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Les fragiles fondations des contre-pouvoirs




Les fragiles fondations des contre-pouvoirs
Les manifestants qui ont renversé ou menacé les dictateurs arabes demandent davantage de libertés, des élections libres et des mesures anti-corruption. Mais ils n’ont pas affiché une idéologie distincte, et encore moins cohérente. C’est parce que les organisations privées n’ont joué qu’un rôle périphérique et que les manifestations n’ont pas eu de leaders avec une certaine stature.
Ces deux limitations sont dues à la pénurie de longue date, à travers le monde arabe, d’associations non gouvernementales autonomes servant d’intermédiaires entre l’individu et l’Etat. Cette faiblesse chronique de la société civile suggère que des démocraties arabes viables - ou les dirigeants qui pourraient les gouverner - ne vont pas émerger de sitôt. L’issue immédiate la plus probable de la crise actuelle est une nouvelle série de dictateurs ou de régimes à parti unique.
La démocratie exige des contre-pouvoirs, et c’est en grande partie par la société civile que les citoyens protègent leurs droits en tant qu’individus, forcent les décideurs politiques à répondre à leurs intérêts, et limitent les abus de l’autorité de l’Etat. La société civile promeut également une culture de négociation et donne aux futurs leaders les compétences pour articuler leurs idées, former des coalitions et gouverner.
Les conditions préalables à la démocratie sont absentes dans le monde arabe en partie parce que Hosni Moubarak et d’autres dictateurs arabes ont passé un demi-siècle à étouffer les médias, supprimer la recherche intellectuelle, limiter l’expression artistique, interdire des partis politiques, et coopter des organisations régionales, ethniques et religieuses pour réduire au silence les voix dissidentes.
 Mais les handicaps de la société civile arabe ont également des causes historiques qui transcendent les politiques des dirigeants modernes. Jusqu’à l’établissement des régimes coloniaux à la fin du 19ème siècle, c’est la charia qui régnait dans les sociétés arabes, excluant les organisations privées autonomes. Ainsi, alors que l’Europe occidentale opérait sa difficile transition de l’arbitraire des monarques vers l’Etat de droit démocratique, le Moyen-Orient conservait des structures politiques autoritaires. Un tel environnement politique a empêché les institutions démocratiques de prendre racine et finalement facilité la montée des dictatures arabes modernes.
Etonnamment, la charia n’a pas de concept de société, organisation pérenne et autonome qui peut être utilisée à des fins lucratives ou pour fournir des services sociaux. L’alternative islamique à la société à but non lucratif a été la waqf, une fondation établie en conformité avec la charia pour offrir indéfiniment des services spécifiés, par des administrateurs liés par des instructions essentiellement fixes. Jusqu’à l’époque moderne, les écoles, les organismes de bienfaisance et les lieux de culte, tous organisés en sociétés en Europe occidentale, ont été mis en place en tant que waqfs au Moyen-Orient.
Une société peut s’adapter à des conditions changeantes et participer à la politique. Une waqf ne peut ni l’un ni l’autre. Ainsi, dans l’Europe pré-moderne, les églises, qui avaient un poids politique, les universités, les associations professionnelles et les municipalités représentaient un contrepoids aux monarques. Au Moyen-Orient, les waqfs apolitiques ne favorisaient pas les mouvements sociaux ou les idéologies.
A partir du milieu du 19ème siècle, le Moyen-Orient a importé d’Europe le concept de société. Par étapes, les municipalités autonomes arabes, les associations professionnelles, les groupes culturels et de bienfaisance ont assumé les fonctions sociales des waqfs. Pourtant, la société civile arabe demeure superficielle à l’aune des normes mondiales.
Une indication de ce fait est que dans leurs interactions avec des organismes privés ou publics, les citoyens des Etats arabes sont plus susceptibles que ceux dans les démocraties avancées de s’appuyer sur des relations personnelles avec les employés ou les représentants. Cette tendance se retrouve également dans les statistiques de la corruption de Transparency International, qui montrent que dans les pays arabes les relations avec les agences de l’Etat sont beaucoup plus susceptibles d’être considérées comme des transactions personnelles d’affaires. Une préférence historiquement enracinée pour les interactions personnelles limite la portée des organisations, ce qui contribue à expliquer pourquoi les organisations non gouvernementales n’ont joué qu’un rôle mineur dans les soulèvements arabes.
Un secteur d’entreprises moins puissant a aussi entravé la démocratie. Le Moyen-Orient a atteint l’ère industrielle avec un secteur privé atomistique non adapté pour rivaliser avec les grandes entreprises qui en étaient venues à dominer l’économie mondiale. Jusque-là, le secteur privé arabe était exclusivement composé de petites entreprises, à courte durée de vie, établies en vertu du droit islamique des partenariats. Cela a été un sous-produit du système égalitaire d’héritage en Islam, qui visait à répartir la richesse. Les entreprises qui réussissaient étaient généralement dissoutes quand un partenaire décédait, et pour éviter les pertes consécutives, les hommes d’affaires arabes maintenaient leurs entreprises à la fois petites et temporaires.
Les entreprises arabes avaient un poids politique moindre qu’en Europe occidentale, où d’énormes entreprises établies contribuaient à la société civile directement comme une force politique contre le pouvoir politique arbitraire ou en soutenant des causes sociales. Par exemple, lors de l’industrialisation, les grandes entreprises européennes ont financé des campagnes politiques, y compris l’éducation de masse et les mouvements anti-esclavagistes.
Depuis la fin du 19ème siècle, les codes commerciaux importés de l’étranger ont permis à des Arabes de former de grosses entreprises, durables, comme les grandes banques, les géants des télécommunications et de chaînes de magasins. Pourtant, les sociétés arabes ont tendance à être plus petites par rapport aux normes mondiales, ce qui limite leur pouvoir vis-à-vis de l’Etat. Bien que de grandes sociétés occidentales aient pu être connues pour supprimer la concurrence politique et restreindre les droits individuels, dans les pays arabes, c’est la rareté des grandes entreprises privées qui représente le plus grand obstacle à la démocratie.
Malgré ces handicaps, il y a certaines raisons d’être optimiste quand il s’agit de la démocratisation au Moyen-Orient. Le monde arabe n’a pas à repartir de zéro. Une foule d’organismes privés sont déjà présents, mais surtout à l’état embryonnaire. Et si la crise actuelle génère des régimes plus tolérants envers la politique exercée par la base et envers la diversité d’opinions, davantage d’associations capables de défendre les libertés individuelles émergeront sûrement.
Par ailleurs, les pierres angulaires d’une économie moderne sont en place et largement acceptées. Les pratiques économiques en contradiction avec la charia, comme les banques et les sociétés, ont été adoptées il y a assez longtemps pour faire partie de la culture locale. Leur utilité les rend attrayantes même pour les islamistes qui trouvent à redire à d’autres aspects de la modernité.
Au cours des 150 dernières années, le monde arabe a accompli des transformations économiques structurelles qui ont pris un millénaire en Europe. Ses progrès économiques, quelles qu’en soient les insuffisances, ont été remarquables. Si le progrès politique est en retard, c’est en partie parce que former des organisations non gouvernementales solides prend du temps. Dans une génération ou deux, alors que les transformations économiques du siècle et demi passé continueront à changer la façon dont les citoyens interagissent avec les organisations, la pression insurmontable en faveur de la démocratie pourra encore survenir même dans les recoins du monde arabe où la société civile est la plus affaiblie.
Une société civile plus forte ne suffira pas à apporter la démocratie. Après tout, les organisations privées peuvent promouvoir des programmes intolérants et despotiques, comme le démontrent les organisations islamistes qui dénoncent le pluralisme politique et les libertés personnelles. Mais sans une société civile forte, les dictateurs ne céderont jamais le pouvoir, sauf en cas d’intervention étrangère.
Des organisations privées indépendantes et bien financées sont donc essentielles à la réussite des transitions démocratiques. Elles sont également essentielles au maintien des démocraties, une fois qu’elles ont émergé. En effet, sans des acteurs privés forts, désireux et capables de résister aux forces antidémocratiques, les démocraties naissantes arabes pourraient facilement retomber dans l’autoritarisme.

* Professeur d’économie et de sciences politiques à l’Université de Duke aux Etats-Unis.
Articles publiés en
collaboration avec
 www.libreafrique.org

Par Timur Kuran
Mercredi 22 Mai 2013

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