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Les objets du tourisme ou l’invention de la tradition dans le sud marocain




Les objets du tourisme ou l’invention de la tradition dans le sud marocain
L’invention de la tradition est un concept rendu populaire par Eric Hobsbawm et Terence Ranger selon lequel il existe beaucoup de traditions qui ont été forgées récemment alors qu’elles semblent ou se prétendent anciennes. Les «traditions inventées» sont souvent des réponses à des temps de crise, à de nouvelles situations ; elles essaient de se gagner une certaine légitimité en se renvoyant au passé. Nous allons voir á travers cet article comment ce concept pourrait être appliqué à des fins touristiques.
Depuis les années 1990, le Sud du Maroc connaît une progression constante du tourisme dit "de découverte", de montagne ou de désert. D’une durée allant de sept à quinze jours, leurs circuits de randonnées s’adressent essentiellement à une clientèle de touristes français issus des classes moyennes, provinciaux, d’âge mur, sensibles aux actions écologiques et humanitaires. Venus se ressourcer et se régénérer ils souhaitent également rencontrer de ‘vrais nomades’, vivre comme eux et, à leur contact, se délivrer des valeurs matérielles des sociétés industrielles (Cauvin-Verner, 2006).
Paradoxalement, leurs envies de dénuement ne freinent pas leurs pulsions à photographier, filmer, acheter. Ces pulsions traduisent une aliénation à la consommation moderne mais elles s’inscrivent aussi dans un dispositif affectif : un voyage au Sahara rompt le cours monotone de la vie. En rapportant des souvenirs, les touristes atténuent les effets de rupture. Ils satisfont également un désir d’ordre esthétique : un échantillon d’objets pieusement choisis est censé cristalliser l’éventail de leurs émotions visuelles. Enfin, les souvenirs fonctionnent comme des preuves matérielles : à leur retour, les touristes les montrent et les commentent ; certains vont jusqu’à constituer des sortes de petits musées privés (Cauvin-Verner, 2006).
Au Sahara (région de Zagora), certains souvenirs sont acquis sans la médiation d’un marchand : au hasard de la marche, les touristes ramassent du sable, des coquillages ou des fossiles. Les personnes qui voyagent hors cadre organisé visitent parfois les lieux marchands à l’usage de la population locale, par exemple les souks.  
En plus des commerces qui proposent des articles vestimentaires et des objets typiques peu coûteux et des bazars exposant des objets désignés comme des antiquités, on rencontre aussi, surtout dans les villages, des coopératives de tapis (un nombre croissant de coopératives étatiques ou privées se développent aujourd’hui au Maroc, en milieu rural ou périurbain. Souvent parrainées par une O.N.G., elles entendent remédier à la misère économique et sociale, freiner l’exode rural et aider les femmes marginalisées par un veuvage ou un divorce).
Á 90 km au sud de Zagora, à l’occasion d'une visite guidée du ksar d’Oulad Driss les groupes de touristes se rendent dans la coopérative de tapis la veille de leur départ en randonnée. L’idée de cette coopérative revient au voyagiste français, en réaction contre la concurrence démultipliant les intermédiaires (guides, rabatteurs etc.) et garantissant une flambée des prix. En dépit des recommandations qu’il adressa maintes fois aux bazaristes de Zagora pour qu’ils vendent leurs marchandises à des tarifs qu’il jugeait plus honnêtes, il ne put jamais empêcher un marchandage inhérent à la plupart des transactions commerciales dans la société marocaine, ni modifier les stratégies de vente des commerçants, ni interdire le versement de commissions aux guides. Il ne put pas davantage s’opposer au désir impérieux des touristes d’aller, malgré tout, dans les bazars, ni interdire aux guides de les y mener (Cauvin-Verner, 2006). Las d’orchestrer des plaintes, il décida alors de monter un commerce de tapis qui satisferait tout à la fois les guides et les clients, les premiers encaissant la totalité des bénéfices de la vente, les seconds achetant à des prix fixes excluant tout marchandage défavorable. Son projet global étant de contribuer au développement économique du Sud marocain et, du même coup, d’y légitimer la circulation des touristes, il eut l’idée d’implanter dans le petit village d’Oulad Driss un atelier de tissage où travailleraient les femmes du pays. Il fallut d’abord acquérir une maison traditionnelle en terre où loger l’atelier. De la sorte, en même temps que les touristes achèteraient des tapis, ils visiteraient le cœur d’un village et découvriraient l’intérieur des habitats oasiens. Il fallut ensuite trouver un métier à tisser, le village en étant dépourvu, puis des tisseuses, aucune femme d’Oulad Driss ne sachant exécuter des tapis. On dut faire venir deux ouvrières de la région de Chichawa. Enfin, il fallut acquérir de la laine, la frange saharienne du Maroc n’étant pas productrice. Comme dans la plupart des coopératives, on acheta une laine industrielle fabriquée en Espagne (Cauvin-Verner, 2006).  Le voyagiste avança l’argent nécessaire à l’achat et à la restauration de la maison mais il n’est pas le propriétaire de la coopérative. Il n’intervient pas dans la gestion de l’activité et ne prélève aucun pourcentage sur le volume des ventes. Ce sont les guides qui en assurent le fonctionnement et c’est à eux que revient l’ensemble des bénéfices. Lorsqu’ils font visiter l’atelier, ils le présentent comme un lieu de sauvegarde des traditions locales. Ils indiquent que la laine provient des moutons du pays, que les ouvrières sont natives du village et que le tissage de tapis assure la subsistance de familles nombreuses. Or, les femmes employées dans cette coopérative ne perçoivent qu’un maigre salaire ; elles sont étrangères à la région et y vivent isolées de leur famille ; le village n’a jamais produit de tapis et la faible production de la coopérative ne laisse pas présager la diffusion des techniques de tissage (Cauvin-Verner, 2006). On ne saurait donc dire que ce négoce contribue à la vitalité de l’économie locale.
La qualité des tapis est médiocre. Tandis que les générations antérieures tissaient à domicile dans leurs enclaves de temps libre, les ouvrières de la coopérative sont tenues à un rythme de travail et ne tissent pas selon leurs goûts. Elles n’ont même plus en référence les tapis anciens, la sécheresse ayant contraint les familles à les vendre. C’est donc le guide qui choisit la matière première, définit formes et dimensions. Les couleurs sont criardes et les motifs grossiers. Les touristes sont rarement preneurs ; ils ne se renseignent même pas du prix. Alors, contraint de présenter une production plus au goût de sa clientèle, le guide doit s’approvisionner auprès de grands marchands étrangers à la région, notamment à Tazenakht, ville-souk située à 300 km plus au nord et premier marché provincial de tapis au Maroc.
La valeur esthétique de l’objet n’est-elle pas ici seconde ? L’émotion des visiteurs ne naît pas du tapis en lui-même, de sa beauté, de sa rareté ou de son ancienneté, mais de la mise en spectacle de sa production, confortant le cliché sociologique selon lequel les femmes seraient d’indéfectibles gardiennes de la tradition, alors que les hommes seraient plus enclins à se moderniser. Ramirez et Rolot (1995) indiquent qu’une relation étroite et privilégiée unit le tapis aux femmes. « Certes, toutes ne sont pas tisseuses en fait, mais toutes le sont en puissance ; cela entre en quelque sorte dans leur génome social. Bien entendu, c’est dans les régions nomades ou semi-nomades que cela prévaut avec le plus de force : naguère encore, la plupart des familles du Moyen Atlas possédaient un métier à tisser ».
Visitant la coopérative, les touristes ont le sentiment de contribuer au maintien de techniques archaïques et à la survie matérielle de femmes démunies. Rappelons que la coopérative ne salarie que deux femmes étrangères à la région et qu’elle enrichit bien davantage les guides. L’atelier leur ouvre la voie d’un apprentissage : ils regardent attentivement les gestes de l’ouvrière, photographient le métier et les peignes, palpent la laine… Pleins d’émerveillement hautin devant ce tableau qui fait de toutes les femmes des gardiennes de la tradition et des tisseuses en puissance, le temps d’une visite, ils sont ethnographes (Cauvin-Verner, 2006). Le motif de leur voyage, qui réunissait des prétentions culturelles et humanitaires, s’en trouve comblé.

 *Docteur en géographie,
environnement, aménagement
de l'espace et paysages
Université Nancy 2.
GEOFAO, Bureau d'études
et d'ingénierie, Agadir

Par Hassan FAOUZI *
Jeudi 31 Mars 2011

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