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Les pérégrinations d’un Marocain en Antarctique : Ushuaïa : fantômes de Yámana et nomades des mers




Les pérégrinations d’un Marocain en Antarctique : Ushuaïa : fantômes de Yámana et nomades des mers
Du haut de ses collines vertes, entre montagnes et eau, Ushauïa contemple le canal Beagle. En bouclier, la queue des Andes, constituée de monts rocheux trapus couverts de neige, la tête dans les brumes, couve le temps, ses heurts et malheurs, et berce les quelques secrets que la ville n’a pas encore livrés aux hordes de touristes.
J’étais sur la baie. L’eau d’un calme diaphane, et un soleil timide jouait à argenter le dos d’un vieux loup de mer chaque fois que, dans sa nage, l’animal perturbait la quiétude presque métallique de la surface des eaux. Le port de plaisance accueillait le jour avec ses rangées de bateaux, et la brise était chargée des odeurs enivrantes de la mer.
En langue Yámana, Ushuaïa veut dire « Baie occidentale ». La nommée est encore là, pas ceux qui l’ont baptisée ainsi. Ushuaïa a accumulé bien des honneurs comme la ville la plus importante (tant démographiquement qu'économiquement et culturellement) de cette étendue  (aussi grande que la Scotland) qu’on appelle la Terre de Feu et aussi comme le centre urbain le plus austral de la planète, avant les étendues inhospitalières de l’Antarctique. A Ushuaïa, il y a le « train du bout du monde », la « poste du bout du monde », le « musée du bout du monde », pour ne citer que ces quelques exemples. On peut même se faire tamponner son passeport au bureau de tourisme pour garder indélébile la trace de son passage à  « Ushuaïa, ville du bout du monde ».
J’étais sur un rocher en train de chercher comment gérer le temps du voyage. Mes plans étaient perturbés. Ce n’était pas que je ne me plaisais pas. Bien au contraire, je tirais une rare satisfaction de mon séjour dans cette partie du monde  depuis le jour où j’avais mis le pied à la station  de bus en provenance de la Patagonie chilienne. Le problème était que je n’avais pas prévu d’allonger mon séjour en attente d’un avion en partance vers le Nord. Je n’étais même pas préparé pour un hiver aux allures polaires frappant aux portes.
Le regard de marbre et le bec ciselant d’un goéland, juste à quelques mètres, là où le cadavre enflé d’un manchot des Magellan trouva refuge entre les pierres, provoqua une autre image, celle d’une route, en Ontario, au pays huron, une journée d’été, traversant des touffes sombres d’érables de la forêt de Wawanosh, mes yeux tombèrent furtivement sur un corbeau en train d’arracher des lambeaux de chair au cadavre d’un raton laveur. D’une noirceur vitrée, le regard froid de l’oiseau croisa le mien, et je n’y ai vu que belle indifférence.
J’étais, comme on dit, « cloué » à Ushuaïa à cause du volcan du Chaiten entré en éruption à quelques jours de mon arrivée, là-bas de l’autre côté de la frontière, au Chili. Cendres et fumée rendaient impossible le vol des petits avions de la compagnie aérienne Lade. Au début, on m’a conseillé de patienter, et, après, on m’a laissé un message à l’hôtel me disant de les contacter d’urgence. Je me suis rendu à l’agence, et une dame, la cinquantaine, d’un attachement obsessionnel aux cigarettes, me tendit d’un air désabusé un chèque avec la somme que j’avais déboursée pour mon billet en me conseillant d’aller chercher ailleurs le moyen de partir, car leurs avions ne pouvaient pas voler plus haut que le crachat infernal qui venait du cœur de la Terre. Avant de lui tourner le dos, elle m’a lancé un coup d’œil languissant de derrière ses grosses lunettes jaunies par les jours et la cigarette, et me dit : « Vous avez intérêt à faire vite. Tout le monde veut partir avant le grand froid. En plus, qui sait? Ici, la Nature peut être vraiment capricieuse ». Enfin, j’ai pu décrocher un billet, et il fallait encore attendre sans même être sûr de partir à la date prévue : tout dépendait des humeurs du volcan.
Le goéland trônait sur le manchot. En scalpel, son bec charcutait avec précision la chair que l’eau et le sel avaient attendrie. Les vagues venaient lui faciliter la tâche en repoussant machinalement la dépouille vers la terre ferme. J’ai senti soudain une envie de vomir, mais une force plus grande que ma volonté me cloua. Seul l’horizon, ligne qui me séparait du monde insulaire visité, me fit sortir de ces contemplations morbides.
La veille, j’étais en mer parcourant une partie du chapelet d’îlots qui s’étendait un peu plus au Sud. Je suis arrivé sur une petite étendue plate, royaume d’un vide chargé d’une mélancolie qui s’accrochait aux tiges d’une végétation naine. Rien ne bougeait. Même le vent –pourtant combien loquasse en ces lieux– se mura dans un rare mutisme. J’étais loin des attractions courantes, de ces petits écosystèmes, royaumes, de phoques, de lions de mer et d’autres créatures. Un îlot banal par-delà le phare des Eclaireurs. J’ai enfin trouvé ce que je cherchais : une cuvette, deux mètres sur un-demi à peu près, et d’une profondeur qui ne dépassait pas les quarante centimètres. C’était bien un foyer d’une famille Yámana, reconnaissable par la quantité de coquillages entassés sur les bords. Les restes de crustacés étaient là comme vestiges d’une vie quotidienne soudainement interrompue par la mort, ou la peur, ou la faim, ou, tout simplement, le départ sans retour. Par la quantité des couches de champignons et autres parasites accrochés aux coquillages ainsi que par la profondeur de son lit, cette demeure était probablement habitée quelques décennies avant.
Les gens de cette partie du monde avaient des habitations légères faites de branchages qu’ils couvraient de peaux d’animaux, surtout en hiver. En nomades, habitués à suivre le mouvement du gibier et des saisons, ils préféraient la légèreté. Ce qui se voyait aussi dans une organisation sociale d’une mobilité remarquable. Jamais plus de trois à quatre familles ensemble. Jamais de foules à nourrir dans un milieu hostile et inconstant. Ces chasseurs-cueilleurs vivaient la majeure partie dans leurs canoës et sillonnaient la mer de long en large. Ils étaient soit nus soit couverts de peaux de loutre ou de lion de mer. Au moment des grands froids, leurs embarcations étaient dotées de foyers de feu. À la vue de ces flammes vives, dans l’obscurité et la brume, les premiers Européens à s’aventurer dans ces contrées leur donnèrent le nom de Terre de Feu.
Des Yámanas, ce qu’il en reste, ce ne sont que des cartes postales que la ville étale partout comme trophées d’un passé à jamais révolu. Images d’une humanité décimée. « Les photos emprisonnent l’âme! », dit-on dans plusieurs parties du globe. Malheureusement, ceci ne peut pas s’appliquer aux Yámanas. Chaque photo est royaume de fantômes.
Sur l’île, je me suis allongé à côté du lieu où se tenait la maison, juste comme faisait un voisin, aux temps de mon enfance. Ayant perdu son fils avant l’âge du mariage, il passait des heures allongé à côté de la tombe, là-bas au vieux cimetière de mon quartier. Comme lui, je tendais l’oreille pour voir si les morts parlaient. Rien, que silence et contorsions de la mer australe. De toutes les tristesses, celle liée à la disparition d’un peuple est des plus contagieuses. J’ai pu sentir le deuil du cosmos contenu dans l’espace d’une maisonnette sans toit.
Pendant des milliers d’années, ces peuples parcouraient la mer, traquaient ou dénichaient le crustacé, construisaient la maison, accueillaient le nouveau-né, pleuraient le mort. Et, voilà que maintenant, ils ne sont que photos et un petit musée, où l’on essaye de reconstituer, sous forme de maquettes, un mode de vie à jamais disparu.
Selon Richard B. Lee et Richard Heywood Daly, en 1965, des « purs » Yámanas, il ne restait que trois en Argentine alors qu’ils étaient 3000 en 1860, juste neuf ans avant l’installation des premiers Européens dans la région. Au Musée de l’art Yámana, j’ai rencontré un « impur», un jeune métis qui vivait un dilemme existentiel des plus lourds à porter : le qui suis-je? de celui dont une partie des ancêtres a massacré l’autre. Il parlait à voix basse comme si la vie allait revenir à des miniatures vengeresses. Il m’a parlé de la dernière Yámana, une octogénaire qui vivait à Puerto Williams sur l’île Navarino. Elle était, selon lui, la seule à pouvoir me raconter comment on aiguisait les lances, identifiait les bancs de poissons et les colonies de focs, encerclait la baleine. Il n’a cessé de répéter : « Allez à Puerto Williams! N'oubliez pas de lui dire que vous venez de ma part. » Je savais que c’était trop tard. La dernière « pure » est morte en 1982 et le dernier « pur » en 1977. Ni mensonge ni falsification. Ce que j’ai vu dans ses yeux n’était qu'un mirage provoqué par une croyance viscérale en la possibilité de faire revivre encore même quelques années une mère historique incarnant un idéal perdu à jamais.
Le soleil commençait à se retirer, et le froid à s’incruster dans mon corps affaibli par la fatigue. Quelques oies sauvages de Patagonie vinrent se désaltérer et lancer un brouhaha insupportable comme pour me chasser. Un albatros géant tournait dans le ciel, pas loin d’un voilier bercé par le vent. Je me suis retourné pour voir encore la ville chapeautée de toits et la coupole de l’église pointer vers un ciel qui devenait de plus en plus bas. Les crêtes des monts Marcial et Olivia perçaient la couche de neige, et leur noirceur rejoignait la couleur cendrée de nuages chargés de pluie.



J’aime les cartes. Elles sont d’un silence éloquent et servent surtout de relais à la mémoire et à l’imagination. Toute carte a une dignité presque humaine, celle de celui qui a fait du déplacement un élément ontologique, une fonction vitale. Pour moi, il n’y a qu’un seul silence humain équivalant à celui d’une carte; c’est celui d’un homme dont le nom m’est échappé. Je n’en garde qu’une apparition vague gravée dans les abysses de la mémoire d’enfance, un originaire de par delà les monts qui nous entouraient, de là où pousse le jujubier et chante la chouette, un dénicheur de miel et de plantes sauvages, qu’il vendait au souk. Il était l’un des derniers d’une race particulière de voyageurs, ces Marocains qui allaient à La Mecque à pied. On disait de lui qu’il était parti seul, nanti d’un sac de figues sèches et d’une gourde. Des années après, il était revenu au village natal –lui l’esseulé qui, avant son départ, avait enterré sa femme stérile– pour se murer dans un silence que seul rendait supportable son sourire d’une innocente tendresse presque enfantine.
Le contact entre les habitants de la Patagonie et la Terre de Feu et le Blanc n’est pas récent. Ce qui l’est en revanche, c’est la nécessité de vivre ensemble et de partager un territoire.
Des écrits de voyageurs (Drake, Cook, Pedro Sarmiento de Gamboa, Le Maire, Shouten, les frères Nodal et autres) sur les Yámanas se dégage une tendance générale à l’effacement de l’autre au détriment d’un regard qui le substitue par une gamme de défauts et de qualités définis selon des critères propres au regard de l’Européen. Le Yámana est tantôt décrit à partir de ce qu’il n’a pas, notamment les vêtements ou les manières, tantôt idéalisé selon des critères qui rappellent, à bien des égards, le « bon sauvage », tantôt rabaissé. Dans ce sens, il est intéressant de voir comment un homme de sciences de la taille de Darwin décrivait les Yámanas dans des termes plus proches de la bestialité que de l’humanité. A la lecture de son journal, on se rend compte combien la science se mettait au service des idéologies dominantes.
Un regard rapide sur les narrations majeures accompagnant la conquête de l’Amérique nous montre que l’effacement de l’autre et sa substitution est un mécanisme qui date du 12 octobre 1492, jour où Christophe Colombe débarqua au Nouveau Monde, à l’île de Ghuanahani (baptisée San Salvador par les Espagnols). Sans même gagner de guerre ni signer de traité, son premier geste fut de planter le drapeau espagnol. À partir de ce moment, l’autre a perdu tout ce qui lui donnait consistance: les symboles, à commencer par ceux liés à sa souveraineté. Cette situation est résumée avec finesse dans l’un des livres de la sagesse maya, Le chilam balam, quand, s’adressant aux conquistadors, l’auteur dit : « Toi qui as arraché ma fleur pour laisser pousser la tienne ». Aux yeux de l’Européen, tant le territoire que l’homme étaient destinés à s’offrir et à contenir le monde du vainqueur. Même l’imaginaire de l’Indien est à restituer par celui du nouvel arrivé de sorte que le continent américain donne une nouvelle vie à des mythes propres à l’Europe. Conquérir c’est d’abord faire que l’autre soit ramené au même. La figure mythique des Amazones illustre cette tendance. Le premier récit, celui de Francisco Orellana, datant du début de la conquête du Pérou, reprend presque à la lettre la légende transmise par Hérodote. Les fameuses guerrières chassèrent les autochtones, et ce qui restait n’était que décor pour une épopée où le massacre était légitime. Après tout, on n’avait pas affaire à des êtres humains, juste à des figures d’une monstruosité mythique. Bien sûr que des voix s’élevèrent et qualifièrent les chroniques d'Orellana de contrevérités. Ce qui n’empêcha pas le roi Charles V de glorifier ces affabulations en donnant le nom Amazonie (terre des Amazones) à toute une région.
Les premiers à traverser ces contrées étaient des Hollandais. Leurs navires s’y aventuraient sous le nez de la couronne espagnole qui voyait en eux des rivaux avides de contrôler le Cap Horn. Dès le début du XVIIème siècle, rien ne pouvait atténuer leur envie d’accéder à la côte occidentale de l’Amérique du Sud, via le Cap Horn, et, de là, aux trésors des Incas que l’Espagne voulait à elle seule.
Un bref regard sur l’histoire de la conquête des Amériques nous montre que Hollandais et Espagnols ne sont pas à mettre au même pied. Les premiers n’ont pas tellement de sang sur les mains pour deux raisons : l’étendue du territoire soumis (aux Amériques, les colonies hollandaises n’étaient que symboliques en comparaison avec celles des Espagnols) et la nature des acteurs du projet colonial. L’Espagne a expédié des aventuriers imbibés d’idéaux belliqueux alors que la Hollande a opté plutôt pour la philosophie du gain par le commerce. Née en 1602, la Dutch East India Company est l’ancêtre des multinationales. D’abord destinée aux échanges avec l’Asie, elle n’a pas tardé à transcender toute concurrence. Autant par sa taille que par l’importance de ses transactions en Asie, elle dépassait toutes les compagnies européennes unies. Ce même concept fut exporté aux Amériques. Préludant l’impérialisme, tel qu’il est aujourd’hui, la conquête à la hollandaise conjuguait l’économique et le militaire.
De cette époque –quand on se référait encore à ces terres comme Terra australis incognita– des témoignages sur les Yámanas et autres indiens de la région, le seul à les présenter dans leur opposition à la présence européenne date du 12 février  1624 quand un groupe de Yámanas attaqua des marins hollandais et en tua dix-sept. Tout était rapporté dans les termes usuels : le « sauvage » tuant sans raison, et le Blanc, victime de sa « sauvagerie ». Pourtant, s’appuyant sur le témoignage d’un contemporain, Robert Fritz-Roy, capitaine du Beagle, Anne Chapman nous informe qu’il s’agissait là d’un acte de vengeance déclenché par un massacre perpétré par des Hollandais en 1599. Ce qui est à retenir de cet évènement est que le Yàmana commence à se soumettre à une stratégie discursive largement adoptée au Nouveau Monde : il était devenu le « 'sauvage' adorateur de chair humaine ». Pourtant, il n’y a pas eu d’expédition punitive. A quoi bon une guerre comparée à un butin si maigre ? Pourquoi se lancer dans des conflits avec des gens considérés comme des « clochards de mer », incarnation d’une austérité extrême? Les Hollandais faisaient l’économie de la guerre pour deux raisons : d’un côté, épargner des coûts inutiles et, de l’autre, « gagner les cœurs et les esprits » des Indiens pour remplacer d’autres maîtres, notamment espagnols et portugais. C’est de cette époque que date l’achat par ces mêmes Hollandais de ce qui fait maintenant presque tout New York, les îles de Statenland et de Manhattan (on dit que celle-ci fut acquise à un prix dérisoire équivalant à moins de 30 dollars payés en babioles).
Cette période a connu aussi l’occupation de quelques régions du nord-est du Brésil, notamment les villes de Salvador da Bahia et Pernambuco. De là, les Hollandais harassaient la flotte espagnole et portugaise.
Le corbeau est comme l’homme : il est partout. Des animaux, il est celui qui supporte les températures extrêmes, le dernier à braver la gelée, à promener sa silhouette obscure sur les immensités immaculées des neiges. Les Yup’ik de l’Alaska ont même donné son nom à l’un de leurs villages. Ici en Ontario, en voyant comment, de tous les animaux, il est le dernier à défier le froid, ce volatile me rappelle la froideur cosmique des paroles du sage chinois : «A travers les montagnes enneigées, seuls bougent  les yeux de l’oiseau noir». Yeux-iris, où tout se perd, qui contiennent tout ce qu’ils voient, transcendent les cloisons et rejoignent une zone par-delà le Bien et le Mal.
L’histoire des Yámanas et autres peuples de cette région empeste l’injustice fraîche. Les bourrasques de la destinée les avaient épargnés pendant des siècles. Ces lieux n’étaient que des routes maritimes que les grandes puissances voulaient contrôler, et l’indigène avait la vie sauve tant qu’il ne s’opposait pas à ces desseins. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que la région commença à attirer la population européenne. Le premier à s’y installer était le révérend Stirling qui, en 1869, décida de fonder une mission au lieu connu actuellement comme Ushuaïa. Son séjour fut d’une durée d’environ six mois, et ce fut à son assistant, un certain Bridges, de prendre la relève. Peu à peu, l’endroit devint une escale obligée pour ceux voyageant vers le Cap Horn.
C’est à partir de cette époque que date la disparition des Yámanas et autres peuples de la Terre de Feu (Onas, Selk’nam, Kawésqar et autres). Trois facteurs sont derrière le génocide : la baleine, la compassion et le mouton. Depuis la fin du XVIIIe siècle, des baleiniers commencèrent à détruire le garde-manger de l’autochtone avec une pêche massive nullement soucieuse des besoins des autres. Quant à la compassion, elle est le propre du missionnaire qui, soucieux de « sauver ces âmes », leur imposa sa manière de vivre. La devise était (comme ici au Canada) : « Tuer l’Indien et garder l’homme ». D’abord en l’habillant, ensuite en changeant son régime alimentaire, et, enfin, en l’initiant à l’alcool. Les habits de l’homme blanc n’avaient pas l’imperméabilité de la graisse du lion de mer dont les Yámanas s’enduisaient le corps. Les légumes restituèrent un régime alimentaire hautement riche en protéines. Enfin, devant les vents glaciaux, l’alcool apporta la solution miraculeusement fatale. La nouvelle vie était synonyme de maladies, que le corps de l’Indien affaibli par le déséquilibre alimentaire, l’alcool et les coups de froid ne pouvait affronter.
Et le mouton alors ? Les fermiers venus d’Europe découvrirent dans ces terres d’autres semblables à celles laissées derrière, en Irlande, Écosse et ailleurs, terres propices à l’élevage de cet animal. Mouton ou Indien ? La poche et le cœur privilégièrent le premier à tel point que jusqu’au début du XXème siècle, les premiers habitants de la Terre de Feu étaient sacrifiés sans vergogne. Les exemples ne manquent pas. En 1903, à Springhill, des centaines d’Onas furent décimés à la suite d’un empoisonnement collectif : les tueurs garnirent de poison une baleine qu’ils abandonnèrent à proximité de l’un des villages de leurs victimes. Deux ans après, ces mêmes Onas perdirent environ 300 des leurs dans une tuerie organisée par des propriétaires terriens de la région.
Chez les Indiens Ojibwes du Canada, le corbeau est l’incarnation de « celui qui n’a pas de propos dans la vie ». Ce qui se voit dans un plumage sans couleurs et un envol timide. A Wawanosh, se goinfrant des restes du raton laveur, l’oiseau noir n’était autre que cette horreur innocente qui habite la Nature. Son mets, victime au regard caché par une tache noire, me rappela soudain la condition humaine. Les Latins avaient raison quand ils donnèrent la même appellation au masque et à la personnalité : persona.

 * Professeur agrégé à l’université Wilfrid Laurier (Canada)
Auteur de L’Amérique latine sous une perspective maghrébine (traduit vers l’arabe par Mohammed El Mezidioui)



Par Abderrahman Beggar *
Jeudi 26 Mai 2011

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