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Les manuels scolaires au Maroc ou l’illusion d’une réforme




Un colloque international sur le thème "Manuels scolaires et culture de l'égalité des genres" a été organisé par Tanit à la Faculté des lettres et des sciences humaines de l'Université Moulay IsmaÏl, Meknès les 16 et 17 mars dernier. Un rapport sur ce colloque a été rédigé par Naïma Kara, enseignante à la Faculté des lettres, membre de Tanit, équipe pluridisciplinaire de recherche sur la femme.

La Faculté des lettres et des sciences humaines de Meknès a connu les 16 et 17 mars 2017 une rencontre exceptionnelle qui a réuni des chercheurs de divers horizons géographiques, diverses langues (anglaise, arabe, espagnole et française) et différentes disciplines universitaires sur le sujet des manuels scolaires et leurs contenus. Tanit, l’équipe pluridisciplinaire de recherche sur la femme, s’est distinguée par une remarquable organisation qui a invité les participants à mener une investigation puis une réflexion en explorant le corpus des manuels scolaires dans le temps et l’espace. Ce groupe a encore une fois montré sa capacité à se rendre utile dans son environnement universitaire et extra-universitaire.
Dans le but d’apporter un éclairage raisonné et pertinent sur leurs apports aux futures générations, les MS, outils de référence cognitifs, ne sont pas sans conséquences sur la formation des attitudes et des comportements de toute une population. C’est pourquoi ils ont connu un tel intérêt de la part des enseignants-chercheurs et doctorants qui se sont évertués à décortiquer et à analyser leurs contenus. Contenus qui portent en eux de façon implicite un référentiel, un projet sociétal et qui vont évidemment façonner les comportements et attitudes actuels et surtout futurs de nos concitoyens. La notion de respect d’autrui, de genre, en l’occurrence la femme et la notion d’égalité ont été passés au crible des participants à ce colloque. La quasi-totalité des intervenants a dénoncé la place peu enviable dédiée à la femme dans les manuels scolaires : attitudes, comportements et stéréotypes relevés aussi bien dans les textes que dans les illustrations.
Ainsi les allocutions se sont succédé pour confronter leurs contenus à l’éthique générale, analyser les programmes des manuels, dénoncer certains stéréotypes désuets, décalés, manipulateurs, surprenants, obscurs voire scandaleux.  Quand on prend le temps de les examiner de près et de les comparer avec ceux d’autres pays arabes, maghrébins et étrangers, on ne peut qu’exprimer un étonnement devant certaines manipulations exprimées sans retenue ni vergogne...
Un pays qui ne se pose pas de questions, qui ne se remet pas en question est peut-être un pays qui ne capitalise pas sur ses limites. C’est un pays qui ne pousse pas plus loin son ambition pour construire un avenir pour une société où chaque citoyen a la possibilité de s’épanouir, et ce dans le cadre de la légitime ambition d’un peuple en vue d’assurer et consolider une place de choix parmi les nations avancées ; surtout que notre système éducatif est la cible de critiques de plus en plus sévères en ces derniers temps...
La richesse des échanges et débats et la confrontation des idées ont montré que le choix de ce sujet, s’il ne crispe pas certains, au moins il a le mérite de délier les langues et libérer la pensée en posant des questions inspirées de la grille des valeurs universelles du monde actuel.
Espérons que les actes de ce colloque ne tarderont pas et que le groupe pluridisciplinaire Tanit pourra pérenniser ce travail remarquable par une publication qui viendra couronner ces efforts considérables et réguliers.
Encadré :
Le profane a une perception plutôt sentimentale des manuels scolaires qui, pour la plupart, représentent les premiers livres qui entrent dans des foyers où souvent on lit peu ou jamais. C’est probablement le livre qui va laisser une empreinte indélébile dans le cerveau encore intact de l’enfant ; d’où l’intérêt de ce colloque, qui touche à des degrés divers, la sensibilité des parents, des enfants et surtout le groupe Tanit qu’il faut saluer pour ce choix.
Quand notre regard se pose sur un manuel scolaire de notre enfance sur l’étal d’un bouquiniste, ou les rayons d’une librairie, ou une bibliothèque, nous ne pouvons nous empêcher de ressentir une émotion pour ce compagnon de notre enfance. Si pour certains les MS leur rappellent avec ironie «nos ancêtres les Gaulois» de l’école française et pour la majorité d’entre nous, le mémorable Ahmed Boukmakh des premières classes…
Mais l’analyse fine des différents intervenants de ce colloque international a porté un regard objectif et critique et a aussi ouvert nos yeux sur un contenu loin d’être anodin. Ce n’est plus le monde des émotions qui est sollicité et nous basculons rapidement dans le monde des idées : celui des luttes d’influence et de pouvoir auxquels se livrent les décideurs pour nous inculquer, distiller un système de valeurs traduit en images et en textes qui détermineront implicitement des réactions et comportements attendus du citoyen qui en sera le futur produit fini.
Les principes des valeurs universelles ont-ils été respectés par les concepteurs des manuels? En explorant l’univers mental des concepteurs et auteurs, il s’avère par leurs profils que ce sont des personnes qui manquent d’audace, d’imagination et de créativité, leur sens de démocratie et de justice est sensiblement limité ; ce qui donne lieu à une approche unilatérale et une vision oppressante du monde et de la société. Si on suit leur schéma de pensée, un horizon étriqué est offert aux jeunes, une vision hermétique et traditionnelle par la laideur des manuels qui n’invitent ni à les ouvrir ni à les feuilleter et encore moins à les lire. Scandaleux! Certaines remarques des intervenants montrent un travail bâclé, livré rapidement, ignorant les principes des cahiers des charges pourtant conformes aux normes des valeurs en vigueur dans le pays.
Alors ne nous étonnons pas si nos rues sont sales, la gouvernance quasi-absente, le peu de respect d’autrui et des institutions, la sous-représentativité des femmes dans les instances de décision et dans les lieux publics (voie publique, cafés, stades, cinéma).
En conclusion, désoccidentaliser les manuels scolaires comme prétexte et leur donner une touche nationale ne suffit pas pour les transformer en bunker moral, abrutissant et répulsif annihilant tout sens critique chez les jeunes.
La dimension esthétique étant tout à fait ignorée, les images des MS sont vilaines, peu soignées, la sélection des couleurs tout à fait ratée, le texte dense et oppressant…
J’ai bien profité des communications de ce colloque. J’ai appris des choses nouvelles en écoutant les intervenants qui par des éclairages différents, en posant des questions pertinentes, invitent à réfléchir. Oui, les bonnes questions ont été posées, interpellant nos consciences, apostrophant nos sensibilités ; des questions sur des concepts tels que parité, genre, égalité, culture, pluralité et justice qui prennent un autre sens quand on se rend compte qu’ils ont été bousculés, voire passés sous silence. Surtout qu’avec les défis qui attendent le Maroc, celui-ci a besoin de la totalité de ses ressources humaines.Dans leurs questions et réactions, le public et les doctorants ont montré aussi beaucoup d’intérêt ; leurs interventions non moins passionnées ont montré que les sujets autour du genre dans les manuels scolaires ont touché leur cible et que le sens critique à ce sujet est désormais aiguisé…

 * Faculté des Lettres, Meknès

Recommandations


*Veiller à une meilleure intégration de l’approche genre dans les MS et pourquoi pas exiger un quota de femmes conceptrices ;
*Purger les textes et les images de tout ce qui est obscur, désuet et dépassé ;
*Mettre en avant les valeurs de partage, d’esthétique et de respect d’autrui, de l’altérité ;
*Le Maroc change, les MS ne doivent plus constituer une force d’inertie et de repli identitaire qui constituent de graves dangers pour notre pays ;
*Initier et consolider le Beau et les valeurs esthétiques et patrimoniales dans les cursus et ce, dès le jeune âge ;
*Porter un intérêt vigilant au patrimoine environnemental du Royaume;
*Mettre régulièrement en valeur les MS avec un suivi assidu de toute parution, à la lumière des valeurs de notre pays cautionnées par notre Constitution.

Par Naïma Kara *
Mardi 11 Avril 2017

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