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Les mouvements sociaux dans le monde arabe et Daech




Pour la plupart des observateurs et experts en matière de terrorisme international, il serait difficile de dissocier les mouvements sociaux qui avaient secoué le monde arabe en 2011 de l’émergence de l’Etat islamique en Irak et au Levant, qui est péjorativement dénommé dans les médias  par Daech (Ad-Dawla al-Islamiyya fi al-Iraq wa Cham).  L’implication de cette organisation terroriste dans une stratégie de déstabilisation du Proche-Orient invite cependant à se poser des questions sur les motivations de sa présence dans la région, ses sources de financement et ses projets. Pour le moment, il est clair que Daech est le résultat d’une stratégie qui a été minutieusement  préparée par l’Occident depuis plusieurs décennies dont les objectifs sont d’ordre économique, sécuritaire et énergétique.
C’est le résultat  auquel sont parvenus, jeudi à Madrid, trois experts des conflits internationaux lors d’un colloque sur «La situation au Proche-Orient et ses répercussions régionales et globales » : Majed Dibsi, juriste et journaliste à la Radio nationale d’Espagne (RNE) ; Jésus Nunez Villaverde, co-directeur de l’Institut des études sur les conflits et l’action  humanitaire (IECAH), et Kerim Balci, éditeur-chef  de la revue turque Turkish Review et chroniqueur au Zaman et Today´s Zaman.  

Le Printemps 
arabe n’a pas eu lieu

Les mouvements sociaux qu’a vécus le monde arabe, du Golfe à l’Atlantique, ont malheureusement eu des conséquences catastrophiques pour les peuples de la région sans atteindre aucun but. Au contraire, une « théorie du chaos  constructif» se nourrissant du concept  du « terrorisme musulman » a été mise en marche  pour provoquer des millions de réfugiés et « liquider » la question palestinienne ».  Devant cette situation, la Ligue arabe, incapable de suivre le rythme des mouvements sociaux dans le monde arabe, s’est vue substituée par l’Iran et la Turquie comme acteurs essentiels pour monter des alliances et s’interposer entre adversaires. Le Printemps arabe n’est en fin de compte « ni Printemps ni arabe », comme l’a observé Dibsi. Les tentatives de désagrégation du Proche-Orient  ont déjà commencé, pour certains intervenants, avec l’Accord Sykes-Picot en 1916 mais pour d’autres en 1897 au Premier Congrès sioniste mondial à Bâle (Suisse) et avec la Déclaration Balfour en 1917 pour l'établissement d'un « Foyer national juif » en Palestine. En rapport avec le thème du colloque, il est utile de rappeler le Rapport-Campbel, présenté en 1907 à la Conférence des puissances coloniales  occidentales de Londres, qui avait suggéré l’effritement du monde arabe après la chute de l’empire ottoman.  Ce rapport  insiste sur «  la désintégration, la division et la séparation » de la zone arabe, propose la création des « entités politiques artificielles qui seraient sous l’autorité des pays impérialistes » (la France et la Grande-Bretagne) ; recommande  de « combattre tout type d’unité, qu’elle soit intellectuelle, religieuse ou historique et de prendre position pour diviser les habitants de la région» et appuie le projet de création d’un « Etat-tampon qui serait établi en Palestine, peuplé par une forte présence étrangère qui serait hostile à ses voisins et ami pour les pays européens et leurs intérêts ». 
Ce complot contre la Nation arabe n’a pas eu cependant de succès ni en Syrie, ni en Irak, ni au Liban encore moins en Palestine à cause de l’attachement des populations à leur « identité tribale ». Cet échec a finalement conduit au recours à des organisations terroristes multiraciales telles que Boko Haram, Jabhat  Annousra et la centrale du terrorisme Al Qaïda. D’où l’émergence actuellement de Daech, une créature démoniaque, qui vise à instaurer par le recours à la violence d’une « identité supranationale », le « Khalifat » ou « Dawla al Islamiyya » (Etat musulman). Le démembrement de l’Irak et de la Syrie consiste, selon la stratégie occidentale,  à unifier des identités inexistantes. 
Ce que les occidentaux désignent de « Printemps arabe » a donné finalement naissance à des « demokratos », c’est-à-dire des leaders élus démocratiquement qui recourent, une fois au pouvoir, à des méthodes dictatoriales pour se maintenir au pouvoir. En dépit du grand élan populaire durant le Printemps de 2011, la cause palestinienne a été la grande victime dans la mesure où le recours à la « théorie de conspiration », comme argument largement accepté, s’est substitué à l’autocritique. A cause de cette attitude, comme le soutient le juriste palestinien Majed Dibsi, « l’intellectualisation de la normalisation avec Israël » a occupé les négociations officielles au niveau du monde arabe et 85% de la production intellectuelle  traite de l’occupation israélienne. 

Frustration 
et achat de la paix

La situation que vit le Proche-Orient est contemplée en Occident avec une certaine frustration et inquiétude pour le double échec des modèles arabes locaux et du modèle occidental conçu pour la région dès le début du XXème siècle. 
Les mouvements sociaux, survenus en 2011 dans la plupart des pays arabes, étaient une réponse  à l’échec des modèles politiques en place pour le maintien au pouvoir d’une élite qui s’appuie sur l’oppression, le soutien de l’Occident et « l’achat de la paix » (subventions de produits de première nécessité, aides aux ONG, encouragements des Petites entreprises, concessions de permis, etc). Cet échec se justifiait aussi  par la frustration des dirigeants au pouvoir pour l’incapacité de vaincre les maux sociaux (corruption, népotisme et exclusion sociale), d’instaurer l’égalité entre toutes les compositions de la société et préserver l’indépendance de la justice.
Le modèle occidental, qui se nourrit des richesses énergétiques du monde arabe depuis l’Accord Sykes-Picot, encourage la fragmentation du monde arabe dans la gageure d’avoir de multiples interlocuteurs. Il est prisonnier du capitalisme et de l’exploitation des richesses du monde arabe. C’est la raison pour laquelle toute tentative d’union des peuples arabes (ou Oumma islamique) est  combattue.  En même temps, l’Occident aspire à ce qu’Israël  soit un  interlocuteur unique et un allié indispensable dans la région. Toutefois, estime Jésus Nunez Villaverde, Israël, qui est l’enfant légitime de l’Occident, a son propre agenda. La mobilisation de la société arabe a ainsi provoqué un climat d’inquiétude en Occident à la suite de l’émergence d’Etats ingouvernables (Libye et Yémen surtout). D’autant plus que poursuit-il, la Turquie, qui n’a pu adhérer au club européen a finalement décidé de créer son « propre club » en prenant le risque de s’impliquer dans les guerres du Proche-Orient. 

Une opinion 
publique mal 
informée

L’Occident a dû changer son modèle à l’égard du monde arabe, qui date bien avant la première Guerre mondiale. Sa nouvelle stratégie est motivée par le besoin d’éloigner les zones de conflit en Europe pour préserver la paix et exporter les contentieux bilatéraux à d’autres régions. C’est le cas des guerres civiles en Irak, en Syrie, en Libye ou au Yémen où sont expérimentés les nouveaux armements. L’opinion publique occidentale est ainsi mise à l’écart pour être informée des conflits au Proche-Orient, des causes de la grogne de la jeunesse arabe et de la participation d’organisations terroristes  dans des guerres civiles.
Dans ce contexte, les trois experts ont expliqué que Daech est un mélange d’éléments armés   avec une forte composante étrangère. Ses combattants sont endoctrinés et armés par des instructeurs de différentes nationalités. Les causes objectives des conflits au Proche-Orient  ne sont pas clairement expliquées en Occident. 
Dans le monde arabe, une grande frange de la société de moins de 30 ans boude de son côté les conflits idéologiques au Proche-Orient au même titre que les discours sur la lutte entre sunnites et chiites, un binôme qui est largement ressassé dans les médias occidentaux pour discréditer et diaboliser les musulmans.  Pourtant, la variable islamique est très importante dans  le monde  avec 1,5 milliard de musulmans. 
Devant l’échec de son modèle, l’Occident opte désormais pour la Realpolik, une nouvelle doctrine qui encourage le maintien d’Etats stables et non la démocratisation du monde arabe (et islamique). Ses dirigeants ont tendance à surévaluer le danger du terrorisme pour des raisons d’ordre sécuritaire et stratégique mais la société occidentale sait faire la distinction entre terroristes et non terroristes. Sur cette conclusion s’est achevé le colloque qui a été organisé par l’Association des journalistes et écrivains arabes en Espagne (AJEAE), le Club international de presse (CIP) et la Maison turque de Madrid. 
 

Mohamed Boundi Correspondance particulière de Madrid
Lundi 11 Avril 2016

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