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Les institutions traditionnelles dans le Haut Atlas : Les «leffs» comme stratégie face aux aléas




Les institutions traditionnelles dans le Haut Atlas : Les «leffs» comme stratégie face aux aléas
Le principal problème rencontré, aujourd’hui, par les pays en développement est, sans aucun doute, celui du développement social et économique durable. Beaucoup d’importance a été donnée à l’économique au détriment du savoir culturel, surtout dans son volet traditionnel. Plusieurs chercheurs contemporains ont montré que sans le savoir culturel traditionnel, il est difficile aux politiques de développement de réussir et d’atteindre leurs buts. L’héritage culturel local permet de surmonter bon nombre d’obstacles (Rachid Najib Sifaw).
Au Maroc, les sociétés traditionnelles ont créé des institutions et des systèmes traditionnels qui ont toujours joué un rôle prépondérant dans le maintien des équilibres au sein de la société. Des institutions sociales qui fonctionnent d’une façon simple afin de gérer l’espace ainsi que le quotidien. Ces institutions ont fait l’objet de plusieurs études (R. Montagne 1930, 1931 ; J. Berque 1955 ; Charles de Foucauld 1888 ; P. Pascon 1977 ; A. Boukous 1977 ; A. Tawfiq 1983 ; A Amahan 1994 ; E. Westermarck 1914 ; le capitaine Coursimault 1917 ; G. Marcy 1937 ; Gellner 1969 ; Hart 1981, H. Belghazi 2003, etc.). Les plus connues de ces institutions sont : tadâ, ljmaàt (anfalis ou inflasse), amazzal, car, im∂ukkal, leff.
A travers cet article on va essayer de mettre l’accent sur l’actualité de ces pratiques à travers l’exemple des leffs. Dans les sociétés de montagne, au Maroc, l’aléa est une donnée permanente, toujours présente. Et ce, qu’il s’agisse d’aléas d’ordre climatique, ou bien d’ordre socio-politique (la rupture de relations d’alliance ou de coopération entre groupes ou encore les fluctuations démographiques). Il ne s’agit pas d’accidents, ou de catastrophes imprévisibles, mais bel et bien de contretemps, craints certes, mais toutefois attendus dans la mesure où chacun sait qu’ils se produisent régulièrement (Garrigues-Cresswell et Lecestre-Rollier, 2002).
La menace est quelque part tapie dans l’ombre et il faut être prêt à y faire face à n’importe quel moment. La société tout entière s’organise, se structure même, au regard de cette donnée.
Le Haut Atlas marocain présente les caractéristiques de la plupart des milieux montagnards : un relief à fortes pentes qui limitent considérablement l’extension des cultures concentrées dans les fonds de vallées (entre 1 500 et 2 000 m d’altitude) où coule l’eau ; une grande dissémination des ressources, fonction de l’exposition, de l’altitude, des sols, des possibilités d’irriguer, etc.; de fortes amplitudes thermiques dues à la haute altitude ; enfin, des sols arables pauvres. Dans ce milieu fortement marqué par la précarité, le système productif intègre l’ensemble des étages écologiques et des ressources disponibles aux différents moments de l’année. Le système de production est caractérisé par une grande diversification des produits agricoles (orge, blé, mil, seigle et maïs, auxquels s’ajoutent, ou se substituent désormais, pommes de terre et luzerne ainsi que des cultures maraîchères et légumineuses : navets, courges, oignons, haricots, lentilles, pois...), des produits arboricoles (noyers, pommiers, pruniers, cerisiers, pêchers...) et des activités pastorales (élevage des bovins, des caprins, des ovins, parfois même des équidés, basse-cour). Toutes ces activités sont extrêmement entremêlées.
Il s’agit d’utiliser toutes les possibilités de diversification et de complémentarité des ressources qui s’étagent sur des gradients bioclimatiques divers, et de trouver les aménagements les plus efficaces, techniquement comme socialement, pour mettre en valeur l’ensemble des espaces.
Dans le Haut Atlas, les populations ont toujours essayé de constituer leurs finages perpendiculairement aux axes principaux des montagnes, depuis les pâturages de haute altitude jusqu’aux vallées encaissées et si possible, au-delà, jusqu’aux terres de culture et aux steppes pastorales des piémonts, voire de la plaine. Une même population peut occuper plusieurs étages écologiques, soit d’un seul tenant, soit de façon discontinue avec un territoire en montagne et un territoire séparé en plaine ou dans la zone de piémont. À travers la transhumance agropastorale, le groupe exploite ainsi directement plusieurs micro-niches à différents niveaux d’altitude (Garrigues-Cresswell et Lecestre-Rollier, 2002).
Dans le même but, une population, confinée dans une seule zone, peut se spécialiser dans certaines activités agricoles et/ou pastorales, nouant des relations commerciales, voire des alliances, avec des partenaires installés sur un territoire susceptible de fournir les ressources manquantes, en premier lieu des parcours d’hiver pour les troupeaux. Cette instauration de liens privilégiés est un phénomène ancien, et nombreux sont les montagnards qui ont hérité de leur père leur correspondant en plaine. De nouvelles relations s’établissent encore à présent, car les échanges économiques qui en résultent sont nombreux : échanges de produits complémentaires (noix, maïs, animaux, aujourd’hui également pommes de terre et fruits, contre huile d’olive et céréales de la plaine), cadeaux réciproques sous forme de don et de contre-don, concession de droits de parcours en contrepartie d’une main-d’œuvre disponible, etc. (Garrigues-Cresswell et Lecestre-Rollier, 2002).
Une autre issue pour les montagnards est d’acheter ou de prendre en métayage des terres de culture en plaine. A certaines époques de l’année, les membres d’un groupe domestique se trouvent alors répartis sur plusieurs étages écologiques : l’habitation permanente du village ou les bergeries de haute montagne sur les parcours estivaux, enfin les parcelles en plaine ou sur le piémont.
L’idéal de verticalité peut même, en certaines circonstances, céder la place à un idéal d’autosubsistance qui permet aux populations de faire face aux aléas politiques. Car si le milieu physique est difficile, le milieu humain ne l’est pas moins. Si les groupes peuvent se répandre en plaine ou sur les piémonts, et donc compléter leurs ressources locales par celles de ces territoires différents, ils peuvent aussi se réfugier en altitude pour échapper à la menace du pouvoir central ou fuir la puissance d’autres groupes. Leurs stratégies spatiales et sociales se complètent et s’adaptent en permanence aux aléas climatiques comme aux vicissitudes politiques (Garrigues-Cresswell et Lecestre-Rollier, 2002).
À ces contraintes des milieux montagnards, auxquelles plusieurs formes de verticalité apportent autant de réponses, s’ajoute ici celle d’un milieu semi-aride caractérisé par une très grande et très brusque variabilité des conditions climatiques. Si ces dernières permettent le développement des activités agricoles et pastorales, la productivité est limitée par le froid hivernal, par la sécheresse estivale ainsi que par la nécessité d’une constante et rapide adaptation aux aléas : irrégularité des pluies, de la neige, du gel. Ces altérations brutales des conditions de la production peuvent aller jusqu’à compromettre la reproduction de l’assise matérielle des groupes.
Dans le Haut Atlas, toute décision se présente sous la forme d’une alternative relative aux aléas du milieu, physique comme humain. Comme le souligne Alain Bourbouze (1982), les systèmes de production du Haut Atlas ne réalisent-ils pas un équilibre optimal sous l’effet des multiples contraintes qui leur sont appliquées ?
En plus des aléas physiques, il y a aussi les aléas d’ordre politique et démographique. Il importe de rappeler qu’avant l’instauration du Protectorat français en 1912 et dans les premières décennies qui ont suivi, le Haut Atlas marocain était le théâtre d’une grande instabilité politique (bled Siba). Les conflits y étaient nombreux, pour des raisons tant internes qu’externes, en liaison avec le Makhzen, le pouvoir central. Différentes institutions permettaient aux populations de survivre pendant les périodes de conflit. Retenons notamment les greniers-citadelles ou greniers collectifs fortifiés (Agadirs ou Iggoudars), les trêves instaurées pour la tenue des marchés, les lieux sacrés —et donc protégés— comme les sanctuaires, enfin les pactes d’alliance et de protection, leffs, sur lesquels nous centrerons ici notre attention.
Depuis les travaux de Robert Montagne (1930), le système des leffs au Maroc est bien connu. Le terme arabe de leff renvoie au terme berbère de amqqun. Soulignons aussi que dans la langue actuelle, les habitants du Haut Atlas n’emploient généralement aucune de ces dénominations, alors qu’y demeure bien présente la distinction entre groupes appartenant à des ligues différentes. Dans le Haut Atlas, les groupes montagnards, comme de nombreuses sociétés du monde arabo-berbère, se partagent en deux grandes alliances ou ligues politiques. Dans cette région, ce n’est pas la tribu entière mais chacune de ses fractions qui se rattache à l’un des deux leffs. Chacune entre isolément dans l’un ou l’autre parti et les leffs se partagent en un immense échiquier à deux couleurs. Traversant la division en tribus, l’institution des leffs permet, en temps de guerre, d’équilibrer les forces en présence et donc de limiter la portée des conflits (Garrigues-Cresswell et Lecestre-Rollier, 2002). Si l’accent a été mis sur le rôle politique de cette institution, en revanche on n’a pas assez réfléchi à ses fonctions économiques et d’adaptation écologique. Robert Montagne suggérait déjà cette idée :
« Entre les cantons du même leff -ceux de la haute montagne et ceux du Dir-, s’établissent aussi des relations économiques d’une grande importance. Dans les premiers se trouvent de riches pâturages d’été, des récoltes de noix, de la laine en abondance, mais on y manque d’orge et de maïs, car la terre est rare dans les vallées encaissées. Au contraire, les cantons du Dir ont à leurs pieds d’immenses espaces qui peuvent se cultiver en bour ainsi que des champs irrigués, mais les troupeaux ne peuvent subsister en plaine au cœur de l’été. Ces raisons suffisent à créer des échanges importants : les troupeaux des Seksawa descendent en plaine à l’automne, ceux des Mzouda, des Dwiran et des Gedmiwa montent vers les sommets à la fin du printemps. Mais chacun ne se confie qu’à ses frères de leff afin d’obtenir protection pour ses biens si la guerre venait à éclater. » (Montagne 1930 : 191-192).  
Jean Dresch quant à lui, apporte dans son commentaire quelques nuances à la théorie de Montagne : « Malgré leur stabilité, les leffs ne sont pourtant pas immuables […]. Il est non moins difficile d’établir la correspondance entre des leffs de nom différent […]. Dans d’autres régions, enfin, il est impossible de trouver trace de leffs […] Malgré une confusion apparente, qui résulte souvent de troubles, plus ou moins récents, il n’est pas rare de constater une coïncidence entre ces alliances et des intérêts économiques communs : des vallées entières et leurs débouchés sont tenus par le même leff (ex. : Aït Bkhar et Taskemt, Aït Chaib et Aït Messaoud, les Seksaoua); ou bien des groupements du même leff tiennent toute la zone de bordure, les sources des vallées, les terrains bour et les pâturages des plateaux (ex. : fractions bordières des Irguiten et des Mentaga); d’autres tiennent au contraire les hauts massifs, comme les Aït Iberdaten, Aït Ouardouz, les hauts villages de l’Anougal sur le versant Nord du massif Erdouz-Gourza, les villages des Aït Tidili situés au pied des hauts pâturages des montagnes du Zat, à moins qu’au contraire on ne retrouve, sur chaque versant, des alliés qui gardent les passages; d’autres alliance paraissent s’expliquer par le partage de l’eau ou de terrains » (Dresch, 1941 : 10).
Les observations de Garrigues-Cresswell et Lecestre-Rollier (2002) dans le Haut Atlas occidental (chez les Rherhaya, les Ourika ou les Mesfiwa), ont montré que la répartition entre les deux leffs intervenait dans la gestion de l’irrigation, de l’accès aux prairies d’altitude ou de la transhumance en plaine.
Ainsi, le relevé du système d’irrigation du Haut Rherhaya fait apparaître que la prise d’eau sur le torrent d’où dérive un canal destiné à irriguer les terres d’un village se situe fréquemment non pas sur le finage du village concerné mais sur le territoire du village situé en amont, lequel appartient parfois à une autre fraction, rattachée à l’autre leff. Les villageois sont parfaitement conscients de ce fait «stratégique» et de ses enjeux. Ils indiquent évidemment qu’en cas de guerre, couper l’eau du canal du village des Ayt Souka (leff des Ayt Fademt), qui prend son embranchement dans le territoire d’Imlil (leff des Ayt Tzgout) sur le Haut Rherhaya, risquerait d’entraîner la réaction immédiate des habitants de Wanskra (Ayt Fademt), lesquels couperaient alors l’eau que le village de Tamguist (Ayt Tzgout) fait dériver sur leur propre territoire dans la vallée de l’Imenan (Garrigues-Cresswell et Lecestre-Rollier, 2002).
De manière générale, les leffs ont pu contribuer à limiter la portée des incidents et à empêcher l’extension des conflits survenant sur les grands pâturages collectifs d’altitude pendant l’estivage, comme l’Oukaimeden et le Yagour, où séjournent pendant plusieurs semaines des centaines de bergers relevant de fractions et même de tribus différentes. Ils viennent en cela soutenir le rôle pacificateur des descendants des saints, Sidi Fars pour l’Oukaimeden et Sidi Bou Jemaa pour le Yagour, qui, par leur caractère sacré, assurent la protection des pâturages (Gellner, 1969).
Enfin, rappelons que les ressources des hautes vallées ne permettent pas d’assurer l’alimentation des ovins pendant la période d’enneigement. Il est donc nécessaire de trouver des parcours chez des « partenaires » en plaine ou sur le piémont, dans des endroits situés à plusieurs dizaines de kilomètres. L’appartenance au même leff facilite alors l’établissement de ces rapports privilégiés entre montagnards et villageois de la plaine. Et la répartition des villages traversés lors de la conduite du troupeau entre les deux leffs opposés accorde également une certaine sécurité, comme on l’a vu à propos des droits sur l’eau. Ajoutons enfin que si la plupart des mariages ont lieu au sein des fractions, les mariages lointains s’effectuent, eux, de préférence entre membres du même leff.
Ainsi, le système des leffs, outre ses fonctions politiques (alliances guerrières et sécurité des sources, des biens et des troupeaux en temps de paix), jouait un rôle important dans la vie économique en venant conforter les accords concernant la répartition de l’eau ou des parcours de transhumance. Il procurait également des partenaires commerciaux, parallèlement aux échanges s’effectuant sur les marchés.
Ainsi, ces institutions traditionnelles, avec les moyens socioculturels dont elles disposent, ont des rôles à jouer dans l’effort de développement.

 * (Docteur en géographie,
environnement,
aménagement de l’espace
et paysages- Université Nancy 2 - GEOFAO,
Études et Ingénierie, Agadir)00000

Par Dr. Hassan FAOUZI
Lundi 13 Juin 2011

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1.Posté par azergui M le 14/06/2011 04:41
Encore aujourd’hui, la soixantaine bien passée, je garde de très bons souvenirs des Tiwizi de jadis. Le terme Tiwizi existe dans toutes les variantes de notre langue amazighe en Afrique du Nord. Tiwizi est aussi l’intitulé de journaux et revues amazighes, l’emblème des associations et des ONG aussi bien au Maghreb qu’à l’étranger.
Le substantif Tiwizi appartient donc à notre patrimoine linguistique collectif amazighe.

Tiwizi est un mot féminin et il vient du verbe (iwiss: aider). La nominalisation en serait Tiwissi, mot qui aurait évolué avec l’usage en Tiwizi ou Tiwiza. Il est s’est dévié en arabe dialectal où il signifie travail forcé pour le caïd féodal du coin. Par contre pour tous les imazighen là où ils se trouvent ici ou ailleurs Tiwizi a un sens positif. Il désigne ainsi à la fois solidarité, entraide, volontariat , bénévolat et générosité. Tiwizi est un travail collectif et bénévole pour une famille, ou bien un travail collectif de tous pour la communauté. Nos ancêtres ont recouru à ce type de travail (Tiwizi) car ils n’ont jamais eu ni prisonniers, ni esclaves, ni serfs et ils ne connaissent pas le métayage. Ils ont vécu dans une nature généreuse aux ressources largement suffisantes sans avoir besoin d’aller envahir d’autres contrées. Ainsi pour la mythologie grecque c’est ici le jardin où se trouvent les pommes d’or (oranges) bien gardées par les filles d’Atlas. Hercule serait venu chez nous à Larache chercher ces pommes d’or dans ce paradis aux confins du monde connu d’alors. La terre des imazighen a toujours été convoitée et colonisée pour des périodes plus au moins longues par d’autres peuples venus d’ailleurs. Ceci aurait peut être souvent obligé nos aïeuls à vouloir se débarrasser rapidement des travaux de champs via Tiwizi pour se consacrer à la défense de leurs terres. Ils s’entraident pour se défendre mais aussi pour les travaux agricoles et la lutte contre les aléas de la nature Le but et la forme de Tiwizi varient selon les saisons.

Tiwizi d’automne

Je me souviens encore des derniers enmougarens (moussems) de fin d’été qui se font autour de la tombe d’un saint ou d’une sainte. Ils sont l’occasion de sacrifices d’animaux et de grands repas communautaires. Des prières sont alors faites pour la fécondité de l’étable et de la terre. De fait jadis les premières pluies, souvent abondantes nous arrivent toujours en Octobre. Dès lors les labours sont lancés partout. Ils commencent par les terrains affiliés à la mosquée du village, et à la grande medersa de la tribu. Ce sont des terrains dits Agdal (protégés, sacrés). C’est là une Tiwizi générale où tout le monde participe durant une journée de joie, de travail et de repas collectif Par la suite de petites équipes familiales ou mini Tiwizi se forment. Le but en est de faire rapidement le gros des labours des terrains un peu lointains et un peu arides et se desséchant rapidement. Je me souviens encore de notre Tiwizi familiale de l’époque. Il y a un oncle avec sa mule, une tante avec son bœuf et ma mère avec notre âne. Nous partons tôt le matin après avoir pris une soupe de semoule bien chaude arrosée d’argane et des figues sèches. Nous les enfants nous sommes à l’occasion libérés de l’Ecole pour une bonne semaine. C’est nous qui commençons le travail. Nous débarrassons les parcelles de terrain des pierres et des mauvaises herbes. C’est pour nous tout un plaisir d’être en contact direct avec la terre humide et sentir son odeur. Les semailles de l’orge se font à même les sillons derrière les laboureurs. Les lentilles et petits pois sont semés aux bords des parcelles. Pour réduire les dégâts causés par des tribus d’oiseaux jonchés sur les arganiers voisins les sillons ainsi ensemencés sont refermés à la pioche. Le tout est recouvert de fumier fin et le sol est ensuite nivelé. En Tiwizi toutes et tous, femmes, hommes et enfants nous travaillons et toujours dans la bonne humeur. Nous chantons des chansons qui cadencent notre travail ce qui le rend moins fatigant. Et juste après la mi journée un repas familial (Tajine, couscous) venu du village est servi à l’ombre d’un arganier ou au pied d’un rocher. Nos animaux de trait profitent de ce répit pour manger de l’orge ou mieux brouter les jeunes pousses d’herbe et boire du ruisseau d’à côté. Le retour des petites Tiwizis vers le village se fait au coucher du soleil dans la joie en fredonnant des chansons souhaitant du ciel un hiver pluvieux.

Tiwizi d’hiver

Chez moi là haut dans l’anti Atlas occidental à Tanalt le gaulage des olives se fait en Janvier toujours en Tiwizi du moins au temps de mon enfance. De fait à cette époque de l’année les olives sont bien mûres et pleines. Il faut les faire rentrer rapidement à la maison car tombée au sol, elles pourrissent, et restées sur les arbres, les oiseaux les picorent gaiement. Ainsi durant quelques jours notre grande l’oliveraie (bien connue sous le nom: Targua n’iznaguen) est en grande fête. Elle est envahie de partout par des équipes joyeuses de Tiwizis. Autrefois notre Tiwizi à nous se compose de presque tous les membres de la famille vivant dans les villages voisins où il y a surtout des arganiers. Notre travail de gaulage commence au lever du soleil après un copieux petit déjeuner collectif chez nous à la maison. Les hommes surtout les jeunes grimpent aux cimes des grands oliviers un long bâton (gaule) à la main. Les moins jeunes et les enfants restent au pied des oliviers avec leur long bâton Tous ceux d’en haut et ceux d’en bas nous donnons de légers coups aux branches chargées d’olives. Elles tombent au sol et le couvrent tout en faisant un crépitement intense signe d’une bonne récolte. Entre temps, les filles et les femmes arrivent du village pour le ramassage des olives. Elles se font très belles durant cette Tiwizi en particulier les adolescentes. Les jeunes perchés aux sommets lancent de là haut des chansons de circonstance dans les airs. Les répliques à ces chants par des femmes en bas et surtout des jeunes filles ne tardent pas. Cette ambiance de Tiwizi rend le travail agréable et le temps passe vite. Le repas de la mi journée, apporté du village est pris sur place en convivialité. Il est suivi d’un thé à la menthe(cueillie sur place). Le retour au village se fait vers le soir avec mules, mulets et baudets surchargés de coffins d’olives. C’est là l’occasion pour les garçons âgés de faire des brins de cour aux belles cousines. Ceci est suivi quelquefois de soirées de danses prélude de mariages en été suivant. Les Tiwizis d’olives se terminent par une journée ou deux de travail collectif à l’échelle de tout le village consacré aux oliviers appartenant à la mosquée du village ou à la grande médersa de Tanalt .

Tiwizi du printemps

Dans un passé pas lointain les pluies étaient plus abondantes aussi bien en automne qu’en hiver. L’hiver est à l’époque de mon enfance souvent rigoureux mais le printemps est une renaissance de la Nature. La terre humide se couvre d’herbes et de fleurs de toutes les couleurs De partout fusent des parfums naturels en particulier l’odeur du thym. Les ruisseaux sont gorgés d’eau limpide, les arbres sont aussi de la fête surtout les amandiers, les oiseaux chantent l’amour. Le bétail est bien nourri, en bonne santé et bien généreux. Nous disposons en conséquence d’une alimentation riche en lait et ses dérivés et ce en attendant les nouvelles récoltes.

Au printemps les multiples parcelles de terres cultivées en automne se trouvent couvertes d’épis d’orges. Les champs passent petit à petit du vert au doré. Les moissons ont souvent lieu au mois de Mai. Elles se font en mini Tiwizi familiale car il faut moissonner et ramasser rapidement les épis qui sont mûrs pour éviter de les exposer aux pluies d’orages et au pourrissement ou aux oiseaux de saison. Les moissons sont un labeur dur sous un soleil de Mai toujours ardent. Faucilles à la mains les groupes d’hommes et de femmes de Tiwizi têtes bien couvertes attaquent chacun(e) une parcelle. Ils laissent derrière eux de grosses gerbes d’épis bien ficelées. Les femmes ramassent ces mottes d’orges les entassent et les ramènent plus tard au village près des maisons. Malgré la dureté du travail il n’est pas rare d’entendre des chants rythmés sur les mouvements des d’hommes et de femmes. Vers la mi journée comme à l’accoutumé il y a un repas collectif pour chaque Tiwizi familiale suivi d’un thé et d’une petite sieste bien mérités. Le travail reprend ensuite jusqu’au coucher du soleil. Les moissons durent une semaine ou deux. Elles finissent par les moissons des terrains de notre mosquée et de la medersa. Lorsque tous les terrains du village sont moissonnés les paysans font de grands amas circulaires des gerbes d’orge et laissent le tout se sécher pour un bon mois. Les paysans considèrent dés lors que leur devoir envers la Terre honoré. Ils la laissent se reposer durant tout l’été.

Tiwizi d’été

Il y a une ou deux Tiwizis tournantes qui passent chez chaque famille à tour de rôle pour le dépiquage et le vannage de l’orge. L’aire qui sert à cet effet est plane, circulaire et entourée de pierres en murette. Le travail commence tôt le matin juste après le chant-réveil des coqs. Le dépiquage se fait par le foulage de l’orge sous les pieds des animaux à sabots. Ces animaux tournent autour d’un piquet central sur un grand tas de gerbes d’orges séchées. Nous les enfants nous courons derrière les bêtes en chantant une refrain spécial pour la circonstance ce qui a pour effet de perpétuer le mouvement en rond. De temps en temps il y a une pause pour permettre aux animaux de se reposer et de boire. Entrent alors en scène les homme armés de fourches, ils remuent et étalent les gerbes. Ils fredonnent des chants rituels en accord avec leurs gestes séculaires. Après, les bêtes reprennent leur travail de rotation en piétinant de nouveau les tiges d’orge. Le vannage est destiné à séparer les grains des restes de pailles, des poussières et des déchets. Il dure une journée ou deux au grès des vents.. Si la récolte est bonne comme c’était souvent le cas à l’époque, le patriarche de la famille met un dixième de la récolte en orge et lentille de côté pour les pauvres et la médersa de Tanalt. Dès le lendemain cette Tiwizi va dans une autre famille pour les mêmes opérations. Ainsi au bout d’une semaine ou deux de Tiwizi toutes les familles ont leur orge et lentilles dans un coin du grenier et la paille remplit une grande pièce proche de l’étable. Par ailleurs en été il y a aussi les amandiers et les arganiers dont il faut s’occuper. Nous avons dans notre village autour des maisons ou sur les collines environnantes des amandiers. Naturellement nous nous faisons aider les uns les autres en Tiwizi. Dans d’autres villages non lointains il y a beaucoup plus d’arganiers. Nous aidons aussi en Tiwizi nos cousins de ces villages pour le ramassage des baies d’arganier. Ces différentes Tiwizis saisonnières finissent en été de chaque année. Nos maisons sont alors remplies de provisions pour nous et nos animaux.

Tiwizis mémorables

Ma mémoire conserve encore aujourd’hui des souvenirs de quelques grandes Tiwizi d’antan. Elles sont à l’échelle de tout notre village. Ce type de Tiwizi fait date chez nous. C’est en fait le travail bénévole de tous non au profit d’un individu ou d’une famille mais pour le bien de toute la communauté. Ainsi une grande Tiwizi mémorable a porté dans les années cinquante sur les travaux de défrichement et de mise en terrasses de quelques collines à côté du village. Ces grands travaux ont été faits en Tiwizi générale où tout le village participe par le travail et aussi par la préparation de repas communiels. Cette grande Tiwizi hisorique chez nous, a permis d’avoir des centaines de petits lots de terrains en terrasses autour du village. Et pour lutter contre l’érosion, les anciens ont planté sur leurs bords des figuiers, des pieds de vignes et des amandiers fierté de notre village aujourd’hui.

De même le dernier pressoir d’olives de notre clan familial a été construit tout au début des années cinquante, D’abord deux artisans tailleurs de pierres, réputés dans la région ont préparé burin et marteau à la main pendant des jours deux imposantes meules à partir de deux blocs de granit. Ensuite le reste du travail se fait en grande Tiwizi. Il s’agit d’abord de déplacer et d’installer ces grandes meules sur le site choisi. Enfin il faut abattre, couper et amener un gigantesque tronc de caroubier qui sert de levier au pressoir vers l’endroit du futur pressoir. C’est surtout un travail d’hommes, mais les femmes participent aussi activement en apportant de l’eau et en préparant les repas.

En 1957, là je m’en souviens très bien, nous avons eu dans notre région et dans notre village un automne et un hiver très pluvieux. Bien des maisons et des terrains ont cédé aux pluies et ils ont été partiellement ou totalement détruits. Le pays vient d’avoir l’indépendance, les politiciens sont en lutte sans merci pour le pouvoir. Nos villages endommagés ne préoccupaient nullement ces instances de la capitale. Nous nous sommes organisés alors en Tiwizi pour tous les grands travaux urgents. Les familles sinistrées avaient en charge de payer les maçons souvent en nature (huiles, amandes). Pour affronter cette situation, seuls nous avons reconstruit nos maisons et nous avons réaménagé nos terrains comme à l’accoutumé depuis des millénaires en TIWIZI et en hommes libres ou amazighs.
Par Azergui Mohamed (Pr universitaire retraité)

Azergui Mohamed Pr uneversitaire retraité

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