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Les nouveaux faux-monnayeurs




Notre époque confuse n’en est plus à un paradoxe près. Alors que la vieille extrême droite d’antan voulait imposer ses Dieux et ses dogmes, c’est de la laïcité et de la liberté d’expression que se réclame aujourd’hui la droite de la droite de l’échiquier politique européen.
George Orwell, qui avait magistralement décrit dans son roman 1984 la subversion des mots par des régimes totalitaires, ne serait guère surpris par la novlangue ultra-populiste. Même si on imagine son effarement face à la tendance apparemment irrésistible d’une partie de l’opinion à se laisser berner, à intervalles réguliers, par des guides et des gourous autoproclamés…
Dans ce grand bazar des idées volées, le Front national de Marine Le Pen fait apparemment fortune après s’être relooké en porte-étendard de la laïcité. Qu’importe si l’extrême droite française compte encore dans ses rangs des nostalgiques du Maréchal Pétain ou du catholicisme ultramontain, la ligne du FN est désormais de se présenter comme le seul vrai parti laïque de France.
La « liberté d’expression » est également revendiquée haut et fort, alors qu’elle n’est ici que le faux nez de l’islamophobie. Victor Hugo, Emile Zola, ces géants si brillamment décrits par Michel Winock dans Les Voix de la Liberté, doivent se demander ce qu’il est advenu de l’héritage qu’ils avaient légué, car « leur » liberté avait pour compagnes de route l’égalité et la fraternité.
Le tour de passe-passe est tout aussi acrobatique en Belgique, aux Pays-Bas ou au Danemark : le « droit de tout dire » est devenu le slogan fétiche du Vlaams Belang, du Parti pour la liberté de Geert Wilders et du Parti du peuple danois.
La méga-supercherie est en marche, avec un petit air de déjà vu. Hier, dans le roman d’Orwell, Big Brother décrétait que « la guerre était la paix » et que « l’esclavage était la liberté ». Aujourd’hui, les mots de laïcité, de peuple et de liberté agrémentent sans vergogne les meetings électoraux des nouvelles droites populistes européennes.
En d’autres termes, les milieux libéraux et progressistes se sont fait en partie déposséder des mots qui déterminaient leur identité. Pris à contre-pied, les voilà brusquement sur la défensive, accusés de saper la laïcité au nom de l’interculturalité, de museler la liberté d’expression au nom de l’antiracisme et de ne pas entendre le désarroi des milieux populaires face à la mondialisation et à l’immigration. Décontenancés, certains d’entre eux commencent même à se demander s’ils n’ont pas offert une ruelle et peut-être demain un boulevard aux partis et mouvements de la « droite décomplexée ».
Confortés par les scrutins ou les sondages, ceux-ci ont le rire carnassier et se félicitent du mauvais tour qu’ils ont joué à leurs adversaires, car ils ne croient pas un seul instant aux mots qu’ils ont kidnappés. Ceux-ci offrent juste un paravent de circonstance qui permet de marcher – on n’oserait pas dire, de progresser – vers une société d’intolérance et d’exclusion. En d’autres termes, leur hold-up lexical vise à instrumentaliser, contre la démocratie, des idées nées par et pour la démocratie.
Ils ne sont pas encore parvenus au faîte du pouvoir, mais ils sont déjà dans la tête de ceux qui détiennent le pouvoir. La Ligue du Nord est le Raspoutine de Silvio Berlusconi. La coalition de centre droite des Pays-Bas a besoin de la bénédiction de Geert Wilders pour régner. Au Danemark, les dirigeants populistes rôdent dans les antichambres du gouvernement.
Plus largement encore, dans de nombreux pays européens, ces partis rongent le disque dur de la démocratie, polluent les réseaux sociaux et dégradent les débats publics. Ils poussent des partis conservateurs respectables, ou du moins certains de leurs leaders, à s’égarer dans les terrains vagues de la démagogie. Favorisés par un univers médiatique qui prospère sur les postulats et les pugilats, ils s’imposent peu à peu comme les souffleurs du grand théâtre de la politique spectacle, avant d’en devenir peut-être, demain, les régisseurs et les premiers acteurs.
Que faire face à ce phénomène politique, social et culturel qui remet profondément en cause l’idéal démocratique européen ? Il n’y a pas de réponse simple à ces interrogations gorgées d’incertitudes. La référence au passé, diront même certains, ne peut pas vraiment nous aider, puisque cette « nouvelle droite », n’est-ce pas, n’est pas l’ancienne extrême droite.
Soit, mais la simplicité de son discours et la radicalité péremptoire de ses solutions – sortie de l’euro, préférence nationale, fermeture des frontières – pourraient au moins nous inciter à la méfiance.
Et l’histoire, quoi qu’on en dise, nous donne aussi des exemples à méditer, en nous rappelant, comme le disait Calderon de la Barca, que « le pire n’est pas toujours certain». Pour quelles raisons, par exemple, les Etats-Unis, lors de la Grande dépression des années 1930, réussirent-ils à renforcer leur démocratie, alors que l’Europe s’abîmait dans le totalitarisme ?
Le discours que le président Franklin Roosevelt prononça le 31 octobre 1936 au Madison Square Garden de New York apporte peut-être une partie de la réponse. En effet, au lieu de noyer les responsabilités et d’évoquer une culpabilité collective face à la crise, le grand patricien démocrate s’en prit sans fioritures aux « ploutocrates », qui avaient par leurs folies spéculatives ruiné le pays et jeté dans la rue des dizaines de millions d’indignés. « Ils avaient considéré que le gouvernement des Etats-Unis était une de leurs dépendances, déclara-t-il fameusement. Or, nous savons qu’un gouvernement dirigé par l’argent organisé est tout aussi dangereux qu’un gouvernement contrôlé par le crime organisé ».
Au lieu de ne parler que d’austérité, il promit le progrès et la justice aux victimes du naufrage économique et social, privant ainsi de leur fond de commerce les ultras qui, à l’image du père Coughlin ou de l’aviateur Lindbergh, rêvaient d’un fascisme américain. Et, surtout, plutôt que d’emboîter le pas aux Cassandre du déclin et aux colporteurs du ressentiment, il offrit un message d’espoir, de rassemblement et de changement, dans et par la démocratie.
L’Union européenne, avec ses grands sommets et ses petites idées, avec son conformisme néolibéral et son indifférence sociale, est encore à mille lieues de ce New Deal, de cette Nouvelle Donne, qui sauva l’Amérique.
Et pourtant, comme en 1936, le tocsin sonne…

  * Journaliste et essayiste belge 

Par Jean-Paul Marthoz
Mercredi 6 Juillet 2011

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