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Les fous du Roi




Les fous du Roi
Les réactions suscitées par le Mouvement du 20 février en disent long sur le fond des pensées de la génération marocaine actuelle. Je dis bien des pensées, car il faut bien noter la diversité des points de vue qu’elles expriment. Mon facebook est devenu, depuis le début des révoltes en Egypte, un vrai carnaval où défilent drapeaux marocains, slogans nationalistes démesurés, photos du Roi et symboles monarchiques. Bien qu’aucun mouvement ne fût déclaré à ce moment-là, pris de court par le réveil soudain de la rue arabe en réaction au ronflement de plus en plus fort, de plus en plus insupportable de ses dirigeants, personne n’avait encore eu le temps de soulever officiellement la Question marocaine. Puis, de jour en jour, une majeure partie de mes amis facebookers se sont exprimés : les uns affichant un nationalisme théâtralisé digne de la Commedia dell’arte où certains se plaisent même à jouer les bouffons du Roi, les autres se gardant bien de diaboliser le système, se contentant de mettre le doigt sur les maux de notre société en devenir, traduisant par là le malaise profond dont souffre le Maroc, la fragilité et l’insuffisance de ses structures.
Ainsi, des conservateurs «éclairés» ont exprimé haut et fort ce que les contestataires pensaient tout bas, oubliant qu’ils ont été, à leur insu, les acteurs incontournables de la promotion, bien avant sa naissance, du Mouvement du 20 février. Bien qu’ils revendiquent un maintien du statu quo, parlent à coup de «tout va bien», qu’il n’y a nul besoin de changement dans un Maroc qui a pris le TGV de la modernité et du développement. Mais il faudrait être naïf pour continuer à fixer du regard le doigt et ignorer la chose qu’il pointe. Hélas, et à mon grand étonnement, c’est ce que beaucoup ont continué à faire. L’exemple du « tout va bien » est à noter volontiers en tête de l’interminable liste des expressions marocaines symptomatiques. Cela nous rappelle le nom du bar populaire dans le film Casanegra, un bar où justement «rien ne va»! Quoi qu’il en soi, autant les conservateurs que les protestataires, en parlant de la situation politico-sociale actuelle, convergent vers un même constat : quelque chose ne tourne pas rond.
Dès l’apparition de la vidéo faite par les jeunes du Mouvement du 20 février sur Youtube et après avoir fait le tour de Facebook, blogs et autres réseaux sociaux, les réactions ne se sont plus fait attendre. Les gens apparaissant sur la vidéo ainsi que tout le mouvement furent diabolisés, traités de traîtres, de comploteurs, de mécréants, de saboteurs et j’en passe. Ils ont dit complot ? Oui, le complot. Voilà un mot qui ne couvre plus aucun sens, tellement il a été galvaudé au fil des années. Ceux qui le répètent encore sont totalement décrédibilisés aux yeux non seulement de la nouvelle génération de Marocains mais aussi des anciennes. Pourtant, ce sont bel et bien des Marocains qui sont nés sur le même sol, chanté le même hymne tous les lundis matin dans les écoles, qui ont le même beau passeport vert et qui fêtent aussi bien que tous les Marocains la fête de l’Indépendance, la Marche Verte et la fête du Trône. Eux aussi ont marché contre les attentats du 16 Mai, applaudi l’avènement du Roi Mohammed VI et participé à l’ère de changement les années qui vont suivre. Chaque génération arrive, à un moment ou un autre, à se faire une idée de sa propre vision du politique, du social et de l’économique. Ces visions étant personnelles, il n’y a que deux solutions : les combattre par la force ou les écouter et engager un dialogue. Ce qui est par contre curieux aujourd’hui, c’est que si la censure a fait un pas en arrière, ce n’est que pour faire la révérence à un citoyen qui, entraîné par je ne sais quelle force, s’autocensure lui-même.
Les conservateurs coléreux se sont fait rapidement les avocats et les représentants d’un sujet inexistant, et les manifestants des sujets sans avocat ni représentant. Sujet inexistant, je disais, car ils se disent défenseurs du Roi. Oui, mais qui l’a contesté ? Une conscience collective croit vivement à la place du Roi, à son rôle et à sa valeur au sein du modèle marocain. Une culture monarchique est bien ancrée dans la société marocaine. Elle représente une garantie de certaines valeurs. D’ailleurs, la Monarchie n’est guère contestée dans les propos des jeunes du 20 février. Ces derniers demandent une évolution dans le système en révisant la Constitution longtemps oubliée dans les tiroirs des institutions.
L’évolution donc au lieu d’une révolution, comme beaucoup s’obstinent à le croire. Cependant, la pérennité de la Monarchie ne pourrait subsister qu’avec la révision de la Constitution et l’évolution graduelle du système politique vers une Monarchie parlementaire. Sans perdre de vue que les revendications des jeunes sont avant tout politiques, la colère grondera de plus en plus fort, et la société civile voudra pouvoir juger et contester les politiques sans devoir toucher à la sacralité du Trône. La sagesse ne saurait dire mieux.
Le message des jeunes Marocains est sujet à déformation et à diverses interprétations. Pourtant, à voir la vidéo, le message est clair et les revendications légitimes. Les manifestants revendiquent un système éducatif digne de ce nom et de son peuple, gratuit et généralisé pour tous, une remise en question fondamentale du système de santé, de vrais partis politiques. Ils marchent contre la corruption et les conflits d’intérêts. Ils marchent et crient fort pour la liberté et la dignité. Le peuple marocain a toujours été fidèle au pacifisme et à la non-violence, nous espérons que les autorités sauront tenir ce principe cher aux Marocains.
Soutenu par la volonté du peuple et du Roi, un réel travail de dépoussiérage, de remise en ordre et d’assainissement, marqué par une certaine ouverture, a eu lieu au Maroc depuis quelques années. Mais nous sommes aux portes d’une ère où le pays, avec toutes ses sphères et ses composantes politiques et sociales, doit penser à son avenir et opérer un travail de fond. Le vent du changement, nous l’avons senti, mais il n’a pas pu chasser au loin les nuages du népotisme, des privilèges et de la fourberie qui ont longtemps couvert le ciel du Maroc et pompé l’air à ses citoyens! Si beaucoup de jeunes diplômés ont afflué vers leur mère patrie et participé au bal, beaucoup repartent avec la désillusion que ce n’était qu’un mirage qu’il est plus plaisant de regarder de loin.
Si les gens ne votent pas, ce n’est donc pas parce qu’ils trouvent que la palette des partis n’exprime pas exactement leur couleur, mais c’est parce qu’ils croient profondément que personne ne les représente. En effet, les jeunes ne sont plus dupes. Ils ne croient hélas plus aux discours oiseux des démagogues et aux promesses creuses de leurs représentants. La scène politique actuelle est jonchée de maux qui rongent notre société : narcissisme, langue de bois, conflits d’intérêts, opportunisme, sectarisme, poujadisme et propagande qui s’opèrent de plus en plus au vu et au su de tout le monde. Dès lors, on se retrouve avec des gouvernants qui ne représentent qu’eux-mêmes et avec qui l’idée même de communication ou d’échange côtoie le fantasme. C’est justement cela que la société civile dénonce aujourd’hui : le peuple est en pleine asphyxie politique ! Si le taux d’abstention aux élections en dit long sur le malaise social, c’est parce que le mirage du multipartisme s’est progressivement converti en une méritocratie et une technocratie très élitiste et contraire aux principes démocratiques. Il faut craindre qu’«aux maux désespérés, il faille des remèdes désespérés». Nous n’en voulons pas.

*Etudiante à Paris

Par Laïla Massaïa (*)
Mercredi 6 Avril 2011

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