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Les jours heureux d’une enfance héroïque

«Les territoires de Dieu», un roman d’Abdelhak Najib, paru en 2015 aux Editions «Les Infréquentables»




Ancré dans le cœur de la vie marocaine, c’est le roman d’une ville. Plus précisément d’un quartier, haut lieu
de l’imaginaire marocain: Hay Mohammadi, avec
sa cohorte de visages, son poids historique et sa place dans le paysage humain marocain. «Les territoires de Dieu» est un roman très particulier à plus d’un égard. D’abord la narration y suit des sinuosités dictées
uniquement par les personnages. Ces derniers sont
nombreux, et pour certains, sont des figures archétypales qui en disent long sur la diversité humaine
d’un quartier, d’une ville, voire d’un pays entier.
 

Il y a quelque chose de très proche de Fellini dans le roman de Abdelhak Najib. En le lisant, j’ai pensé aux enfants de ces quartiers populaires italiens montrés dans Amarcord. Ces enfants qui découvrent la vie, l’amitié, les femmes, les joies et les tragédies de l’existence. Les histoires se passent dans le Bloc El Koudia à Hay Mohammadi. C’est un territoire au sens anthropologique du terme, où ces corps « affreux, sales et méchants » - pour paraphraser encore un titre du cinéma italien – cherchent un salut, une échappatoire, un signe de Dieu. Etre touché par la grâce dans un monde cauchemardesque plein de sang et de mélancolie : telle semble être la quête de ces personnages, capables du meilleur comme du pire : « Ayoub était le genre de bonhomme capable de vous inviter à un banquet merveilleux, vous payer la plus belle fille du quartier et vous planter un couteau dans les côtes en fin de soirée ». L’univers décrit par Abdelhak Najib ne fait aucun cadeau. Il faut savoir s’endurcir ou bien périr. Cela vaut pour les femmes, notamment celles qui font commerce de leur corps pour subsister : « Aziza ne craignait personne. Elle affichait son métier avec un sang-froid qui glaçait les veines de tous ceux qui disaient du mal d’elle. Pourtant, il n’y avait pas un seul homme dans tout le périmètre qui ne rêvait d’un instant d’intimité avec la belle Aziza ». C’est dans cette atmosphère que grandit le narrateur, transformé par le récit en une « urne » où les uns et les autres ont déposé leurs secrets, leurs souffrances, leurs extases, leur bonheur à deux sous. Le Bloc El Koudia semble être une parcelle hétérotopique coupée du reste du monde.
On y navigue entre le rire et les larmes. On y explore des mondes insoupçonnés, notamment lorsque les femmes sont gentilles avec vous. Le narrateur découvre les plaisirs de l’amour : « Malika m’avait ouvert les portes du paradis en laissant mes lèvres et ma langue glisser sur sa féminité fragile et chevronnée ». Après ses ébats avec cette créature providentielle, il se sent « devenir homme ». Il s’engouffre à pleines dents dans la vie, comme Marcello Mastroianni dévalant les toboggans glissant de la cité des femmes. Car ce sont elles qui obsèdent ce jeune homme amoureux des images, du cinéma, de la musique classique et des arts. La scène où il fait l’amour à une fille en lui récitant du William Blake nous a beaucoup fait sourire.
Le roman de Abdelhak Najib montre que l’on peut transformer cette vie sombre en quelque chose d’artistique. Le héros raconte les drames, les décès, la folie. Il dresse avec beaucoup de dureté la perte de l’innocence des enfants, jetés malgré eux dans un monde violent où ils gardent malgré tout la tête haute. Nous sommes tous des êtres jetés-pour-la-mort, rappelle le philosophe Martin Heidegger dans Etre et Temps. Mais sous la plume de l’écrivain, on sent que la vie s’imprègne d’un parfum d’éternité. La douleur et la mort, indissociablement liées à notre existence vulnérable et éphémère, prennent une dimension poétique : « La douleur, c’est quand un être renaît après une mort lente qui ne finit pas de recommencer. Cet instant où la vie se résume en un râle interminable qui revient en boucle, tel un rite, une danse extatique où le visage de la mort prend la couleur du vent, c’est-à-dire un bleu blanchâtre. Oui, c’est cela la couleur de la mort, un bleu aquatique. Pas celui de la mer, mais le bleu de l’eau quand le visage de l’amour s’y reflète ». Et puis il reste les plaisirs d’ici-bas en attendant le dernier voyage. L’amitié, l’amour.
Les femmes sont des sirènes avec qui il est agréable de se perdre, dans tous les sens du terme. Hassania, Alia. Elles lui font comprendre ce qu’est le don de soi, l’abnégation. Elles lui font comprendre avec leur corps et leur âme ce qu’aimer veut dire. N’y-a-t-il pas plus beau cadeau dans la vie que vivre ces éblouissements-là ?

 * Enseignant chercheur CRESC/EGE Rabat
(Cercle de littérature contemporaine)    
 

Jean Zaganiaris *
Jeudi 14 Janvier 2016

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