. Très jeune, elle se passionne pour le cinéma. Il faut dire qu’elle avait de qui tenir : son père (1872 - 1934), est considéré comme le pionnier du cinéma tunisien. Personnage haut en couleur, visionnaire  aux multiples talents, globe-trotter dès 13 ans,  ce « premier partout » a été  de toutes les initiatives de modernisation de la Tunisie, de l’introduction de la  télégraphie sans fil à la photographie (exposition de truquages photographiques au premier Salon tunisien de la photographie en 1895, récompenses à l’Exposition universelle de 1900 et à Saint Petersbourg),  et surtout du cinématographe,  dont les inventeurs, les frères Lumières étaient ses amis.
En 1908, il tourne des séquences sous-marines par 40 mètres de fond et en 1909, il est le premier à réaliser un film de vues aériennes à  Tunis à partir d’un ballon dirigeable. Il participe à la guerre à sa  manière, en la filmant. Le journal français « Mon ciné » du 30 octobre 1924 parle ainsi de cet épisode de sa vie : « Il s’enrôla dès le début de la guerre 14-18, ses qualités d’excellent opérateur de prises de vues le désignèrent vite à l’attention de la section cinéma de l’armée qui lui confia les missions les plus délicates, les plus périlleuses (…) La section cinématographique de l’armée française possède dans ses archives de nombreuses bandes sensationnelles qui sont son œuvre ». Commentaire  d’Omar Khlifi : « Les grands cinéastes aiment à tailler dans la vie, dans  la mort, et les images les plus sordides, les plus inhumaines, les plus cruelles, deviennent souvent merveilleusement lyriques…). Les images qu’il en rapporta sont, de l’avis des connaisseurs, parmi les plus vraies jamais enregistrées ».

Zohra, 1922

Samama Chikly avait surtout fait des documentaires dont l’excellent La pêche au thon, mais c’est en 1922 qu’il réalise son premier film de fiction, un court métrage qui sera le premier de ce genre en Tunisie et c’est sa fille Haydée,  qui a contribué à l’écriture du scénario,  qui en sera l’héroïne.
Le film raconte l’histoire d’une jeune Française victime d’un naufrage au large des côtes tunisiennes et qui fut recueillie et adoptée par des bédouins qui lui donnèrent le nom de Zohra. Elle  est retrouvée et rendue à sa famille par un aviateur. Dans ce rôle, le célèbre aviateur Peletier D’Oisy, de passage à Tunis pour un meeting aérien.  Entre-temps, la jeune fille partage la vie des bédouins qui lui prodiguent amour et soins et l’initient à la vie de la campagne. Le réalisateur, qui est allé vivre parmi les bédouins pour mieux comprendre leur mode de vie et s’en imprégner filme des scènes de la vie des bédouins : préparation et cuisson du pain, tonte des moutons, corvées d’eau et de bois, etc.
Le court métrage fut projeté pour la première fois au cinéma Omnia Pathé de Tunis le 21 décembre 1922. Il fut reçu comme une fresque intéressante des us et coutumes des villages bédouins du début du 20ème siècle. Mais c’est surtout l’héroïne que l’on remarqua pour sa beauté, sa prestance et son excellente interprétation.   Elle a déjà une stature de vedette de cinéma.
L’année suivante, Rex Ingram, réalisateur rendu célèbre en 1921 par l’immense  succès du film Les quatre cavaliers de l’apocalypse (Premier au box-office américain et  qui lança la courte et fabuleuse carrière de Valentino, la première et la plus grande  « star » de l’histoire du cinéma) vint en Tunisie, à la recherche de décors et d’atmosphère orientaux pour le tournage de « L’Arabe », avec une grande vedette de l’époque, Ramon Navaro. Le réalisateur avait remarqué et admiré la prestation de Haydée et lui demanda de participer au film. Le père de l’actrice, fut réticent mais finit par accepter. Le travail de celle-ci lui ayant  donné pleine satisfaction, Ingram lui proposa alors de travailler à Hollywood dans son prochain film, dans lequel il comptait créer un personnage spécialement pour elle. Mais le père s’y opposa, privant  ainsi  Haydée d’une carrière internationale pour laquelle elle semblait faite et qui aurait pu changer le cours de sa vie, ce qu’elle  regrettera plus tard. Il est vrai que Haydée, âgée d’à peine 16 ans était très jeune pour pareille aventure, mais  le refus du  père  était peut- être motivé aussi par des projets qu’il avait pour sa fille, en Tunisie même. 

Ain Al Ghazal, (La fille de Carthage). 1924

Comme le dit Omar Khlifi, « C’est à Samama Chikly  que revient le mérite de la première tentative d’un cinéma spécifiquement tunisien, c’était en 1924 ». Ce long métrage, le premier en Tunisie et donc dans le monde arabe, a en effet,  été conçu et tourné, par des Tunisiens avec des artistes tunisiens et dans des décors locaux. Si Zohra était, en quelque sorte, un semi-documentaire, Aïn Al Ghazal est une véritable fiction, un vrai film à scénario. Haydée qui l’avait écrit, avait déclaré : « J’ai écrit cette histoire pour montrer les mauvais traitements que subissaient les femmes et comment on s’en débarrassait par le  simple arrangement d’un mariage fait par des hommes, dans un monde d’hommes ». 
Dans un entretien publié par la revue française « Mon ciné » du 30 octobre 1924, le réalisateur  déclare : « C’est ma fille, Mlle Haydée, fervente admiratrice de cinéma, qui écrivit le scénario d’ « Aïn El Ghezal ». Elle fut aussi ma principale interprète ; elle possède de tels dons, que Rex Ingram, lors de son passage en Tunisie, la remarqua et l’engagea pour tourner. Vous me demandez des renseignements sur mon œuvre, voici : Aïn El Ghazal, fille du caïd Ben Hanifa (rôle interprété par Si El Hadj Djeballi) est remarquée par Bou Saada (interprété par Belgacem Ben Taïeb) riche fellah autoritaire et brutal. Aïn El Ghazal (Haydée) aime en secret Taleb Muezzin, maître d’école (interprété par Si Ahmed Dziri). Bou Saada réussit au moyen de riches présents dont il comble le père de la jeune fille à obtenir la main de celle qu’il convoite. On fait les préparatifs du mariage et la population se divertit. (…) Aïn El Ghazal  réussit à s’enfuir (…) Taleb et la jeune fille, exténués se dissimulent derrière d’épaisses touffes d’alfa, mais les cavaliers de Bou Saada retrouvent leur trace.  Un coup de feu tue Taleb et Aïn  El Ghezal s’enfonce un poignard dans la poitrine.  Elle tombe morte sur le corps de celui qu’elle aime. Sur cette trame, j’ai naturellement brodé des scènes de vie indigène. J’ai été aidé par son Altesse le Bey, qui est un ardent cinéphile et qui a mis à ma disposition non seulement son palais, mais encore tous les figurants dont j’eus besoin ».
La première projection  d’ Aïn Al Ghazal eut lieu le 19 juin 1924 au cinéma Nunez. La presse de l’époque rapporta abondamment l’événement. L’interprète principale du film, encore une fois, en constitua le centre d’intérêt et accapara toute l’attention, au point que d’aucuns oublièrent qu’elle  avait joué sous la direction d’un metteur en scène, comme dans cette couverture de « La Tunisie française »  du 20 mai 1924 : « De beaux palais, des paysages lumineux, des éclairages souvent fort artistiques, tout cela forme  le fond où se détache la silhouette  fragile et hautaine de Mlle Haydée Chikly dans la film « Aïn Al Ghazal ». Cette artiste de dix-sept ans, qui a tourné sans metteur en scène (sic), possède un charme étrange, un visage régulier et pathétique, un jeu déjà assuré qui nous font oublier bien des tignasses oxygénées et des gestes de marionnettes  minaudières. Rex Ingram, lors de son passage à Tunis, l’an passé, s’est plu à rendre hommage aux qualités photogéniques de cette intelligente petite « star » en herbe en la faisant tourner avec Ramon Navaro et l’a retenue pour un des prochains films tunisiens »
Comme dans le star-system qui s’était alors  imposé à Hollywood, c’est à Haydée, la « vedette »  du film qu’est attribué le succès de celui-ci. Ainsi, c’est encore et surtout l’actrice qui intéresse « La Dépêche tunisienne », où on peut lire le 21 mai 1924 : «Haydée Chikly, la charmante Aïn El Ghazal du nouveau film que passe en ce moment le Nunez a le sens du cinéma, elle possède ce charme un peu étrange des filles d’Orient allié à la grâce mutine de la Parisienne. Nous ne savons rien de plus poignant que cette histoire bien triste dont elle est à la fois l’héroïne farouche et la gémissante victime. Elle a prêté au personnage d’Aïn El Ghazal, sous son beau visage expressif et ses précieuses qualités d’artiste innée,  et tout le succès d’émotion du film, c’est à elle qu’il revient ».

Une retraite trop précoce

Haydée Chikly était assurément douée pour le cinéma, car en plus de l’écriture et l’interprétation, elle s’occupait aux  côtés de son père de la production et coloriait des bandes de films. Elle aurait pu continuer sur sa lancée et construire une brillante carrière en Europe ouen Amérique. Mais elle se maria, se convertit à l’islam, comme sa mère, s’installa en Algérie en 1930, troqua la vie d’artiste pour une vie familiale plus paisible et se consacra à des activités caritatives et sociales. Elle fut secrétaire de la Croix Rouge, dont elle fut présidente des œuvres sociales et se voua à la lutte contre le cancer en tant que présidente de la Ligue contre le cancer.
Elle continuait cependant à être active en  se consacrant  à l’écriture par la  publication, chaque dimanche d’une nouvelle pour  « La presse de Tunisie ». On lui doit, outreun livre de souvenirs,Images retrouvées,un ouvrage sur La cuisine d’Afrique du Nord rassemblant 444 recettes dont pas moins de 33 façons de préparer le couscous6.Elle  retourna à Tunis dans les années 1990 et  fit une dernière apparition au cinéma en 1996, dans le film de Férid Boughédir, Un été à la Goulette.Elle s’éteignit dans sa ville natale le 20 août 1998.
En s’opposant au départ de sa fille à Hollywood en 1923, le père de Haydée a peut-être privé celle-ci d’une grande carrière internationale. Mais ne faut-il pas se féliciter de cette décision, car si Haydée était partie à Hollywood, elle serait peut –être devenue une Greta Garbo ou une Marlène Dietrich, mais peut –être pas. En revanche, ce qui est sûr, c’est qu’elle aurait manqué de participer à Aïn Al Ghazal, le long métrage que préparait son père et ainsi d’entrer dans l’Histoire du cinéma par la grande porte des précurseurs.
Mais peut-être ce renoncement précoce aux feux de la rampe, ce retrait discret de la scène cinématographique provient-il d’un choix personnel de Haydée elle-même. On est enclin à le croire à la lecture des mots par lesquels elle termine  la dédicace qu’elle adresse à sa famille dans le livre  Images retrouvées  où elle raconte sa vie: « Je voudrais conclure,  aujourd’hui, à la fin de ma vie,  en disant que la plus belle qualité d’une femme, c’est d’être une femme ».
 

Par Ahmed Fertat (1)- Mohamed Gallaoui, La critique au pluriel, Imprimerie Najah El Jadida, 2002.
Lundi 10 Octobre 2016

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