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Les manifestations du 20 mars, un coup de jeunesse ?




Les événements qui se produisent au Maroc nous amènent tout d’abord à être vigilants à l’égard des tentations du savoir immédiat et de la connaissance spontanée du réel. Les conditions sociales qui ont rendu possibles les manifestations n’ont pas encore fait l’objet d’investigations empiriques sérieuses. Derrière les apparentes ruptures dites « révolutionnaires », il y a des continuités implicites et imperceptibles qu’il s’agit de mettre en évidence.
Le mouvement du 20 février n’aurait jamais été possible sans d’autres actions plus ou moins indépendantes de lui. Sans être forcément lié à ces événements, il n’aurait peut-être pas existé sans l’Boulevard, qui donna l’occasion à une certaine jeunesse marocaine de s’impliquer politiquement au sein de l’espace public en mobilisant la forme artistique, ou bien sans les initiatives du mouvement MALI, emblématique d’une jeunesse minoritaire mais effective, bravant publiquement certaines formes de contraintes sociales.
Il n’aurait pas non plus connu la même effervescence sans l’appui de traditions militantes bien ancrées historiquement dans le paysage politique marocain, du type de celle que procure l’AMDH qui partage nombre de slogans et de revendications évoqués par le mouvement du 20 février.
A cela, il faut ajouter la nature extrêmement hétérogène des groupes sociaux qui ont été présents les 20 février, 13 mars (où l’on a vu à Casablanca des violences inacceptables) et 20 mars. Dimanche 20 mars, cette diversité réunie en un même lieu comprenait  des groupes d’adolescents avec à leur tête de nombreuses jeunes filles aux chants révolutionnaires, des femmes en niqab fermant la marche, avec des photos de leur mari emprisonné, des associations amazigh avec des pancartes réclamant que le Tamazigh soit la « langue nationale officielle », des militants d’une « révolution avec le roi », des partisans de l’extrême gauche ou bien les gens sans étiquette assoiffés de slogans libérateurs et de justice sociale.
Les mouvements sociaux – que l’on associe à tort à ces images caricaturales de la «foule homogène» prônée par Gustave Le Bon -  sont le regroupement d’une multiplicité de personnes ou de militants aux revendications extrêmement hétérogènes, y compris au sein d’un même mouvement politique. D’ailleurs, il serait naïf de croire que tous les manifestants aux revendications diverses soient là uniquement par conviction ! Etre présent au sein d’une manifestation peut être également affaire d’intérêt, de stratégie individuelle. Cela vaut pour les jeunes et les moins jeunes. Dire que la manifestation du 20 mars est une « manif de jeunes » est un non sens. J’adore la chanson des Beruriers noirs « Coup d’Etat de la jeunesse » mais ce n’est pas cela que nous avons sous les yeux.
A notre avis, ces manifestations reflètent plutôt les fondations fragiles d’une future société civile marocaine qui a voulu poser certains jalons. Bien souvent, la présence des militants est liée à des logiques de sociabilité et s’inscrit dans une disposition politique incorporée tout au long de la trajectoire biographique des acteurs. D’ailleurs, il est à noter l’absence de certaines minorités du Maroc dans ces manifestations, tels que l’association Kif Kif ou bien les communautés de subsahariens. De plus, il faut voir le nombre de gens  qui vous diront qu’ils se fichent de ce type d’événement.
Quelqu’un nous a dit le lendemain de ces événements « Concrètement,  cette manif du 20 mars, ça ne va rien  changer à ma vie ! J’aurai le même salaire bas, j’aurai les mêmes tracas et je vais vivre encore les mêmes injustices ». On peut avoir des prédispositions pour aller dans ce type de manifestations mais il faut aussi écouter tous les discours, y compris ceux des non militants, et ne pas se dire qu’il suffit de communiquer pour obtenir l’adhésion, voire l’attention de tout le monde. Autant nous suivons de tout  cœur ces messages de liberté et d’émancipation que nous avons lus sur les réseaux sociaux, autant nous avons du mal à croire que ce sont eux seuls qui sont responsables de ces manifestations.
Sans les réseaux de sociabilités bien réels et les logiques militantes hétérogènes, ces manifestations n’existeraient pas ! Nos précautions sociologiques signifieraient qu’il n’y aurait finalement rien d’extraordinaire dans ce mouvement ? Non au contraire ! Il s’agirait même peut-être de ce type de «miracle social» dont parle Pierre Bourdieu ! Tout d’abord en raison des slogans que nous avons vus au sein du cortège ! Cela fait sept ans que nous sommes au Maroc et c’est la première fois que nous voyons à Rabat une foule d’environ dix mille personnes marcher sur l’avenue Mohammed V avec des affiches du type «PAM dégage», «Article 19 dégage», «Fassi game over» ou «Stop Mawazine, people are poor».  En 2003, lors de notre première visite au Maroc, nous avions vu des diplômés chômeurs fuir devant le Parlement les coups de matraque des Forces auxiliaires ou bien des gens faisant un sit-in devant la gare, avec pour certains la photos du Roi dans les mains, et se faire violemment tabasser.
Le 20 mars 2011, nous avons vu une foule devant les grilles du Parlement chanter à tue tête en réclamant la fin de la politique de répression et de corruption du Makhzen. Nous avons vu des femmes avec des panneaux «Women are coming».  Nous avons vu des jeunes scander des slogans «Zenka» (la rue), en demandant au gouvernement et aux nantis de «dégager». Il y avait ces jeunes avec des t-shirt du Ché et des panneaux exprimant sans nuance «Nous ne céderons pas !». Une affiche invitait à la désobéissance civile.  Des pancartes avec des slogans du type « Les Fassi Fihri dégage», «Hima dégage», «Majidi dégage» et faisant référence explicitement à l’Ona, Lydec, Veolia étaient brandis par des gens au sein de la foule.
Un type se baladait avec une photo d’Abdelkrim El Khatib, le premier rifain. Des panneaux indiquaient «Les Marocains du monde entier veulent être des acteurs et pas des spectateurs du changement». La photo de cette fille présente aux manifs du 20 mars avec un t-shirt indiquant «I don’t need sex ! Governement fucks me every day » est en train de faire le tour des murs de facebook ! Cela, nous ne l’avons jamais vu auparavant ! Cela ne signifie pas que ces personnes n’aiment pas leur pays ou qu’elles soient traîtresses à leur nation ! Nous avons vu des gens avec le drapeau marocain, portant sur eux la main rouge sur laquelle nous pouvions lire «Ne vole pas mon pays».  A nos yeux, le moment le plus fort de cette manifestation a été en fin de matinée, lorsque nous marchions vers le Parlement avec cette foule avide de justice et de droit, et que notre regard a croisé celui d’une femme d’une cinquantaine d’années en bord du cortège, tenant par la main une personne handicapée en pyjama qui semblait être sa fille. Nous n’oublierons jamais l’expression de cette femme, qui était un mélange de colère que l’on apprend quotidiennement à garder pour soit et d’hésitation à passer à l’action.
Elle était là avec sa fille au bord de ce cortège qui semblait être quelque chose de radicalement inédit pour elle et puis, rompant brutalement avec tout ce qui aurait pu la freiner, elle s’est lancée dans la foule, en emmenant sa fille avec elle, et en marchant avec les gens pour exprimer son ras-le-bol.  Nous avons vraiment honte d’écrire cela sans trouver les mots justes pour rendre compte de l’intensité de ce moment, qui est pour nous l’essence de ce Mouvement du 20 février. Mais peut-être que le pire aurait été de ne pas voir et de ne pas comprendre cela, avec nos yeux d’intellectuel. Quelles que soient les limites de ce mouvement, constitué de revendications hétérogènes et parfois inconciliables entre elles, ou bien les récupérations qu’il risque de connaître, notamment si le Makhzen cherche à s’appuyer sur le peuple pour écarter les puissants (Machiavel invitait à cette stratégie politique dans Le Prince), il a eu le mérite de vouloir renverser les rapports de domination verticaux entre les gouvernants et les gouvernés, et d’avoir permis aux citoyens de communiquer publiquement leurs critiques et leurs souhaits aux pouvoirs politico-économiques !

* Politologue


Par Jean Zaganiaris *
Jeudi 31 Mars 2011

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