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Les fils de Daech : terreur et sacrifice




Si les kalachnikovs tuent, les hommes qui les manipulent sont les premières armes des crimes entrepris. L’initiation physique, psychologique et militaire des combattants de « l’organisation de l’Etat islamique » (plus connue sous le nom de Daech) est un impensé de leurs mobilisations massacrantes. De l’apprentissage de la douleur à l’identification de ces hommes à la lutte menée par le groupe, le paradigme du « vivre pour mourir et faire mourir » semble se trouver au centre de l’action djihadiste.
Dans la nuit du 13 au 14 novembre dernier, le massacre qui a visé des centaines de Parisiens se trouve au paroxysme de l’emprise des organisations politiques islamistes sur les corps djihadistes. Mourir en héros de la lutte contre le libéralisme occidental, tel est l’aboutissement de l’œuvre menée par les tueurs. Que ce soit en France, en Syrie, au Liban ou en Irak, les conséquences de cette œuvre sont terribles. Au-delà des questions que soulèvent la dissémination internationale de l’entreprise Daech, elles semblent poser un problème qui devrait être avant tout défini sur un plan humain : comment des hommes deviennent-ils capables de perpétrer de tels crimes ? Comment devient-on une cible?
L’apprentissage de la douleur
Le 24 novembre 2014, le journal en ligne leparisien.fr décrivait des images prises et diffusées par Daech, relatives à un camp d’entraînement jihadiste pour enfants situé près de la ville de Ninive, au nord de l’Irak. Ses descriptions me semblent si rares que je me permets de les reformuler. En première instance, « dans un hangar, les jeunes apprentis, entièrement vêtus de noir, débutent un simulacre de combat devant la caméra. Les prises d’arts martiaux sont factices et une grande partie des enfants se laissent tomber, jusqu’à ce qu’un seul d’entre eux reste debout. Alors, un des garçons à terre se rue sur lui, couteau à la main, et un combat au corps à corps s’engage. L’enfant debout se débarrasse rapidement de son opposant, et le désarme en mimant le geste de lui tordre le bras. » Au centre du combat « ludique » mené par ces enfants sous les injonctions de leurs instructeurs se trouve l’un des axes de l’exercice du pouvoir exercé par Daech : le sacrifice. Sacrifice de soi, sacrifice de l’autre, pour une cause dont la transcendance politique dépasse largement le langage de certains enfants  qui – quelques mois plus tôt – pouvaient se trouver sur les bancs de l’école française : « La stupeur et le chagrin ont saisi nombre d'enfants toulousains en début de semaine. En visionnant mercredi sur Internet la vidéo glaçante de Daech qui montre un garçon d'une douzaine d'années tenant l'arme qui exécute un otage, des élèves ont clairement reconnu un de leurs petits camarades, selon France 3 Midi-Pyrénées. »
En seconde instance, la vidéo du camp d’entraînement montre des enfants qui « (…) reçoivent tour à tour les coups d’un adulte. Ils doivent encaisser sans broncher. D’abord une quinzaine de coups dans le ventre et le torse puis quatre coups de pieds dans les cuisses avant un coup final dans l’estomac qui les propulse quelques mètres en arrière. Malgré la douleur, les enfants reprennent aussitôt leur place et tentent de ne rien laisser paraître. » L’intériorisation de la douleur comme ingrédient normal de la vie menée par ces enfants dans les camps de Daech est au centre de ce dispositif éducatif terroriste. L’initiation punitive à laquelle ils sont confrontés n’a d’égal que l’apprentissage du dédoublement de soi. La dépersonnalisation de l’humain au profit d’un autre-soi soumis à l’organisation est l’élément névralgique de la « pédagogie » Daech. Comment, en quelques mois, un enfant plus ou moins « tranquille » qui suit ses classes dans une école française peut-il se poster sur l’une des frontières temporaires de l’Etat islamique pour se faire arme-humaine ? Il y est obligé, dirions-nous dans un premier temps. Mais qu’en est-il des hommes qui, chaque jour, s’emploient volontairement à se faire exploser les tripes pour mieux servir leur œuvre ? Leurs trajectoires sont trop mal connues. Ce que l’on sait, c’est qu’en quelques mois ou quelques années, un homme « banal » peut devenir un kamikaze affilié (ou non) à une organisation islamiste. Les transformations psychiques et physiques avec lesquelles il devient une arme-humaine me semblent passer par une très nette mutation de l’homme-social en victime. Si on l’envisage sous un angle psychique, ce transfert est en premier lieu déterminé par l’exercice d’une « double contrainte » avec laquelle se forme le caractère schizophrénique du combattant : «Si tu casses cette plaque de céramique sur ton crâne, je te frappe avec cette tige de bois ; si tu ne la casses pas, je te frappe ; si tu ne fais rien, je te frappe aussi ». Quelle que soit l’action, la réponse est systématiquement négative (ici cruellement punitive). Il ne s’agit donc pas d’un « lavage de cerveau », mais d’un pas franchi vers un système d’auto-défense qu’intériorise celui qui reçoit la punition. N’importe quel enfant ou adulte « ordinaire » réagirait à ce supplice en hurlant de douleur. Eux ne le font pas. Sous la force déployée par leurs éducateurs, ils la reçoivent et l’incorporent comme un élément de leur nouveau soi, comprenant une très nette soumission de ces enfants à la chair de l’organisation : « Synthèse explosive et opérationnelle de la prédication religieuse et de la harangue militaire (...) qui galvanise, entraîne et mobilise au nom de valeurs transcendantales. » (André Bercoff, Valeurs actuelles, 15 octobre 2015, compte-rendu du livre de Philippe-Joseph Salazar, “Paroles armées”).
S’identifier au combat
Le 12 juin 2015, un autre récit journalistique (http://www.leparisien.fr/espace-premium/fait-du-jour/4-il-apprend-le-maniement-des-armes-27-07-2015-4972121.php) nous apprenait qu’au cours de son séjour passé sous l’autorité de « l’organisation de l’Etat islamiste », Ali a été initié à des exercices de renforcement musculaire, d’athlétisme et de maniement des armes. Quelques semaines plus tard, sur le terrain de la préparation à la guérilla menée par Daech en Syrie et en Irak, Ali et ses camarades de groupe « jouaient » à se faire la guerre : « Nous devions monter des embuscades, armés de nos kalachs’ (sans munitions), les uns jouant le rôle de soldats de l’EI (Etat islamique), les autres de soldats de Bachar. » Ce type de « jeu» peut être appréhendé comme un élément utilisé par Daech pour former ces futurs combattants. Mais au-delà de l’instrumentalisation politique du « combat ludique », la lutte simulée que mènent ces hommes est aussi un stimulant pour leur nouvelle vie. Cette nouvelle vie ne distingue pas le terrain du jeu de celui du combat concret ; les deux sont inextricablement liés dans la transformation de ces hommes en armes. L’analyse des façons de faire siennes les techniques de la lutte entreprise par Daech semble à ce titre bien plus importante que le fait de remarquer – ici ou là – que des hommes se préparent au combat.
Les nombreux récits qui portent sur les activités de Daech au Moyen-Orient, en Turquie et en Europe décrivent -sans pousser l’analyse en profondeur- les outils d’initiation au djihad entrepris par les membres (temporaires et plus permanents) de l’organisation : maniement des kalachs’, renseignement, techniques d’infiltration, don de soi… Les tactiques et techniques mobilisées par Daech comprennent un élément physique qu’il s’agit de prendre en compte. Après qu’Ali eut prononcé son allégeance au mouvement, son premier devoir fut de se préparer physiquement au combat. «  (…) Nous commencions par un footing, puis nous faisions du renforcement musculaire, des pompes, des abdos, des étirements, détaille le jeune homme. Nous faisions des exercices pendant trois ou quatre heures. Nous avions droit ensuite à un petit déjeuner».
Parmi la très grande panoplie des pratiques mobilisées dans l’initiation des combattants au service de Daech, la préparation physique se présente comme un préalable nécessaire au déploiement de la force des actions menées par les futurs combattants. Elle se distingue très nettement de ce que l’on appelle le « sport », qui constitue au contraire l’un des cibles de l’organisation. Tandis qu’au début de l’année 2015, treize enfants furent assassinés par Daech après avoir visionné le match qui opposait l’Irak à la Jordanie (La Dépêche du 21 janvier 2015), les attaques de novembre 2015 à Paris ont -entre autres lieux de la démocratie- visé le Stade de France. Symbole du libéralisme occidental et de la capitalisation du mérite individuel et collectif, le football se trouve en profonde contradiction avec les lois qui gouvernent le comportement des adeptes de Daech. La même conception fanatique du pouvoir a œuvré au massacre du Bataclan, où des hommes armés de kalachnikovs visaient la destruction, selon Daech, de la « (…) capitale des abominations et de la perversion. (…) Huit frères (…) ont pris pour cibles des endroits choisis au cœur de la capitale française. Le stade de France, le Bataclan où étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité… » (https://www.youtube.com/watch?v=KWRBWaq3nd0, consulté le dimanche 15 novembre 2015 à 21h24.)
Vivre pour mourir et faire-mourir
Sur le terrain de l’initiation plus directe au combat, « (…) les enfants sont entraînés au maniement des armes. Equipés d’AK-47, les garçons courent jusqu’à un abri et tirent plusieurs fois. Après être montés sur un talus de terre, ils redescendent et simulent la capture puis l’escorte de deux prisonniers, fusils à la main». Les tirs visent des groupes plus ou moins réels, mais dans tous les cas identifiés aux ennemis de l’organisation. Il n’est pas question d’identifier soi-même les cibles. Extrêmement larges, elles sont préalablement définies par ce qui est au cœur du mouvement de ces enfants bientôt convertis en chair à canon : mourir et faire-mourir, quel que soit le sens que l’on attribuerait à cette action. Le sens de l’entreprise n’a d’égal que le non-sens qu’elle se donne. Le décryptage du message n’existe pas : «Tuer pour tuer, mourir pour mourir». La seule explication réside dans l’objectif à atteindre : «Détruire la perversité occidentale».
Dans la soirée du vendredi 13 novembre, les spectateurs du Bataclan ont été visés et tués pour leur appartenance au monde d’ennemis de Daech : «Deux ou trois individus non masqués sont rentrés avec des armes automatiques de type kalachnikov et ont commencé à tirer à l'aveuglette sur la foule (…). Ça a duré une dizaine, une quinzaine de minutes. Ça a été extrêmement violent et il y a eu un vent de panique, tout le monde a couru vers la scène, il y a eu des scènes de piétinement, je me suis moi-même fait piétiner. » La scène n’est pas sans rappeler des épisodes de massacre dont la violence touche en premier lieu les victimes et les survivants d’une telle attaque. Préférant mourir sous le déclenchement de leur ceinture d’explosifs plutôt que sous l’action des forces policières françaises, sept des huit terroristes ayant mené les attaques du 13 novembre ont fait don de leur chair à l’œuvre menée par Daech. La transcendance politique de l’entreprise ne distingue pas la mort de la vie : vivre en martyr, mourir en héros. Un principe métaphysique immanent se trouve au cœur d’une activité sacrificielle qui n’est pas séparable des corps sur lesquels et par lesquels elle agit ; le sacrifice est la matière constituante de la terreur déployée par ces hommes.
Comme Michel Foucault le formulait à l’égard des pouvoirs les plus massacrants du vingtième siècle, c’est la gestion de la vie et l’organisation de la mort qui gouvernent en premier et en dernier ressort les actions quotidiennes des adeptes de « l’Etat islamique ». Au cœur des dispositifs d’initiation des adeptes comme dans l’effet criminogène de cet apprentissage se trouve le paradigme avec lequel nous pourrions poursuivre notre appréhension des massacres perpétrés par les membres de Daech : « Vivre pour mourir et faire mourir ».
Dans ses camps au Moyen-Orient ou en Europe, le djihadisme entreprend l’absorption de la vie des enfants et des adultes qui adhèrent – contraints ou pas – à la technologie de l’organisation. La vie des membres est en premier lieu déterminée par leur initiation à la discipline du groupe : savoir où et comment retrouver les individus, instaurer les communications, pouvoir à chaque instant surveiller la conduite de chacun, l’apprécier, la sanctionner, mesurer les qualités et les mérites… L’apprentissage ne vise en aucune manière à fixer les futurs djihadistes dans un lieu déterminé ; il s’agit au contraire de les distribuer et de les faire circuler dans un réseau international trop souvent appréhendé comme un instrument de terreur. S’il en est un, c’est en premier lieu grâce à l’effet que son combat produit sur les martyrs de sa mise en œuvre. La terreur que nous nous efforçons de ne pas subir ne doit pas nous faire oublier les parcours sacrificiels qui sont au fondement de l’islamisme politique du « vivre pour mourir et faire mourir ».

 * Chercheur à l’Université de Lausanne
Associé à l’Institut des mondes africains

Par Thomas Riot *
Mercredi 18 Novembre 2015

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